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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Votations suisses : l'agriculture et l'alimentation en grand danger, la démocratie aussi

25 Mai 2021 , Rédigé par Seppi Publié dans #Pesticides, #Politique, #Activisme

Votations suisses : l'agriculture et l'alimentation en grand danger, la démocratie aussi

 

 

Le char portait une affiche militant pour le « non » aux initiatives anti-pesticides.

 

 

Les « objets »

 

Les Suisses procéderons le 13 juin 2021 à une « votation » sur cinq « objets » (nous mettons des guillemets pour signaler des helvétismes – du reste de très bon aloi). Trois concernent l'agriculture, dont deux à titre principal.

 

 

Eau potable propre et alimentation saine

 

L'« initiative populaire "Pour une eau potable propre et une alimentation saine – Pas de subventions pour l’utilisation de pesticides et l’utilisation d’antibiotiques à titre prophylactique" » veut ajouter une couche de contraintes aux exigences environnementales que les agriculteurs doivent respecter pour recevoir des paiements directs de la Confédération.

 

« Pour le comité d’initiative, ces exigences ne sont pas suffisantes. Il estime en outre que la politique agricole actuelle viole le droit fondamental à avoir de l’eau potable propre. L’initiative exige donc que seuls les agriculteurs qui n’utilisent pas régulièrement d’antibiotiques à des fins prophylactiques, n’utilisent pas de pesticides et qui sont en mesure de nourrir leur bétail avec le fourrage produit dans leur exploitation puissent obtenir des paiements directs. Le comité d’initiative demande encore que la recherche et la formation agricoles s’engagent en faveur de ce type d’agriculture. »

 

Il s'agit donc de contraindre sans interdire – dans un délai de huit ans – en agissant sur le porte-monnaie des agriculteurs.

 

 

Pesticides... de synthèse

 

L'« initiative populaire "Pour une Suisse libre de pesticides de synthèse" »... suivez mon regard...

 

Le comité d’initiative estime que les mesures de précaution qui régissent l'homologation et l'utilisation de pesticides... de synthèse... sont insuffisantes. Il veut interdire toute utilisation de pesticides de synthèse en Suisse et interdire l’importation de denrées alimentaires qui en contiennent. L’interdiction serait totale après une période transitoire de 10 ans.

 

 

La vidéo humoristique suivante résume bien l'enjeur sur sa fin :

 

« Le dimanche 13 juin, l'avenir des paysans suisses, de nos étals de supermarché et des petits granulés bleus qu'on balance dans le potager pour combattre les limaces est entre vos mains. »

 

 

Loi sur le CO2

 

Le système démocratique suisse permet aussi à la population de contester une loi adoptée par le Parlement. C'est le cas pour la loi sur le CO2. Un référendum a été lancé contre la loi : celle-ci serait coûteuse et inutile (la Suisse ne produit qu’une infime partie des émissions de CO2 mondiales). La loi pèserait surtout sur les revenus de la classe moyenne et des PME, qui seraient soumises à de nouvelles taxes et de nouvelles obligations.

 

 

Les enjeux... au-delà de l'agriculture et de l'alimentation

 

On pourra lire un décryptage sur European Scientist, « "Pesticides, climat, Covid et terrorisme… la journée de votation de toutes les peurs" Michel de Rougemont (Interview» Extrait :

 

« L’agriculture suisse approvisionne les besoins alimentaires du pays pour 48% de ses besoins seulement. De plus, les besoins en fourrage et autres aliments pour animaux sont aussi couverts à 50% environ par des importations. Elle n’occupe directement que 3.1 % de la population active mais ne contribue que pour 0,7 % au produit intérieur brut (PIB) du pays. Certains secteurs de haute valeur, le vignoble en particulier, sont économiquement rentables. Pour les autres, surtout en montagne, les conditions agronomiques, et un niveau général de coûts très élevés rendent impossible la survie économique des exploitations sans soutien financier direct et protection vis à vis des importations. Mais au-delà de sa tâche productive il est reconnu que l’agriculture fournit des prestations environnementales et de maintien du territoire. [...] »

 

Pour l'enjeu de l'agriculture et de l'alimentation – ainsi que des importations et du « tourisme alimentaire » – le dernier sondage publié le 19 mai nous apprend que « Les initiatives anti-pesticides sont en perte de vitesse », le « oui » se situant un peu en-dessous de 50%.

 

Il est fort possible que les initiatives soient rejetées par une majorité des cantons (les ruraux ou à forte composante rurale), auquel cas elles ne prospéreront pas, malgré une éventuelle majorité dans le corps électoral.

 

Il y a peut-être un enjeu démocratique bien plus important. M. Michel de Rougemont note :

 

« Le discours lancinant d’un environnement dégradé et d’un empoisonnement général finit par porter ses fruits, même si ces derniers sont avariés. Alors que les méthodes agronomiques ne font que de s’affiner et que les risques auxquels la population et l’environnement sont exposés ne cessent d’être diminués, un stéréotype chimiophobe s’est installé. Ironiquement, le secteur exportateur le plus important du pays est celui de la pharmacie et de la chimie. Ce n’est pas la première fois que l’on haït son nourricier. »

 

Des catégories sociales ont pu être ciblées, notamment dans les initiatives portant sur l'immigration et la sécurité ou, plus récemment, l'interdiction des minarets. Même si des objets ont pu être adoptés sur la base de campagnes foncièrement haineuses, les affiches de campagne outrancières faisaient l'objet de vives critiques. C'était souvent l'UDC – un parti très à droite selon la classification usuelle contre le reste de l'échiquier politique.

 

 

 

 

Ici, c'est quasi directement une catégorie sociale et économique profondément ancrée dans le paysage suisse. Ce n'est pas le mouton noir, mais Guillaume Tell, ou le grand-père de Heidi si celui-ci doit acheter du fourrage pour ses chèvres. Ici, ce ne sont pas les « mal-pensants » de l'UDC, mais la bien-pensance de gauche, surtout verte.

 

Et comme le notent de nombreux observateurs, c'est la survie de nombreux paysans qui est en jeu.

 

Les deux initiatives anti-pesticides signent un important clivage ville-campagne. Il n'est certes pas nouveaux : souvent, les villes ne votent pas comme les campagnes. Mais il a pris une nouvelle dimension comme l'illustrent des événements qui sont loin d'être anecdotiques : un char portant une affiche prônant le « non » a été incendié ; des initiants anti-pesticides ont été menacés et au moins l'un d'eux, la conseillère Verte aux États neuchâteloise Céline Vara a été placée sous protection policière.

 

 

Ça ne se fait pas (normalement) en Suisse (Source)

 

 

Le grand écart du « bio »

 

Les agriculteurs « conventionnels » sont particulièrement à cran. Swissinfo rapporte dans « La campagne suisse s'embrase à l'approche d'un vote émotionnel sur les pesticides » :

 

« Au-delà de l’aspect purement financier, c’est aussi le manque de reconnaissance et l’éternelle rengaine du "paysan-pollueur" qui affectent une partie du monde agricole. "Il faut s’imaginer l’agriculteur qui va traire ses vaches à 4h30 du matin, qui arrive pour le déjeuner à 7h30 et entend à la radio qu’il produit du poison et pollue l’environnement. Je peux comprendre qu’il ressente de la frustration", a ainsi illustré Martin Pidoux, professeur à la haute école des sciences agronomiques de Berne, interrogé par la RTS. »

 

Il se trouve, de plus, que la mouvance « bio » soutient l'initiative « Pour une Suisse libre de pesticides de synthèse » – mais pas « Pour une eau potable propre et une alimentation saine... » qui a l'audace de porter aussi sur les pesticides utilisables en agriculture biologique. L'argumentation de Bio Suisse est du reste plaisante : l'initiative pour une eau potable propre repose seulement sur les épaules des paysans... Les tartuffes...

 

Comme c'est le cas en France, une partie du monde agricole se ligue, pour partie par intérêt et pour partie par enfermement idéologique, contre une autre partie du monde agricole.

 

Voici deux vidéos qui illustrent bien le clivage.

 

 

Dans ce paysage, des moments intenses

 

Sous la plume de M. Boris Busslinger, le Temps a publié un remarquable « Dans les bottes d'un paysan ».

 

On peut aussi faire passer un message en chanson.

 

 

Rendez-vous le 13 juin 2021, au soir

 

Nous verrons le 13 juin 2021 au soir.

 

Mais il faudra aussi voir la suite. Dans un courrier des lecteurs à la Tribune de Genève, M. François Erard évoque un « soudain lynchage populaire à l’encontre des agriculteurs » (peut-êtrepessimiste, s'agissant du « populaire ») :

 

« Il n’est pas le fruit du hasard mais de campagnes de propagande savamment orchestrées depuis des mois. Il suffit de lire les publications des porteurs de l’initiative "Pour une Suisse libre de pesticide synthèse" et les messages anxiogènes qu’elles véhiculent: "Vie ou poison", affublées d’images choc mettant en scène des enfants, malades soi-disant à cause des pesticides.

 

Autre campagne, celle contre "l’agrobusiness", portée notamment par les principales ONG vertes ayant pignon sur rue en Suisse. Bien qu’elle s’en défende, elle se livre à une attaque frontale contre les agriculteurs en distillant des slogans fallacieux: les paysans seraient les pauvres victimes d’un occulte lobby.

 

Existe-t-il encore de la place pour le débat dans ce climat délétère à la limite du terrorisme? [...] »

 

C'est peut-être là le vrai problème mis en lumière par ces votations : le climat délétère généré par des courants de pensée fondamentalement totalitaires et prêts à toutes les ignominies.

 

 

 

 

 

 

Post scriptum

 

Les fonds de commerce anti-pesticides européens se sont évidemment invités dans la campagne, à l'instar de Générations Futures. Avec de très gros sabots. Par exemple :

 

« L’agriculture « conventionnelle « utilise d’énormes quantités de pesticides d’une manière qui n’est guère compatible avec la protection des citoyens et du milieu environnant. Même sans vent, les pesticides dériveront vers les zones voisines et intoxiqueront les citoyens, les zones naturelles, les cours d’eau et les cultures biologiques potentielles. »

 

 

Pour faire nombre, le Pesticide Action Network s'est transformé en trinité... pathétique.

 

Deux rapporteurs spéciaux des Nations Unies – qui ne sauraient engager l'Organisation – ont tenu des propos navrants de bien-pensante bêtise en faveur des initiatives. « Les initiatives anti-pesticides suisses applaudies à l’ONU » est un titre putaclics faux.

 

La FAO a aussi été sollicitée. Swissinfo rapporte sous un titre qui sent bon le parti pris, « La FAO tiraillée entre écologie et lobby agro-chimique » :

 

« L’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) est pour sa part opposée à une interdiction totale des pesticides de synthèse. "La lutte contre les maladies et les ravageurs - qui sont responsables d’une réduction de 20 à 40% des rendements agricoles mondiaux chaque année - est essentielle pour atteindre les objectifs de développement de l’ONU et mettre fin à la famine dans le monde d’ici 2030", indique la FAO dans une prise de position écrite adressée à SWI swissinfo.ch. »

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Pierre Marie 22 25/05/2021 17:58

De plus en plus, la "bio" ressemble à une envie frénétique de "religion".

Puritanisme, jansénisme...

Qui ont fascinés des personnes intelligentes ... Pascal ?

Dans le cas présent, ces personnes, souvent très diplômées, n'ont pu de contact avec la vie de la "campagne"... A un point difficilement récupérable (quand on est diplômé, on "sait").

Alors que des écologues compétents proposent des marches à suivre intéressantes, pragmatiques (Christian Lévèque ? Votre blog ?).