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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

À la limite de la fake news : « Les phtalates interfèrent sur le comportement des petits garçons » dit le Monde

2 Octobre 2017 , Rédigé par Seppi Publié dans #critique de l'information, #Perturbateurs endocriniens, #Article scientifique

À la limite de la fake news : « Les phtalates interfèrent sur le comportement des petits garçons » dit le Monde

 

 

Trouble du comportement ?

 

 

C'est encore – surprise, surprise – dans le Monde Planète : « Les phtalates interfèrent sur le comportement des petits garçons », dont l'objectif évident est de maintenir la pression sur, et notre aversion pour, les perturbateurs endocriniens.

 

En chapô :

 

« L’Inserm établit un lien entre hyperactivité, troubles émotionnels et perturbateurs endocriniens chez des enfants âgés de 3 à 5 ans. »

 

Il y a déjà de quoi sauter au plafond dès les premiers mots : non, ce n'est pas l'INSERM, en tant qu'institution, mais une équipe de chercheurs – dont tous ne sont pas de l'INSERM... Ce n'est pas « perturbateurs endocriniens », mais certaines substances. Et pour le lien... patience.

 

Mais n'accablons pas trop notre cible préférée : l'AFP a aussi produit une dépêche, reprise par exemple par l'Express avec comme titre : « Le comportement des petits garçons affecté par les perturbateurs endocriniens ». La « bonne nouvelle » – car toute mauvaise nouvelle pour la santé susceptible de faire vibrer la corde de l'émotion et de la peur est une bonne nouvelle pour les médias – est en train de se propager.

 

Mais de quoi s'agit-il ?

 

L'équipe de scientifiques – Claire Philippat, Dorothy Nakiwala, Antonia M. Calafat, Jérémie Botton, Maria De Agostini, Barbara Heude, Rémy Slama et le Groupe d'étude EDEN Mère-Enfant – a publié « Prenatal Exposure to Nonpersistent Endocrine Disruptors and Behavior in Boys at 3

and 5 Years » (exposition prénatale à des perturbateurs endocriniens non persistants et comportement de garçons de 3 et 5 ans) dans Environmental Health Perspectives.

 

L'INSERM a aussi produit un communiqué de presse. Cela permet de résumer les conclusions, telles que relatées, à coup de copier-coller (très en vogue, n'est-ce pas...) :

 

« De 70 à 100% des femmes de la cohorte Eden, recrutées durant leur grossesse entre 2003 et 2006, étaient alors exposées à des niveaux détectables de différentes substances. Les niveaux urinaires étaient de l’ordre de 1 à 3 µg par litre pour le bisphénol A, de 10 à 100 µg par litre pour le triclosan, et de 50 à 200 pour le méthylparabène. Les résultats suggèrent que l’exposition maternelle à certains phénols et phtalates est associée à des troubles du comportement des petits garçons. »

 

Voilà une description bien moins affirmative que le titre et le chapô péremptoires du Monde.

 

L'INSERM met deux résultats en pavé :

 

« L’exposition au bisphénol A était associé [sic] à une augmentation des troubles relationnels à 3 ans et des comportements de type hyperactif à 5 ans. […]

 

Le métabolite du DBP était lui associé à davantage de troubles émotionnels et relationnels, incluant les comportements de repli, à 3 ans, mais pas à 5 pour les troubles émotionnels. [...] »

 

Un autre résultat est repris dans le texte :

 

« Les résultats de cette étude ont aussi montré une association entre le triclosan et une augmentation des troubles émotionnels à 3 et 5 ans. »

 

Technique classique d'embobinage et d'enfumage. Dans l'article scientifique, les résultats des travaux sur 529 petits garçons sont résumés dans les tableaux suivants :

 

 

 

 

 

 

 

Où l'on voit que le ratio du taux d'incidence est de 1,11 pour le bisphénol A et les troubles relationnels à trois ans. Une femme exposée au BPA pendant la grossesse – oups ! Une femme dont une seule analyse d'urine prélevée pendant la grossesse a montré la présence de BPA – a 11 % de (mal)chance de plus qu'une femme non exposée de donner naissance à un enfant ayant des troubles relationnels à trois ans. Mais observez l'intervalle de confiance à 95 % : 1,03 – 1,20. On est à la limite de la signification biologique ou sociale.

 

Les ratios de taux d'incidence ont aussi l'avantage – si l'on peut dire – de cacher la réalité des chiffres et la faiblesse des effectifs. Combien de garçonnets diagnostiqués avec des troubles relationnels dans les deux « camps » ?

 

On peut faire des constatations similaires pour les autres résultats évoqués dans le communiqué de presse.

 

Le triclosan figure parmi les cibles favorites des agitateurs anti-perturbateurs endocriniens. Normal : après le bisphénol A, référence incontournable de l'activisme anti-PE, il est en haut de la liste des substances dont lesdits agitateurs sont susceptibles de se faire la peau.

 

Et, comme par hasard – honni soit qui mal y pense – le communiqué de presse évoque le triclosan. Mais relate-t-il honnêtement les résultats ? On peut en douter ! À l'âge de trois ans, le résultat (1,02 avec un intervalle de confiance de 1,00 – 1,04) n'est statistiquement significatif qu'à p ≤ 0,10, un seuil qui n'est généralement pas retenu pour des conclusions fermes, dignes d'être rapportées. Et ce seuil n'est pas atteint pour les mesures à l'âge de 5 ans.

 

Un survol des résultats est aussi instructif.

 

On peut s'interroger, d'une part, sur la nature et la crédibilité des résultats du point de vue biologique et social : la dispersion autour de 1 suggère une grande part de hasard. Il y a du reste une phrase de l'article scientifique qui ne s'est pas retrouvée dans le communiqué :

 

« Parce que nous avons testé beaucoup d'associations, certains de nos résultats peuvent être dus au hasard, comme le suggère le fait qu'aucune des valeurs de p observées n'est restée significative après correction pour le taux de fausses découvertes. »

 

La messe est (presque) dite en une phrase : étude avec des résultats tous compatibles avec l'« hypothèse nulle »... étude surexploitée dans la revue scientifique et encore plus – de manière choquante – dans la communication.

 

On peut aussi se demander comment ont été faites les comparaisons quand il est rapporté que « [d]e 70 à 100% des femmes de la cohorte Eden [...] étaient alors exposées à des niveaux détectables de différentes substances » ; la phrase est du reste assez curieuse. Si l'on retient 100 %, faut-il comprendre qu'on a comparé 529 garçonnets à... zéro ? Transparaît ici la difficulté de ce genre d'études et, par implication, la nécessité d'être prudent avec les conclusions.

 

On peut s'interroger, d'autre part, sur la manière de rendre compte des résultats : il y a des résultats inférieurs à 1 qui sont statistiquement significatifs à p ≤ 0,05 et qui signalent donc – si on fait crédit aux résultats – une amélioration par rapport aux enfants de femmes non exposées à la substance en cause. Ils ne sont pas discutés dans l'article scientifique et le communiqué de presse n'en parle pas...

 

Et pour cause : au-delà du biais introduit dans la communication, on peut légitimement suspecter un biais de militantisme dans le travail de recherche. L'auteur principal, M. Rémy Slama s'est déjà fait remarquer par son activisme.

 

Ce biais se retrouve dans l'article du Monde qui emprunte beaucoup au communiqué de presse mais interroge aussi M. Slama :

 

« L’ensemble de ces substances chimiques ont été trouvées dans les urines à des niveaux faibles qui ne dépassaient pas les seuils réglementaires. Or "des produits chimiques, même à très faible dose, peuvent perturber le fonctionnement hormonal, sensible à des variations extrêmement faibles", note Rémy Slama, qui constate que la logique de la réglementation du triclosan par des concentrations limites ne permet probablement pas de protéger complètement la santé. »

 

C'est là la récitation d'un dogme, d'une idéologie, en tout cas pas une déclaration fondée sur les résultats de la recherche. C'est aussi un manifeste politique.

 

Et, si les chercheurs et à leur suite les communicants de l'INSERM et la journaliste du Monde nous abreuvent d'éléments anxiogènes, il manque des données fondamentales : quelle est l'importance de ces fameux troubles dont on a mesuré le ratio du taux d'incidence ? Les troubles relationnels, par exemple, c'est tirer la langue ou battre comme plâtre le copain ?

 

Les spécialistes de ces questions savent probablement – enfin, nous le supposons –, et sont ainsi en mesure d'évaluer l'apport scientifique de l'article. Les lecteurs des journaux et autres médias ne le peuvent pas, eux qui sont matraqués par des titres putassiers tels que « Une exposition prénatale aux perturbateurs endocriniens = troubles du comportement des enfants ? » ou « Exposition aux perturbateurs endocriniens pendant la grossesse : "Des signaux d'alerte sur les effets" chez les enfants, selon l'Inserm ».

 

Laissons le dernier mot à un commentateur du Monde :

 

« La fragilité toute "séralinienne" de l'étude contraste avec la rapidité avec laquelle elle est exposée dans un journal pour le grand public. Nous avons une bonne illustration de la "science citoyenne" qui peine à convaincre les spécialistes, mais qui est diffusée au grand public avec un porte-voix dans le but de le faire adhérer à l'idéologie commune des journalistes et des auteurs de l'étude. Un schéma encore une fois très "séralinien". »

 

 

Post scriptum

 

Il y a un autre monument de désinformation, de Mme Stéphane Horel (on peut ajouter : évidemment...) : « Perturbateurs endocriniens : les eurodéputés s’opposent à la proposition de la Commission »

 

Auriez-vous compris que « les eurodéputés » signifie l'ensemble de la représentation populaire européenne ? Le Parlement Européen siégeant en plénière ? Vous avez raison sur le plan sémantique, mais c'est faux sur le plan des faits.

 

La mèche est vendue dès le chapô :

 

« La commission environnement du Parlement européen a voté une "objection" aux critères d’identification de ces substances toxiques. »

 

Sic transit gloria Mundi.

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Commenter cet article

un physicien 02/10/2017 16:38

Je n'avais regardé que les tableaux et j'étais arrivé à la conclusion évidente que l'étude ne montrait aucun effet. Je n'avais pas vu dans le texte la petite phrase juste avant la discussion qui affirmait la même conclusion. Les auteurs affirment donc délibérément une conclusion qu'ils savent fausse ...
Et l'INSERM assume la manoeuvre, et les médias reprennent alors qu'une simple lecture montre ce qu'il en est ...

Seppi 07/10/2017 13:28

Bonjour,

Merci pour le commentaire.

Il n'y a qu'un mot à ajouter : hélas !