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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Axel Kahn, le glyphosate et l'esprit munichois

5 Octobre 2018 , Rédigé par Seppi Publié dans #Glyphosate (Roundup), #Politique

Axel Kahn, le glyphosate et l'esprit munichois

 

 

Un article de blog plus important qu'il n'y paraît

 

Nous citerons en guise d'introduction... l'introduction de la critique publiée par M. Philippe Stoop dans « Le point d’Axel Kahn sur le glyphosate : La capitulation de la science », sur Forumphyto :

 

« Le très respecté généticien Axel Kahn a mis en ligne récemment un avis sur le glyphosate. Il s’agit d’une initiative personnelle, publiée seulement sur son blog personnel. Ce document mérite toutefois une lecture attentive, car A. Kahn est une des figures les plus prestigieuses de l’expertise et de l’éthique des sciences biologiques. Son avis est donc potentiellement très influent, et en tout cas très représentatif de la vision des sciences que peuvent recevoir les décideurs politiques en recherche d’expertise au plus haut niveau. Par ailleurs, il est pleinement partie prenante sur ce sujet, en tant que Président du Comité d’éthique INRA-CIRAD-IFREMER. Son opinion est d’autant plus attendue qu’Il a su dans le passé porter un discours équilibré sur les avantages et les risques des Organismes Génétiquement Modifiés, face à l’hostilité médiatique dominante. De plus, il rappelle dans son texte deux grands principes auxquels les scientifiques ne peuvent que souscrire, et qui ont cruellement manqué jusqu’à présent au débat public sur le glyphosate : la séparation entre les faits et les opinions, et la prédominance qui doit être accordée aux démarches scientifiques basées sur des preuves. C’est donc avec une confiance (mesurée tout de même…) que nous avons lu son texte… et nous sommes tombés de haut ! »

 

 

« Tombés de haut ! »

 

Oui, nous aussi ! Réduite à sa plus simple expression, la pensée de M. Kahn est la suivante : le glyphosate ayant été condamné par le tribunal de l'opinion (dite) publique, il faut en sortir, lui trouver des alternatives et en profiter pour devenir les premiers de la classe de l'après-glyphosate.

 

Ce n'est certes pas exprimé ainsi dans son billet, « Le point sur le glyphosate », qui nous semble avoir beaucoup évolué au fil des commentaires. M. Kahn contestera peut-être, quoique... cela transparaît clairement de ses réponses à deux commentaires :

 

« Merci pour ce commentaire. Je connais les données puisque je les ai moi-même évoquées [ma note : ni M. Stoop ni moi avons vu évoquées les instances d'évaluation qui ont trouvé le glyphosate bon pour le service]. Comme chacun sait, la démocratie est le pire des systèmes à l’exclusion de tous les autres. C’est pourquoi, je ne saurais trop conseiller aux acteurs de se préparer à utiliser moins, puis quasi plus de ce produit. Ils y seront sans doute tenus. La perspective d’une re-homologation du glyphosate en Europe dans deux ans [ma note : c'est dans quatre ans], dans le contexte de procès médiatiques qui vont se multiplier, est des plus incertaine. »

 

« […] Nous ne sommes pas très loin l’un de l’autre. Seulement, comme je sais que le glyphosate ne sera pas re-homologué en Europe, j’explique ce qui est acquis et ne l’est pas et ébauche les solutions. Chacun le prend comme il veut… »

 

Le tribunal de l'opinion (dite) publique est aussi évoqué dans une réponse à un commentaire de M. Stoop :

 

« Pour être franc, j’ai été stupéfait par votre commentaire. Peut-être est-il envoyé d’une autre planète ? Sur la planète terre, en France, les journaux dans leur immense majorité s’indignent de ce que le glyphosate n’ait pas été interdit sans tarder. Il est dénoncé comme un poison nuisible, un cancérigène avéré. Le parlement vient de repousser à deux voix près l’inscription dans la loi de son interdiction [ma note : c'est faux, la proposition No 198 de M. François-Michel Lambert, qui a reçu l'accueil le plus favorable, a été rejetée par 35 voix pour, 42 contre et 3 abstentions ; pour passer, il fallait que quatre voix contre changent de camp]. L’Europe ne l’a re-homologué que pour cinq ans, la France s’est engagée à en sortir dans trois ans. Les procès à Monsanto vont se multiplier dans le monde, médiatisés, difficiles. [...] »

 

 

 

Le glyphosate est-il condamné en Europe ? Et en France ?

 

Bienheureux celui qui sait lire dans une boule de cristal... et encore plus dans 27... Les choses ne se présentent certes pas sous les meilleurs auspices. Mais est-ce vraiment sûr ?

 

Pour ce qui est de la France, il y a eu les rodomontades macroniennes et hulotiques, mais aussi quelques importants bémols.

 

 

 

 

En particulier, le 25 janvier 2018, le Président Macron a déclaré dans ses vœux à l'agriculture à Saint-Genès-Champanelle (Puy-de-Dôme) (c'est nous qui graissons):

 

«  […] Je l’ai dit, je ne laisserai jamais une filière, un agriculteur sans solution concrète, je ne suis pas là pour dire à telle date on arrête comme un couperet et il n'y a pas de solution. Mais il nous fallait marquer un volontariste pour dire on doit tous changer nos habitudes pour construire ces solutions parce qu'elles existent.

 

[…] Le rapport INRA démontre très clairement, les solutions existent pour 90 % des surfaces, on peut sans doute encore trouver des meilleures solutions par l’innovation et la recherche mais il ne tient qu'à nous de commencer cette transformation sans attendre.

 

Pour les impasses restantes notamment l'agriculture de conservation des sols ou les cultures en pente nous mobiliserons la recherche pour proposer des alternatives. Avec un principe simple, je n'imposerai jamais une sortie s'il n'y a pas d'alternative crédible parce qu’on ne peut pas laisser un agriculteur sans solution ou dans une solution qui ne serait pas tenable parce qu'il aurait à côté de lui quelqu’un qui n’a pas la même contrainte. Mais pour 90 % des situations nous devons le faire sans délai le plus vite possible et ne pas attendre. »

 

Le 24 février dernier, lors de sa visite du Salon International de l'Agriculture, le Président de la République a lancé : « Personne ne sera laissé sans solution ». Ce n'était pas qu'une réponse agacée à une interpellation houleuse : dans son discours du 22 février 2018 devant la nouvelle génération agricole, il a aussi déclaré dans une ambiance sereine (c'est nous qui graissons) :

 

« Mais je veux saluer votre volontarisme. Vous vous êtes engagés – et je vous en remercie parce que rien ne vous y obligeait, hormis ce sentiment partagé d’urgence – à construire un plan en trois ans parce que ce ne sont pas simplement des interdits qu’il faut faire, c’est un plan qui permette de s’organiser, de trouver les solutions organisationnelles, les molécules de substitution quand il y en a besoin, les autres formes d’organisation productive. Et cela, nous sommes ensemble en train d’y travailler et nous avons, on le sait bien, pour 90 % des territoires, une solution crédible sur les trois ans. Et je l’ai dit, je veux qu’on garde ce volontarisme mais avec un principe simple auquel je m’engage à nouveau devant vous aujourd’hui : personne ne sera laissé sans solution.

 

Jamais je ne demanderai à quelqu’un d’abandonner une pratique productive si elle lui fait perdre de l’argent ou qu’il n’y a pas une vraie substitution qui lui garantit qu’il peut tout à fait vivre du prix payé en arrêtant le glyphosate. Mais c’est ça le cœur de ce que nous sommes en train de construire et nous avons là réussi à aller au-delà de ce qui était une impasse depuis plusieurs années parce que nous avons parlé franchement et parce que nous avons ensemble là aussi relevé nos manches. »

 

Il faudrait faire à ce stade le procès de la formidable désinformation à laquelle s'est livrée la direction de l'Institut National de la Recherche Agronomique, l'auteur des « 90 % des territoires... » lancé par pure flagornerie et courtisanerie. Il suffit en fait de se référer au tableau du rapport, bien plus nuancé, qui fait la synthèse. Un tableau qui se limite aux aspects techniques d'une interdiction du glyphosate.

 

 

 

 

La Fondation Concorde a évalué le coût – la perte de compétitivité de la Ferme France, somme des pertes de compétitivité des fermes individuelles (rapport complet ici) :

 

« L’interdiction de cette molécule coûterait 976 millions d’euros au secteur agricole, en prenant en compte uniquement les coûts directs et chiffrables.

 

Cette interdiction entrainerait une multiplication par 16 ou 17 des coûts d’entretien des voies de la SNCF, passant de 30 millions d’euros à près de 500 millions d’euros.

 

La dangerosité supposée de la molécule du glyphosate pour l’Homme et pour l’environnement est pointée du doigt malgré les avis scientifiques qui prouvent le contraire. »

 

La France Agricole du 14 septembre 2018 a présenté une double simulation. Dans la première, la plus catastrophique, le semis direct avec glyphosate est abandonné pour un système impliquant deux déchaumages et un labour (avec du matériel dont l'agriculteur ne dispose peut-être plus...). Le coût total du semis passe de 62 €/ha à 135 €/ha (l'écart de coût représente plusieurs quintaux, de l'ordre de 4-5) et le temps de travail de 21 min/ha à 94 min/ha. Il va de soi que l'impact environnemental des façons culturales (gazole brûlé, structure du sol bouleversée, matière organique reconvertie en CO2, vulnérabilité accrue à l'érosion) est considérable.

 

 

 

 

La grandeur du chercheur, c'est expliquer, vulgariser

 

Il y a donc les discours politiques – en partie « en même temps », peut-être conditionnés par la présence à l'Hôtel de Roquelaure, à l'époque, d'un idéolo-démagogue à états d'âme et l'impératif d'une pax gubernamentalis – et les réalités.

 

L'activisme anti-glyphosate et le militantisme médiatique ne retiennent qu'un volet des discours ; et ils font fi des réalités qui dérangent leurs ambitions.

 

C'est regrettable, mais la filière agricole ne défend ses outils de travail agrochimiques, au mieux, que mollement. Il règne une atmosphère de syndrome de Stockholm et de défaitisme.

 

Dans une telle situation – encore plus que dans toute autre – il est du devoir du chercheur d'expliquer et de vulgariser.

 

Mais avec des faits, pas des fakes ou des demi-vérités/demi-mensonges étayant une thèse prédéfinie. Nous n'analyserons pas le billet de M. Axel Kahn, ni ne compléterons l'analyse de M. Philippe Stoop (que nous partageons). Rappelons que, selon la loi de Brandolini, la quantité d’énergie nécessaire pour réfuter une idiotie est supérieure d’un ordre de grandeur à celle nécessaire pour la produire.

 

 

La soumission à une opinion dite « publique » n'est pas la solution

 

Voulez-vous (ce « vous » se veut indéfini) la tranquillité au prix du glyphosate ? Vous perdrez le glyphosate et vous n'aurez pas la tranquillité.

 

Et nous (ici au sens de « tout le monde ») aurons perdu, peut-être pas notre agriculture puisqu'il faut bien entretenir les espaces, mais une partie importante de notre sécurité et souveraineté alimentaire.

 

Il existe une industrie de l'indignation, de la protestation, de l'activisme et du clictivisme. Elle est connectée à de puissants intérêts économiques comme le biobusiness – qui finance généreusement Générations Futures en France, ou l'US Right to Know et l'Organic Consumers Association aux États-Unis d'Amérique (cette dernière a très largement financé la mascarade du « Tribunal International Monsanto ») – ou les avocats prédateurs (la « profession » se développe aussi en France).

 

Elle a des relais « scientifiques », médiatiques et politiques. Elle a infiltré les rouages de notre société ; que faut-il par exemple penser quand la Société Nationale de la Protection de la Nature (SNPN) et la Task Force on Systemic Pesticides (TFSP) organisent, avec l'appui de la députée Delphine Batho, un « Symposium sur la biodiversité et les néonicotinoïdes » à l'Assemblée Nationale ? Un « symposium » à sens unique comme illustré par le point « Débat avec l’assistance (Modérateurs F. Nicolino & F. Veillerette) » ?

 

 

 

Et elle agit avec un cynisme sans limite et une belle absence d'éthique – illustrés par l'appel de Nous voulons des coquelicots, ou encore l'appel de Charlie Hebdo à la démission du directeur de l'ANSES. Lisez la dernière production : c'est la renaissance des ligues factieuses d'extrême droite – mêmes méthodes, même... même vocabulaire !

 

Ce sont tous les produits phytosanitaires qui risquent de se retrouver dans un cyclone de contestation (sauf le sulfate de cuivre au profil toxicologique et écotoxicologie désastreux, les pyréthrines qui flinguent tout, l'huile de neem perturbatrice endocrinienne plus que suspectée... tous indispensable à l'agriculture dite biologique).

 

 

Est-ce vraiment ce qu'il a dit ?

 

 

Sans attendre qu'il ait la peau du glyphosate, le komintern « vert » informel attaque tout ce qui est à portée. La dernière tentative de monter une mayonnaise activiste concerne les « fongicides SHDI » et plus particulièrement le boscalide. Mis à part une hypothèse acrobatique des « lanceurs d'alerte », le dossier est pour le moment vide... mais l'ANSES est déjà dans le box des accusés. Le titre de Libération est éloquent : « Risques potentiels des fongicides : l'Agence de sécurité sanitaire se hâte-t-elle avec lenteur ? »

 

La soumission à ce nouvel adversaire protéiforme du vivre-ensemble dans une société démocratique ne peut que renforcer les aspirations à une dictature d'une bien-pensance formatée par des intérêts particuliers déguisés en intérêt général. Ce que furent par le passé les Thyssen, Krupp, et autres IG Farben, ce sont aujourd'hui les majors du biobusiness.

 

M. Axel Kahn a écrit :

 

« En fait, tout un écosystème agricole s’est développé depuis vingt ans fondé sur l’utilisation du glyphosate. »

 

En fait, pas seulement agricole (mais c'est une autre histoire). Ce qui importe, c'est que c'est un écosystème fondamentalement vertueux ou, plus précisément, plus vertueux que la grande majorité des « alternatives » réelles (oui, le désherbage par robots se développera, mais dans les cultures spécialisées), à faisabilité lointaine ou carrément imaginaires.

 

Il faut enfoncer le clou : « sortir du glyphosate », c'est faire un grand bon en arrière sur les plans tant agricole qu'environnemental et social.

 

M. Axel Kahn écrit aussi :

 

« Cependant, n’en doutons pas, la pression citoyenne est appelée à devenir telle que le monde entier devra en venir là. »

 

 

Vox populi ?

 

La pression citoyenne ? Ce sont essentiellement des éléments de langage et des mots d'ordre assénés par des manipulateurs. Nous avons connu d'autres pressions « citoyennes » par le passé, et il s'en développe de nouvelles (ou d'anciennes remises au goût du jour).

 

À l'adage Vox populi, vox Dei, certains opposent ce mot d'Alcuin à Charlemagne (merci M. Olivier Bot, de la Tribune de Genève) :

 

« Nec audiendi qui solent dicere, vox populi, vox Dei, quum tumultuositas vulgi semper insaniae proxima sit. »

 

« Et ces gens qui continuent à dire que la voix du peuple est la voix de Dieu ne devraient pas être écoutés, car la nature turbulente de la foule est toujours très proche de la folie. »

 

Ici, il s'agit d'une folie bien orchestrée. Quoique... personne n'a demandé l'avis des utilisateurs amateurs de glyphosate ; ni l'avis des gestionnaires d'espaces publics privés d'herbicides (de synthèse) et obligés de recourir à des « alternatives » coûteuses en temps et en argent public qui pourrait être investi de manière plus productive ; ni l'avis de personnes à qui on aurait présenté l'ensemble du dossier.

 

 

 

 

Présenter les faits, c'est une tâche qui nous incombe.

 

Nous aimerions pouvoir compter aussi sur M. Axel Kahn comme précepteur de la vérité des faits et du courage politique. Comme phare de la rationalité plutôt que comme lumignon de l'obscurantisme.

 

En bref, comme ce qu'il a été.

 

 

 

 

 

 

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J
D'un autre coté, sachant que toute cette camarilla s'est emparée de la majeure partie des moyens d'information, essayer de lutter contre ce phénomène peut apparaitre comme une tache impossible.

Cependant, on ne peut pas les laisser détruire notre infrastructure agricole, industrielle et énergétique, nous empêchant de profiter des progrès de la science; de plus, l'expérience de NDDL nous a montré que les concessions ne sont perçues que comme de la faiblesse, invitant encore plus de demandes et d'exigences.
Répondre
S
Bonjour,

Merci pour votre commentaire.

"...on ne peut pas les laisser détruire …" ? C'est aussi pour ça que je tiens ce blog.
D
Il fût un temps pas si lointain où Hubert Reeves pourfendait l'agriculture "productiviste" et encensait le "bio".
Commencerait il à percevoir le danger de la logique actuelle?
Répondre
S
Bonjour,

Merci pour ce commentaire.

Peut-être bien! Comme il fallait que je retrouve le nom de l'association dont il est maintenant le président d'honneur -- Humanité et Biodiversité -- j'ai fait un tour sur leur site et j'ai trouvé, tout frais :

http://www.humanite-biodiversite.fr/article-asso/quelles-priorites-pour-la-reduction-de-l-usage-des-pesticides--3

C'est vraiment à lire.