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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

M. Bernhard Url, directeur exécutif de l'EFSA, le Parlement européen et le glyphosate

18 Janvier 2016 , Rédigé par Seppi Publié dans #EFSA, #Union européenne, #Glyphosate (Roundup), #CIRC

M. Bernhard Url, directeur exécutif de l'EFSA, le Parlement européen et le glyphosate

 

Petites leçons de civisme

 

M. Bernhard Url, directeur exécutif de l'EFSA, le Parlement européen et le glyphosate

Nous l'avons cité dans un billet précédent, même assez longuement.

Nous le referons avec le plus grand plaisir car il a fait deux déclarations lors d'une audition par la Commission de l'Environnement, de la Santé Publique et de la Sécurité Alimentaire du Parlement Européen le 1er décembre 2015 qu'il conviendra de ressortir périodiquement. Étaient invités ce jour-là des représentants du Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC, en anglais : IARC) et de l'Autorité Européenne de Sécurité des Aliments (EFSA). La séance peut être visionnée ici. Le débat sur le glyphosate commence à 2:21:28. L'intervention finale de M. Url commence à 3:38:22.

M. Url a fait remarquer en termes vifs qu'on ne peut pas applaudir l'EFSA pour ses conclusions une fois et la vilipender pour ses conclusions une autre :

 

« Je trouve très intéressant que nous ayons un grand nombre de remarques critiques aujourd'hui sur un système qui fonctionne en Europe depuis de nombreuses années, qui a produit des rapports d'évaluation – prenons par exemple les néonicotinoïdes – pour lesquels tout le monde a applaudi au Parlement... comme il fonctionne merveilleusement pour la protection des abeilles ! Et maintenant que le produit du même système qui fonctionne avec 600 scientifiques de toute l'Europe aboutit à un résultat qui est, au moins pour quelques parties du Parlement, politiquement difficile, je trouve plutôt étrange de devoir accepter que la science soit utilisée une fois dans un sens et une autre fois dans l'autre. Nous ne pouvons pas fonctionner comme cela. Nous devons produire des évaluations scientifiques, qu'elles soient ou non applaudies par les partis politiques au sein du Parlement. Tel est le rôle de l'EFSA, et c'est ce que nous avons fait depuis 14 ans avec les 4.000 opinions scientifiques que nous avons produites. »

 

C'est un langage auquel les membres du Parlement Européen ne sont pas habitués.

 

Et un langage que l'on peut proposer à d'autres agences d'évaluation dont les productions ont parfois un peu de je-ne-sais-quoi de politiquement correct. Ou dont l'appareil administratif, particulièrement le service de communication, s'ingénie à minimiser ou gommer les éléments susceptible de heurter les sensibilités politiques et médiatiques labourées par des faiseurs d'opinion « engagés » – et inversement à mettre en avant les éléments qui les flattent. On se souvient par exemple qu'un avis du Haut Conseil des Biotechnologies (HCB) a été « contextualisé » ; et ce, dans l'avis même. On se souvient aussi de ces pressions du président de la République d'alors, pour faire dire à la Haute autorité provisoire sur les organismes génétiquement modifiés, en janvier 2008, qu'il y avait « des doutes sérieux » sur le maïs MON 810.

 

Mais on peut aussi opposer ce langage à l'EFSA, précisément sur les dossiers des néonicotinoïdes (voir, notamment, ici sur ce site et ici).

 

Un poison ? Comme la viande rouge...

 

S'agissant de la tentative d'influencer le processus de décision au niveau européen par 96 scientifiques (la lettre du 27 novembre 2015 adressée au Commissaire Vytenis Andriukaitis), M. Url n'a pas non plus mâché ses mots (on peut le visionner dans une séquence mise en ligne sur Youtube par un mystérieux pressdesk eu) :

 

« La lettre de 96 personnes a été mentionnée très souvent. Pour moi, c'est un très bon exemple de la différence entre les modes de travail des deux organisations. Nous travaillons sur le glyphosate avec 100 scientifiques des États membres. Ils voient les preuves ; ils contribuent ; ils contestent ; ils participent à des téléconférences – c'est le processus de revue par les pairs – et c'est avec cet ensemble de 100 scientifiques que nous avons pu produire un résultat.

 

Nous n'avons pas demandé à ces scientifiques de signer une lettre, qu'ils aiment ou non le résultat. Une membre du Parlement l'a exprimé de manière fort juste . Elle a dit : "96 scientifiques se sentent mal à l'aise face à l'opinion de l'EFSA." Et c'est bien de cela qu'il s'agit. Des gens qui n'ont pas contribué aux travaux, qui n'ont vraisemblablement pas vu les preuves, qui n'ont pas eu le temps d'entrer dans le détail, qui ne sont pas impliqués dans le processus, ont signé une lettre de soutien.

 

Je suis désolé de le dire, mais pour moi, avec cette lettre, vous quittez le domaine de la science, vous entrez dans le domaine du lobbying et des campagnes ('campaigning'), et ce n’est pas la façon dont l’EFSA travaille. Pour moi, ceci est le signe que nous entrons dans l’âge Facebook de la science. Vous avez une évaluation scientifique, vous la mettez sur Facebook et vous comptez combien de personnes 'aiment'. Pour nous, ce n’est pas un progrès. Nous, nous produisons une opinion scientifique, nous la défendons, mais nous n’avons pas à prendre en compte si c’est aimé ou pas. »

 

Interprétez le deuxième paragraphe comme vous voulez... Nous ne nous lasserons pas de faire remarquer que M. Christopher J. Portier a joué un rôle important dans la décision du CIRC en tant que « spécialiste invité » et pilier de longue date du CIRC, et qu'après une longue carrière académique et administrative, il s'est engagé du côté du militantisme.

 

Sur les 18 membres du groupe de travail du CIRC (dont deux étaient absents lors de la réunion finale), nous en avons pointé huit qui ont signé la lettre à M. Andriukaitis.

 

 

On rappellera que le CIRC évalue un danger ainsi qu'il l'exprime – avec désinvolture – dans les notes aux lecteurs (qui, nouvelle désinvolture, ne sont pas intégrées dans les monographies elles-mêmes) :

 

« Le terme 'risque cancérogène' dans la série de Monographies du CIRC est pris dans le sens qu'un agent est capable de provoquer un cancer. Les Monographies évaluent les dangers de cancer, en dépit de la présence historique du mot 'risques' dans le titre. »

 

L'EFSA, en revanche, examine les risques et tient par conséquent compte du danger, de l'exposition et des mesures de réduction ou de mitigation des risques. Sauf que, cette fois-ci, selon le communiqué de presse :

 

« L'EFSA et les États membres de l'UE ont finalisé la réévaluation du glyphosate, un produit chimique largement utilisé dans les pesticides. Le rapport conclut qu’il est improbable que le glyphosate présente un danger cancérogène pour l'homme. » (C'est nous qui graissons.)

 

 

La lettre adressée à M. Andriukaitis à l'initiative d'un contributeur au militantisme anti-pesticides – avec ses huit signatures de membres du groupe de travail du CIRC – pose, à nouveau, la question de l'impartialité du CIRC et de la neutralité scientifique de sa conclusion (la question se pose aussi, notamment, dans le cas des champs électromagnétiques de radiofréquences (téléphones portables...)). La participation à une tentative d'influencer la Commission européenne pour qu'elle rejette les conclusions de l'EFSA ne peut que s'analyser, en dernier ressort, comme un élément devant a posteriori susciter une suspicion de partialité du processus IARC.

 

La mouvance anti-pesticides n'est évidemment pas de cet avis comme le montre par exemple cette tribune de Mme Franziska Achterberg, de Greenpeace EU. Voici notamment ce qu'elle écrit :

 

« Dans une surprenante réponse personnelle, le directeur exécutif de l'EFSA Bernhard Url a essentiellement accusé les scientifiques qui ont signé la lettre d'incompétence et d'agir comme des lobbyistes. »

 

Nous n'avons pas entendu d'accusation d'incompétence... dans une intervention officielle. Mais n'est-ce pas que les interprétations hasardeuses et abusives figurent dans la caisse à outils du militantisme ?

 

En tout cas, l'EFSA a répondu de manière détaillée à la lettre des 96 sous la signature de M. Url.

 

Selon les propos tenus lors de l'audition et les informations figurant dans la lettre précitée, il y aura une rencontre entre représentants du CIRC et de l'EFSA pour (tenter de) démêler cette affaire.

 

 

M. Bernhard Url, de nationalité autrichienne, est vétérinaire de formation et a une grande expérience de la sécurité des aliments. Il a été nommé directeur exécutif de l’EFSA en juin 2014 après avoir été directeur exécutif faisant fonction pendant sept mois. Il a rejoint l’EFSA en juin 2012 à la tête du département « Évaluation des risques et assistance scientifique ». Précédemment, M. Url été directeur général de l'Agence autrichienne pour la santé et la sécurité des aliments (AGES).

 

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