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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Les rêves de Demeter

15 Janvier 2021 , Rédigé par Seppi Publié dans #Biodynamie

Les rêves de Demeter

 

Ludger Weß*

 

 

 

 

L'association anthroposophique d'agriculture biologique Demeter révèle sa philosophie dans son magazine interne. C'est un rejet à peine voilé de la modernité avec des échos effrayants de l'image déformée que les nazis donnèrent d'une « science matérialiste judaïsée ».

 

Demeter rêve. La plus ancienne association biologique d'Allemagne, dont les méthodes d'agriculture biodynamique remontent aux « impulsions » du soi-disant clairvoyant Rudolf Steiner, ésotériste, conférencier et publiciste né en 1861, publie régulièrement des rêveries sur un monde meilleur dans son trimestriel « Demeter Journal ». Sous la rubrique « Stell dir vor » (imagine), « nous rêvons de la vie quotidienne dans un monde dans lequel on se sentirait mieux ».

 

Le rêve est permis. Et ce sont surtout des rêveries comme celles du mouvement Demeter qui, selon Ernst Bloch, contiennent des souhaits et des enthousiasmes incohérents ainsi qu'une planification rationnelle. Les rêveries contiennent des désirs et des objectifs concrets qui peuvent être utopiques, mais qui sont néanmoins souhaitables pour le rêveur. Elles ont un motif important : le mécontentement. « Le mécontentement, dit Bloch, peut être rebelle, avec une direction vers et contre une situation dans laquelle on se trouve maintenant par sa propre faute, sa propre immaturité, ou par l'oppression. »

 

 

Rêveries et pouvoirs magiques

 

Regardons les rêveries du mouvement Demeter. C'est un monde étrange qui s'ouvre. Les gens portent des noms comme « Myriel et Jasminde, Wotan et Zelal, Marja et Friedlinde » ou simplement « Eva-Marina von Prömse » ; ils cuisinent selon les phases de la lune et coupent leurs légumes avec un « couteau à légumes forgé à la main en acier à trois couches ». Ils cuisinent dans un « pot de fermentation en grès émaillé au sel » et font mijoter sur un feu de hêtre à ciel ouvert dans une « marmite pivotante à trois pieds ». Le menu comprend des plats tels que le « pot de lentilles du moine, fraiches du monastère, avec des brochettes de sauge et de concombre sur de la laitue, de l'oseille et de la mélisse », dont la préparation prend cinq jours. Il est assaisonné de « gros sel à l'igname de Chine », dont on dit qu'il a des « pouvoirs magiques », grâce auxquels « les cycles ayurvédiques et les anneaux de création de pouvoir se referment ».

 

C'est un monde plein de vélos, de rickshaws et de vélos cargo ; les voitures ne semblent plus y exister. Les gens vivent dans des communautés villageoises ; l'argent a été supprimé. À la place, les gens paient avec des bons de troc (c'est sérieux !). La maladie et l'infirmité sont aussi absentes que les fabricants de pots de fermentation, de rickshaws ou d'acier à couteaux à trois couches. Les choses sont simplement là. Il n'y a pas de soucis.

 

On pourrait considérer cela comme les rêveries de personnes qui ont grandi à l'abri entre des magasins d'alimentation biologique, des vélos Christiania, les catalogues Manufactum et les livres sur la vie à Bullerby [nos Martine à la ferme et autres Sylvain et Sylvette], dans un monde de prospérité où l'on n'a jamais à se soucier de choses aussi banales que l'argent, la nourriture, le loyer, les dettes et le travail.

 

Jusqu'à ce stade, ce sont les rêves d'une bohème verte, de gens qui mangent Demeter pour se distinguer de ceux qui vivent différemment parce qu'ils doivent gagner de l'argent, sont pressés par le temps et se rendent en voiture au supermarché ou au travail, utilisent un « mélange de légumes surgelés », font des achats en ligne et voyagent dans des avions low cost pour les vacances : des gens qui détruisent la planète et à qui il faut donc interdire tout cela. Mais sur quel terreau poussent donc ces rêves ?

 

 

L'insatisfaction face à la modernité

 

Il est déconcertant. Il consiste en un rejet de toute technologie moderne. Les messages courts sont un « moyen de communication abominable », « l'instrument du diable ». L'Internet, en particulier la G5 et l'éventuel « Internet des objets » qui l'accompagne, est considéré comme une vision cauchemardesque et est heureusement réglé par « Peak Everything ». Les mesures de contrôle de la la pandémie de Covid-19 sont également rejetées. « Le monde est devenu froid depuis qu'on a interdit aux gens de se toucher à cause d'un virus et qu'ils ont dû se cacher sous des masques. La crise n'a pas rapproché les gens, mais les a éloignés les uns des autres. […] Les gens avaient été privés de leurs sens : le toucher, l'odorat, le goût, la sensation – tout cela était essentiel pour sauver le monde ». C'est à lire dans le numéro d'automne du Journal.

 

La critique de la civilisation et de ses réalisations culmine dans le diagnostic du dernier Demeter Journal selon lequel nous vivons à « l'époque des élites intellectuelles destructrices » qui ont fait du monde un monde de contrôle, avec des poids et mesures, des définitions et des brevets, mais surtout de la recherche. Ce qu'il faut, c'est un monde « sans recherche ». A Demeter, on attend avec impatience la fin de « l'époque où des têtes dites savantes se sont mises à faire scintiller leur esprit, en faisant suivre des actes censés ouvrir des voies ».

 

« ... le temps où des têtes dites savantes se sont mises à faire scintiller leur esprit, en faisant suivre des actes censés ouvrir des voies, était heureusement révolu. L'ère des élites intellectuelles destructrices est révolue.

 

L'âge de la confiance a suivi. Entièrement sans mesures et sans poids, sans définitions ni brevets, sans recherche et sans jalons et, surtout, sans contrôle. Dès lors, les gens ont vécu dans une confiance mutuelle. "La confiance est bonne, le contrôle est meilleur", disait-on depuis des siècles, avec toutes les conséquences désastreuses que l'on connaît : de la fonte des glaciers à la mort des abeilles. »

 

Demeter Journal

 
 
Les élites, le matérialisme et les sciences humaines

 

Les élites intellectuelles destructrices qui ont pris le contrôle du monde ? C'est proche des murmures sur le Nouvel Ordre Économique, dans lequel les élites et les sociétés secrètes ou les « ploutocrates juifs » comme George Soros déterminent le destin du monde. C'est aussi proche de l'opposition à la « science judaïsée » d'un Albert Einstein et d'autres, à laquelle la « physique allemande » opposait une philosophie naturelle animiste. Celle-ci, prétendument inspirée par Goethe et Schelling, était orientée vers un esprit qui anime toute la nature. Cette âme omniprésente de la nature était la source de la science elle-même, a déclaré le physicien allemand et prix Nobel Philipp Lenard, et seuls les « Aryens », a soutenu Lenard, l'ont compris : « C'est précisément le désir ardent de l'homme nordique d'étudier une hypothétique interconnexion dans la nature qui est à l'origine des sciences naturelles ». Lenard et la « physique allemande » ont donc rejeté la science naturelle matérialiste juive, car elle aurait éclipsé les « sciences humaines » et déclenché « l'illusion arrogante » que l'humanité pouvait atteindre la « maîtrise de la nature ».

 

Ce que Demeter rejette peut être vu dans les brochures : les variétés hybrides, le génie génétique, les « produits de traitement modernes », les « engrais artificiels », l'internet, les smartphones, la vaccination des animaux. Comme Lénard, l'association se concentre plutôt sur la science goethéenne, les conceptions animistes de la nature, l'interconnexion de la nature et sa vision holistique. Sur le travail avec les forces cosmiques, l'incorporation des constellations planétaires, les préparations énergétiques homéopathiques et le pouvoir supposé transformateur des mouvements eurythmiques, qui sont utilisés pour la cuisson du pain autant que pour la culture des plantes.

 

La science dure, les mesures et définitions du froid monde scientifique matérialiste créé par des « élites destructrices » devraient, selon Demeter, être remplacées par la « confiance » dans les sentiments, la perception des connexions holistiques et la « science spirituelle » ésotérique selon Rudolf Steiner, qui, selon son propre récit, a accédé à des mondes supérieurs dans lesquels des connaissances secrètes cachées aux gens ordinaires lui ont été révélées.

 

 

L'empire anthroposophique

 

L'anthroposophie inspirée par Steiner – qui a conduit à l'empire commercial de Demeter, Alnatura, DM, Dennree, tegut, Rapunzel, Wala-Arzneimittel, Voith and Mahle, à la banque GLS, à la Zukunftsstiftung Landwirtschaft (fondation pour l'avenir de l'agriculture), à la Software AG Stiftung (fondation Software AG), aux écoles Waldorf, à l'Université de Witten-Herdecke, à d'innombrables chaires, associations et initiatives – exerce une influence considérable en Allemagne, et ce, tant sur le mouvement de pensée hors des sentiers battus [Querdenker-Bewegung] que sur le mouvement environnemental, le mouvement anti-génie génétique (qui se serait effondré il y a longtemps en Allemagne sans le soutien de l'anthroposophie), et sur les discussions concernant l'agriculture, les médecines alternatives et le mouvement anti-vaccination. Pour plus de détails, cliquez ici.

 

Que les comités d'entreprise ne soient pas les bienvenus dans ces entreprises, que certains des écrits de Steiner soient classés comme racistes et ne peuvent plus être publiés qu'avec des commentaires, que, dans tout le pays, des professeurs des écoles Waldorf, des médecins anthroposophes et des magazines s'associent aux penseurs anticonformistes, s'opposent aux masques obligatoires, doutent de l'existence du coronavirus et rejettent les vaccinations, même contre la polio, la rougeole et le tétanos, parce qu'elles sont censées tuer la « spiritualité » et empêcher les gens de « travailler » physiologiquement et d'« individualiser » plus profondément certaines parties de leur corps grâce à la lutte contre une maladie potentiellement mortelle – tout cela n'intéresse ni le mouvement antiraciste, ni la gauche, ni les Verts, qui arborent pourtant le mot science sur leurs étendards.

 

 

Pas de quoi en faire un plat ?

 

Au lieu de cela, le silence règne et on prône l'apaisement. La rébellion, s'agissant de la Covid-19, des médecins et enseignants anthroposophes ? Des cas individuels isolés qui n'ont rien à voir avec l'anthroposophie. Les chuchotements misanthropes, racistes et antisémites ? Aucune signification réelle – et après tout, l'anthroposophie s'en distancie. En fait, Demeter s'est senti obligé de préciser : « Nous nous distançons clairement des courants sectaires et obscurantistes tels que le mouvement de pensée anticonformiste et les théories de conspiration concernant la Covid-19. Bien sûr, une société sans recherche et sans science est inconcevable et n'est pas une chose à laquelle nous aspirons ». Mais quelle est l'honnêteté de la prise de distance par rapport à un mouvement qui ne fait pas confiance à la médecine moderne, aux vaccins et à la 5G, alors qu'en même temps on continue à semer le scepticisme vis-à-vis de la médecine moderne, des vaccins et des réalisations de la modernité comme Internet ou le génie génétique ?

 

Les exploitations Demeter sont tenues d'appliquer les méthodes de l'agriculture biodynamique. Cela va du traitement des animaux malades par homéopathie au lieu de médicaments efficaces, à l'enfouissement de cornes de vache remplies de bouses les nuits d'automne, en passant par la préparation de fleurs d'achillée millefeuille dans des vessies de cerfs ou de fleurs de camomille dans des intestins de bovins.

 

Seules ces préparations biodynamiques permettraient aux plantes de faire plus que de la photosynthèse. Seules les préparations biodynamiques, en tant que « médiatrices entre le cosmos et la terre », ont fait de la nourriture plus qu'un simple apport alimentaire : « Elles sont d'une importance capitale pour une transformation – telle que l'ouverture des plantes vers le cosmos. Cela permet au vert émergent d'entrer en contact avec le soleil. Les plantes qui ont pu profiter de cette qualité de lumière apportent des opportunités de développement spirituel aux humains ».

 

« Alors que la fertilisation chimique à l'azote produit une croissance foliaire désordonnée et tentaculaire, les haricots soutenus par la biodynamie s'orientent vers le soleil d'une manière ordonnée qui surmonte pratiquement la gravité. Leur tendance à se tenir debout et leur harmonie dans la répartition verticale et horizontale transmettent la vitalité et presque quelque chose comme la joie de vivre quand on les regarde. [...] "La légèreté que l'organisme, reçoit par le biais de la nourriture végétale, l'élève au-dessus de la pesanteur de la terre, rend possible un certain [...] développement de la capacité à faire l'expérience dans l'organisme humain [...] comme s'il devait réellement profiter avec les plantes d'une certaine manière de la lumière du soleil, qui fait tant de travail dans les plantes.»

 

Demeter Journal

 

Cependant, quiconque critique cette absurdité mystique est immédiatement considéré comme un défenseur des « produits chimiques et des gènes » dans l'alimentation, comme un fan de « l'élevage industriel », de « l'exploitation animale » et de « l'agriculture industrielle ». En outre, ce n'est pas grave : cela ne fait de mal à personne. Un autre argument est que les produits de Demeter ne deviendraient en aucun cas moins bons à la suite de théories de conspiration. Abstraction faite d'un ésotérisme quelque peu étrange mais inoffensif, cette approche sert davantage une économie « de maintien de la vie » que l'agriculture conventionnelle ne peut pas assurer avec sa « destruction de l'écosphère ».

 

« Cela ne dit rien sur la qualité des produits, n'est-ce pas ? », a par exemple tweeté la maire d'arrondissement verte de Berlin, Monika Herrman, en réponse à une critique du dangereux ésotérisme de Demeter. Un autre utilisateur a trouvé que « d'autres articles » dans les magazines étaient « très bons », d'autres encore veulent la preuve que le tapage ésotérique détériore la qualité des produits – c'est tout ce qui compte.

 

Le même degré de considération différenciée pourrait être accordé aux produits d'Attila Hildmann [auteur de livres de cuisine végane allemand et militant d'extrême-droite, néo-nazi et conspirationniste] ou aux T-shirts de Thor Steinar [une marque souvent associée aux mouvances d'extrême droite]. Mais personne ne le fait – et à juste titre. Mais pourquoi y a-t-il deux poids, deux mesures ? Parce que beaucoup de gens qui se considèrent comme progressistes préfèrent envoyer leurs enfants dans des écoles Waldorf privées et coûteuses plutôt que dans les écoles de quartier avec leurs problèmes sociaux ? Parce que c'est génial de se parer avec les produits Demeter extrêmement chers et parce que les gens aiment croire que la marque promet que ces produits sont particulièrement durables et respectueux de l'environnement ? Ils ne le sont pas, car la production de ces produits de luxe est un gaspillage de ressources rares et ne fait que déplacer les problèmes environnementaux à l'étranger.

 

Mais c'est peut-être parce que le mouvement environnemental allemand ne s'est jamais intéressé à la science et veut résoudre les problèmes perçus avec des vérités perçues plutôt que les problèmes réels avec des méthodes viables et scientifiquement vérifiées.

 

______________

 

Ludger Weß écrit sur la science depuis les années 1980, principalement le génie génétique et la biotechnologie. Avant cela, il a fait des recherches en tant que biologiste moléculaire à l'Université de Brême. En 2006, il a été un des fondateurs d'akampion, qui conseille les entreprises innovantes dans leur communication. En 2017, il a publié ses polars scientifiques « Oligo » et « Vironymous » chez Piper Fahrenheit et, en 2020, un ouvrage sérieux « Winzig, zäh und zahlreich - ein Bakterienatlas » (petits, robustes et nombreux – un atlas des bactéries) chez Matthes & Seitz. Cet article a été écrit par Ludger Weß à titre privé.

 

Source : Demeter träumt - Salonkolumnisten

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y 17/01/2021 14:55

Nous sommes quelques uns à gauche du spectre politique à être de plus en plus attentifs à la nébuleuse anthroposophique. Nous travaillons à alerter nos milieux de ses dangers. Merci pour votre article.

Seppi 17/01/2021 17:35


@ y le dimanche 17 janvier 2021 à 14:55

Bonjour,

Merci pour votre commentaire et votre information.

Je vous souhaite plein succès dans vos entreprises.

Mais, très franchement, il va falloir élargir vers votre/notre droite. Que M. Emmanuel Macron ait pu nommer Mme Françoise Nyssen au ministère de la culture m'a profondément inquiété et indisposé.

Même genre de remarque pour le précédent ministre de l'agriculture qui faisait l'éloge de la biodynamie. Ne parlons pas des services de ce ministère* ou de l'ADEME.

* Toujours là : https://agriculture.gouv.fr/la-biodynamie-credo-des-domaines-gerard-bertrand