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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Du côté d'Euractiv : Bernhard Url, directeur exécutif de l'EFSA, et pathologies médiatiques

29 Janvier 2017 , Rédigé par Seppi Publié dans #critique de l'information, #EFSA, #Union européenne, #Politique

Du côté d'Euractiv : Bernhard Url, directeur exécutif de l'EFSA, et pathologies médiatiques

 

 

 

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M. Bernhard Url, directeur exécutif de l'Autorité Européenne de Sécurité des Aliments (EFSA) devrait rester dans les mémoires pour son allusion à « l'Âge Facebook de la Science » (sa déclaration – dans son contexte – est traduite ici).

 

 

La confiance dans la science

 

 

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Il a donné une longue interview à M. Frédéric Simon, d'Euractiv, mise en ligne, en anglais seulement, le 16 janvier 2016 sous le titre, très discutable, « EFSA boss: Trust in integrity of science has a cost » (la confiance dans l'intégrité de la science a un coût). Il a répondu avec flegme et brio aux questions, insistantes et orientées, d'un journaliste dont on peut penser qu'il a son propre agenda. Celui-ci résume en effet, en ouverture :

 

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« Selon Bernhard Url, directeur exécutif de l'Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), les études sur la sécurité des OGM, du glyphosate ou d'autres pesticides pourraient bénéficier d'un niveau de confiance plus élevé auprès du grand public s'il y avait des garanties plus solides d'indépendance de la science qui les étayent. »

 

Pour notre part, nous n'avons pas trouvé de propos de M. Url étayant ce résumé, agrémenté de ce conditionnel qui sied si bien au journalisme militant.

 

Voici une des explications de M. Url :

 

« Pour en revenir à votre question de savoir s'il appartient à l'industrie de commander ces études et de produire les données, c'est le cadre juridique actuel. Non seulement en Europe, mais globalement. Si vous souhaitez faire autoriser un OGM, il est de votre devoir de convaincre le régulateur qu'il est sûr. Donc, vous devez apporter les preuves qui permettent à l'évaluateur de faire une évaluation des risques.

 

Vous pourriez vous demander si cela devrait être payé par le contribuable. Mais vous pourriez également dire qu'il est dans l'intérêt économique de l'entreprise de pouvoir commercialiser son produit, et donc qu'elle devrait payer pour cela, mais en utilisant des laboratoires externes, accrédités, contrôlés dans lesquels nous avons confiance. Et c'est l'exigence actuelle.

 

La bonne chose à ce sujet est que les laboratoires indépendants sont obligés de garder les données brutes pendant une longue période, et s'il y a une incertitude statistique, l'EFSA peut revenir en arrière et dire qu'elle veut regarder les données brutes et en tirer ses propres conclusions. Et nous le faisons régulièrement et arrivons à des conclusions différentes. »

 

Il ne s'agit pas là, certes, de la confiance du grand public. Mais le journaliste insiste :

 

« Mais la question fondamentale que cela soulève est l'indépendance de ces études. L'EFSA peut-elle jouer un rôle plus important dans la passation de commandes d'études et l'exécution de ses propres études en utilisant l'argent des contribuables ? Est-ce quelque chose que vous croyez devenir nécessaire pour rétablir la confiance? »

 

M.Url répond laconiquement, avant d'embrayer sur ce que cela représente :

 

« It could be » (peut-être).

 

Peut-être se trouvera-t-il des journalistes capables de comprendre que cette confiance exige aussi – peut-être en premier lieu – que les journalistes cessent de mettre en doute les conclusions des autorités d'évaluation comme l'EFSA, par principe, par idéologie et par intérêt mercantile (l'audience dont eux et leurs médias jouissent quand ils sèment le doute et la suspicion, sinon la diffamation). Et suffisamment critiques de leur propre profession pour l'exprimer.

 

 

Quand un journaliste prend les agriculteurs pour des demeurés (classique...)

 

Voici par exemple une partie de l'interview sur le glyphosate :

 

« R. : […]

 

Mais la question est que la cancérogénicité, si elle existe vraiment, est observée à des niveaux tels que vous devriez manger la nourriture de 20.000 personnes chaque jour pour y parvenir. Et il est peu probable que cela arrive.

 

Q. : Alors, rejetez-vous les appels à interdire le glyphosate parce qu'ils ne sont pas fondés sur la science?

 

R. : Avec le glyphosate, nous avons vu converger tant d'aspects différents de la discussion. Il y a des gens qui disent que nous ne devrions pas avoir ce type d'agriculture en Europe et que nous ne devrions pas l'utiliser sur une base aussi large. C'est légitime, mais cela n'a rien à voir avec la sécurité. Il s'agit de la façon dont nous produisons des produits agricoles.

 

Et c'est un domaine où les décideurs politiques doivent prendre les décisions. Donc, utiliser l'argument de la sécurité pour dire que le glyphosate est un cancérogène qui doit être interdit n'est pas pertinent.

 

D'autre part, il y avait beaucoup de déclarations de valeur liées au glyphosate qui sont légitimes – comment l'agriculture devrait être pratiquée en Europe, combien de pesticides devraient être utilisés, la protection de la biodiversité, la structure de l'agriculture, le débat sur les OGM parce que c'était un produit Monsanto, etc. – tous ces éléments se sont soudainement trouvés réunis.

 

Il s'agissait donc d'une discussion légitime, mais pas du point de vue de la sécurité, car il ne s'agit pas de sécurité. Si vous appliquez le glyphosate correctement, il n'y a pas de préoccupation de santé.

 

Afficher l'image d'origine (Source -- mériterait une mise à jour...)

 

Q. : C'est un gros si...

 

R. : Eh bien, les agriculteurs sont formés, l'étiquetage est clair.

 

Q. : Des contrôles sont-ils vraiment effectués sur le terrain ? Évidemment, vous ne pouvez pas vraiment aller vérifier que chaque agriculteur pulvérise le produit de la manière correcte. Certains ne porteront pas de protection appropriée, certains en mettront trop, trop près de la récolte, etc. et ça, ça ne peut pas être réglementé.

 

R. : Cela peut être réglementé dans la mesure où il s'agit d'une condition d'emploi. Vous ne pouvez pas avoir un policier derrière chaque agriculteurs en tout temps. Mais il y a des principes d'application, il y a des contrôles aléatoires au niveau de la ferme. Les agriculteurs sont très bien formés, ils n'utiliseront pas plus que nécessaire parce que cela coûterait plus cher.

 

Bien sûr, les choses peuvent mal tourner. Il n'y a aucune garantie que tout sera toujours fait correctement, mais cela est vrai de tout ce que nous faisons. »

 

Il n'y a aucune garantie... même quand il s'agit de certains journalistes... La preuve par Euractiv...

 

 

Les concessions rhétoriques sont-elles opportunes

 

M. Url, directeur exécutif d'une autorité d'évaluation, a été très gêné dans ses réponses par le fait que son institution produit des avis, que les décisions finales revêtent un caractère « politique » et qu'il lui incombe de faire preuve de réserve dans ses propos sur lesdites décisions. M. Simon en a évidemment profité.

 

Afficher l'image d'origine À plusieurs reprises, M. Url concède que certaines discussions sont légitimes. C'est indéniable sur le principe, mais peut être fort discutable si l'on considère les arguments mis en avant, explicitement ou implicitement (et le problème se pose aussi dans d'autres domaines, par exemple s'agissant de l'élevage et de la condition animale). Est-il bien opportun de faire preuve d'urbanité face à des journalistes qui ne manquent pas d'exploiter les failles, fussent-elles purement rhétoriques ?

 

 

Euractiv et la post-réalité

 

L'illustration en est donnée par un produit dérivé de l'interview, « EFSA: Glyphosate ban debate ‘legitimate’ but not about science » (le débat sur l'interdition du glyphosate est « légitime », mais pas sur la science).

 

Ce titre reflète sans nul doute le point de vue de M. Url, dont l'interview a montré qu'il a un grand respect pour les débats de société. Le problème, cependant, est qu'il n'y a rien de spécifique dans l'interview relatée au début de ce billet, ni dans celui dont il s'agit maintenant, pour étayer ce titre.

 

Ainsi, M. Url ne s'est pas exprimé sur le débat sur l'interdiction du glyphosate quand il a dit :

 

« Avec le glyphosate, nous avons vu converger tant d'aspects différents de la discussion. Il y a des gens qui disent que nous ne devrions pas avoir ce type d'agriculture en Europe et que nous ne devrions pas l'utiliser sur une base aussi large. C'est légitime, mais cela n'a rien à voir avec la sécurité. Il s'agit de la façon dont nous produisons des produits agricoles. »

 

Le débat – légitime – est décrit avec précision. Il en est de même pour ses déclarations suivantes (voir ci-dessus).

 

L'interview a été instrumentalisée.

 

Nous avons effectivement quelques difficultés à faire le tri dans la version anglaise entre les déclarations de M. Url qui figurent dans le document précédent, celles qui lui sont maintenant attribuées – entièrement nouvelles ou résultant d'un télescopage de propos tenus à l'origine sur des thèmes différents –, et les interprétations et extrapolations. Pour résumer, la conclusion qui se dégage est celle d'une manipulation.

 

L'illustration des versions anglaise et française ​

 

La malversation est en fait aggravée par le choix de la photo d'illustration des versions anglaise et française (alors que l'illustration du texte allemand est neutre) : la propagande de Greenpeace. C'est d'autant plus inacceptable – et en fait odieux – que le bidon de Roundup a été affublé d'une étiquette « risque de cancer » alors que l'EFSA, à l'instar de toutes les agences d'évaluation qui se sont exprimées à ce jour, conteste la cancérogénicité du glyphosate aux doses réalistes. Pour rappel, le propos teinté d'ironie de M. Url :

 

« Mais la question est que la cancérogénicité, si elle existe vraiment, est observée à des niveaux tels que vous devriez manger la nourriture de 20.000 personnes chaque jour pour y parvenir. Et il est peu probable que cela arrive. »

 

 

L'illustration de la version allemande​

 

 

Traduttore, traditore...

 

Le texte a été « traduit », mais en français, le titre devient : « L’interdiction du glyphosate, une décision légitime, mais non scientifique ? ». En allemand, c'est « EFSA: Glyphosat-Debatte hat philosophische Dimensionen angenommen » (EFSA : le débat sur le glyphosate a pris des dimensions philosophiques).

 

Qu'avez-vous lu ? Sans nul doute, ayant notamment zappé le point d'interrogation à vocation plus cosmétique que sémantique, que l'interdiction du glyphosate est légitime. Le « débat » du titre anglais est passé à la trappe. On peut considérer qu'il s'agit là aussi d'une malversation journalistique.

 

Il serait fastidieux d'analyser en détail l'adéquation de la traduction. Contentons-nous donc du chapô. En anglais (notre traduction) :

 

« Le débat sur la toxicité des pesticides et le rôle des grandes multinationales dans l'agriculture est légitime, a déclaré Bernhard Url, le chef de l'Autorité Européenne de Sécurité des Aliments (EFSA). Mais il va au-delà du domaine de la science, a-t-il dit à EurActiv dans une interview, appelant les politiciens à assumer leurs responsabilités et à prendre leurs propres décisions. »

 

Voici maintenant le chapô de la version française :

 

« Le débat sur la toxicité des pesticides est légitime, mais dépasse le domaine de la science, selon Bernhard Url, le directeur de l’agence européenne EFSA. »

 

Et vous savez quoi ? Le mot « toxicity » ne figure pas dans l'interview. Pour en revenir à la version anglaise, nous n'y avons pas non plus trouvé « multinationales », ni d'appel aux politiciens.

 

Partons de « toxicité ». Dans la traduction française nous avons :

 

« Ajoutez à cela les OGM et la multinationale américaine Monsanto et vous obtenez un mélange explosif. "Tous ces éléments se sont soudainement retrouvés concentrés dans une discussion", ce qui a donné à une polémique sur la toxicité d’un produit une dimension quasi philosophique, estime Bernhard Url. "Et dans ce domaine-là, ce sont les décideurs politiques qui doivent trancher." »

 

Dans quel contexte trouve-t-on la première citation dans l'interview rapportée dans le premier article examiné ci-dessus (notre traduction diffère quelque peu) ?

 

« D'autre part, il y avait beaucoup de déclarations de valeur liées au glyphosate qui sont légitimes – comment l'agriculture devrait être pratiquée en Europe, combien de pesticides devraient être utilisés, la protection de la biodiversité, la structure de l'agriculture, le débat sur les OGM parce que c'était un produit Monsanto, etc. – tous ces éléments se sont soudainement trouvés réunis. »

 

Où est la polémique sur la « toxicité » ?

 

Même question pour la deuxième citation :

 

« Et c'est un domaine [selon le paragraphe précédent : le mode de production agricole] où les décideurs politiques doivent prendre les décisions. Donc, utiliser l'argument de la sécurité pour dire que le glyphosate est un cancérogène qui doit être interdit n'est pas pertinent. »

 

Où est la polémique sur la « toxicité » ?

 

Les décideurs politiques doivent certes prendre une décision sur le glyphosate, mais ce n'est pas sur la question de sa toxicité, mais celle de son autorisation.

 

Ce n'est pas un détail : évoquer la toxicité, c'est mettre la pression sur les décideurs politiques. Et le but de l'« information », dans le cas présent d'Euractiv, n'est-il pas d'imposer l'émotion, plutôt que la science, comme base de la décision politique ?

 

 

P.S.

 

On peut lire aussi :

 

« Greenpeace: Neonicotinoids pose risks to multiple species »

 

« Monsanto’s Roundup linked to liver disease, study says »

 

« McGuinness: The balance between science and public opinion is ‘difficult’ »

 

« Trusting science in an age of ‘truthiness’ ».

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