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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Vivre à l'Âge du Stupide : comment comprendre le Brexit, Trump et les antis

23 Juillet 2016 , Rédigé par Seppi Publié dans #Risk-monger, #Divers

Vivre à l'Âge du Stupide : comment comprendre le Brexit, Trump et les antis

 

Risk-monger*

 

 

Aujourd'hui [25 juin 2016], le monde s'est réveillé sur un vote des Britannique en faveur d'un retour au passé et d'une sortie de l'Union européenne. Cette décision est allée à l'encontre des conseils très majoritaires des experts économiques, contre l'avis formulé en termes vigoureux par les dirigeants d'entreprises du Royaume-Uni et contre le large consensus du monde politique traditionnel. Ce fut une décision fondée sur l'émotion, alimentée par la peur des immigrants et par l'image d'une bureaucratie sans visage que le peuple ne pouvait pas comprendre, une bureaucratie fustigée sans relâche par les acteurs des réseaux sociaux.

 

C'est une décision qui prend tout son sens dans l'Âge du Stupide.

 

Nous vivons effectivement dans l'Âge du Stupide : une époque où le dialogue est mort, où la peur est le principal moteur de la prise de décision et où nous cherchons à confirmer nos biais avec de courts messages émotionnels bombardant en continu nos tribus Internet refermées sur elles-mêmes. Ceux dont les idées diffèrent des nôtres sont interdits de discussion ou font régulièrement l'objet de harcèlement par des meutes spécialisées dans l'insulte ; les experts qui fournissent des éléments de preuves non conformes à la ligne sont attaqués en tant que personnes ; et la confiance est accordée, non pas aux dirigeants, aux scientifiques et aux techniciens, mais aux activistes faisant campagne avec des balivernes. Les anecdotes étant prises pour des preuves, on ne cherche plus à comprendre ou à s'informer grâce à l'échange d'idées – à l'Âge du Stupide, les gens recherchent la bonne foule qui dit la bonne chose pour se confirmer des croyances par principe justes.

 

 

L'étau des réseaux sociaux

 

Les réseaux sociaux ont rendu les faits facultatifs dans de nombreux domaines où le Stupide est sur l'ascendant.

 

  • Les personnes préoccupées par les risques de la vaccination de leurs enfants (une position qu'aucun scientifique crédible ne défend) se rencontrent grâce aux outils de recherche de Google et diffusent entre eux des histoires de tragédies personnelles chargées d'émotion.

 

  • Ceux qui recherchent leur bien-être sont happés par les milieux promouvant les produits bio sur la base du goût, de la qualité et de l'environnement (en dépit de l'absence de preuves de bienfaits et des conséquences catastrophiques potentielles sur la capacité de l'agriculture d'assurer la sécurité alimentaire sans la technologie moderne).

 

  • Les xénophobes trouvent des outils pour intégrer les scandaleuses opinions racistes dans la « normalité », propager la haine et justifier (voire promouvoir) la violence.

 

Le confort de notre mode de vie occidental signifie que nous n'avons plus besoin de penser, que nos écoles n'ont plus besoin d'enseigner et que les conséquences de nos mauvais choix ne nous affecterons pas.

 

Nos dirigeants le savent (et ils n'ont donc pas besoin de diriger...).

 

Alors que la population a du mal à s'adapter aux nouveaux outils de communication en ligne (et aux opportunistes qui les exploitent), il y a un manque de leadership. Les fonctionnaires opportunistes n'ont pas le courage de prendre les décisions nécessaires, bloqués qu'ils sont dans une structure politique exigeant le dialogue et le consensus, mais incapable de répondre à cette exigence face à une population écartelée par les dissensions fondées sur l'émotion. En réponse, l'Âge du Stupide produit ses propres gourous, issus des réseaux sociaux, qui exploitent la confusion et la vulnérabilité pour saper la confiance dans les institutions politiques et économiques.

 

 

Les extrêmes politiques restent extrêmes même « aimés » un million de fois

 

Des personnages caricaturaux comme Donald Trump ont constitué autour d'eux des tribus de xénophobes (contre les Mexicains, les musulmans, les immigrés... veuillez compléter avec tout autre groupe ou personne susceptible de faire un bon bouc émissaire local) ; faute d'expérience appropriée dans l'analyse rationnelle et animés par un rejet des institutions politiques, ils sont sensibles au chauvinisme émotionnel et se sentent unis dans la perception d'un mouvement de même opinion. Ce retour à un passé idéalisé qu'ils ont du mal à définir avec précision mais qu'ils estiment meilleur (un peu comme les réfractaires à la technologie dans le monde du bio, les ONG chimiophobes et les anti-vax) – « Make America Great Again ! » – capitalise sur la vulnérabilité et l'incertitude qui prévalent chez bon nombre d'Américains masculins blancs, sans instruction, d'âge moyen. Trump a réussi à élever le Stupide à partir de la baraque mobile de vente d'alcool pour en faire une force politiquement inquiétante, prête à se battre pour son gourou venant d'endosser le statut de célébrité.

 

Trump a réussi à élever le Stupide à partir de la baraque mobile de vente d'alcool pour en faire une force politiquement inquiétante, prête à se battre pour son gourou venant d'endosser le statut de célébrité.

 

 

Dans bien des pays, de l'Autriche à la Grèce, des Philippines à la France, les partis du centre traditionnel sont en train de fondre et nous assistons à une polarisation sur les extrêmes, avec une extrême droite xénophobe et une extrême gauche maintenant occupée par les écologistes radicaux. Les réseaux sociaux de l'Âge du Stupide font que tout ce que vous voulez croire a soudainement du sens.

 

Après huit années d'austérité, de déclin économique, de déclin des services publics et d'augmentation de l'immigration, le public, quel qu'il soit, est sujet à l'exploitation par l'émotion. Comme dans le cas de l'utilisation par Goebbels des modes de communication naissants qu'étaient alors la radio et le cinéma, dans les années 1930, dans une Allemagne économiquement déprimée, la population doit encore se réveiller à l'exploitation opportuniste des nouveaux outils que sont les réseaux sociaux. Sans médias grand public qualifiés, dignes de confiance, une population sans repères reçoit des masses d'informations non filtrées qui leur sont livrées sous forme d'images directes par des sources « de confiance » (les amis et les gourous tribaux) ; et les gens diffusent ces messages auprès de leurs suiveurs, sans aucun souci de vérification des faits ou d'égard pour les pratiques de communication responsables.

 

Les abus dans l'utilisation des réseaux sociaux par les opportunistes sont tels que 1933 semble bien timide et mesuré.

 

 

Qu'un Donald Trump aux États-Unis ou un Rodrigo Duterte aux Philippines fassent des déclarations démentes sur Twitter ou Facebook, ne signifie pas que ce qu'ils disent est vrai, peu importe le nombre de millions de « partages » ou de « j'aime » ! L'agriculture biologique ne sera jamais en mesure de nourrir une population mondiale croissante, peu importe ce que disent les gentils gourous de l'Internet qui ont des livres à vendre ou des régimes alimentaires à fourguer. Peu importe combien de fois Nigel Farage l'affirme en vitupérant, la Turquie et la Syrie ne sont pas sur le point de rejoindre l'Union européenne.

 

Mais il n'empêche : les gazouillis et les messages circulent par millions vers ceux qui veulent bien les entendre.

 

 

Les fous ont pris le contrôle de l'asile

 

Dans l'Âge du Stupide, on a perdu toute confiance dans les autorités, on n'a pas besoin d'écouter les idées qui diffèrent de ce qu'on veut croire, les réseaux sociaux nous donnent accès à des gourous qui nous proposent des solutions gagnantes à tous les coups. Dans l'Âge du Stupide, dire : «Non !» est la norme.

 

  • «Non !» à l'Union européenne et ses hordes d'immigrants.

 

  • «Non !» aux vaccins et aux médicaments vendus par un Big Pharma satanique.

 

  • «Non !» à la menace caricaturée en trafiquants de drogue mexicains et Islam radical.

 

  • «Non !» aux produits chimiques, aux pesticides et aux OGM.

 

  • «Non !» aux scientistes et aux experts qui disent des choses qu'on ne comprends pas.

     

    Les gens sans confiance dans la science, les institutions ou les autorités trouvent un réconfort à dire : « Non ! ». Pour l'homme politique opportuniste, cela se traduit par un outil dans l'arsenal politique : le principe de précaution.

     

  • À moins que la science ne puisse confirmer qu'un médicament est sûr, la réponse est : « Non ! »

 

  • Sauf si vous pouvez me prouver que vous n'êtes pas comme les autres politiciens, corrompus, la réponse est : « Non ! »

 

  • À moins que les autorités puissent me garantir que l'herbicide dont les agriculteurs ont besoin ne me provoquera pas un cancer, la réponse est : « Non ! »

 

  • À moins que les politiciens britanniques puissent me convaincre qu'il y aura une place pour mon enfant dans une bonne école et un emploi pour moi qui ne sera pas donné à un immigrant, la réponse est : « Non ! »

 

 

C'est bien sûr de la foutaise : comme on ne fait pas confiance à ces autorités, la réponse ne sera jamais : « Oui ! » Mais le processus doit se poursuivre. Les contrapreneurs ont réussi à placer la précaution à la tête de la file d'attente de la politique de telle sorte que le « Non ! » est la seule issue possible. Avec la montée en puissance des ONG activistes, le Stupide s'est assuré le droit de diriger, et les décideurs politiques ont pour obligation de se conformer. Le reste (l'industrie, les scientifiques, les consommateurs, les pays en développement...) ne comptent pas. La précaution, en tant qu'outil, ne fonctionne que dans un sens : vers le « Non ! ».

Les réseaux sociaux ont créé une mentalité de « club » : tant que je n'ai pas choisi de vous suivre ou de vous « aimer », vous ne comptez vraiment pas pour moi ! Tant que vous ne pouvez pas prouver que quelque chose est sûr, ou me convaincre qu'elle est dans mon intérêt, vous n'avez pas de légitimité ! Tant que vous ne dites pas ce que je veux entendre, je ne vous écouterai pas ! Cela semble absurde pour une personne dotée d'un esprit rationnel, mais c'est tout simplement ainsi pour ceux qui sont profondément enracinés dans l'Âge du Stupide. Entrez : « Pas en mon nom ! »ou « not in my name » dans Google et voyez...

 

Au Royaume-Uni, le camp du « Rester » a échoué dans le référendum parce que ses dirigeants n'étaient pas comme moi (ils n'avaient pas gagné ma confiance) ; ils ont été incapables de me convaincre que rester dans l'UE était dans mon intérêt et n'ont pas dit ce que je voulais entendre (me rassurer sur le contrôle des hordes). Ce qu'ils devaient faire était étonnamment simple : me faire savoir que j'allais être OK ! Boris Johnson, à la tête du camp du « Quitter » avait fait cela. Il pourrait faire un bon Premier Ministre (au moins bien meilleur que le dernier !).

 

 

Le besoin de déclarations rassurantes

 

Les gens sont désorientés par la multitude d'informations et d'émotions auxquelles ils sont quotidiennement confrontés. Ne pouvant plus faire confiance à leurs dirigeants et aux experts, ils se sentent vulnérables. Si je suis incertain, inquiet et vulnérable, je ne cherche pas la connaissance ou la vérité mais une déclaration ferme, rassurante : que tout va bien pour moi. Ma nourriture est-elle OK ? Est-ce OK de vacciner mon bébé ? Mon travail est-il OK ? Je vais sur Google avec la question : suis-je, ou vais-je, être OK ? Selon la façon dont je formule ma question, Google va me renvoyer vers tel ou tel cercle (une tribu Internet) qui me dira ce que je veux entendre (la déclaration rassurante), réduira mon sentiment de vulnérabilité, et donc gagnera ma confiance.

 

Je fais confiance à ceux qui pensent comme moi, partagent mes préoccupations et sont comme moi (et non aux experts, aux riches hommes d'affaires, aux scientifiques ou aux hommes politiques). Pourquoi devrais-je faire confiance à mon médecin quand David Wolfe me dit que je ne ai pas besoin de prendre des médicaments ? Pourquoi devrais-je faire confiance à un organisme de réglementation comme la FDA quand la Food Babe me dit que tout ce que je dois faire est de manger bio et que je serai en bonne santé ? Pourquoi devrais-je faire confiance à David [Cameron] ou Jeremy [Corbyn] quand Nigel [Farage] me dit que la Turquie et la Syrie vont bientôt adhérer à l'UE ?

 

 

Comme l'avait dit Ragnar Löfstedt il y a plus d'une décennie, nous vivons dans une société post-confiance. Depuis lors, les réseaux sociaux a créé des filtres de confiance pour répondre à nos préoccupations, conforter nos pensées les plus profondes et les plus sombres et, aussi, ajouter un peu de peur dans le mélange (pour nous inciter à faire encore plus confiance à nos gourous tribaux). Cette réflexion a conduit à des conséquences intéressantes.

 

Des manifestants vulnérables et stressés (source)

 

 

Quand je suis allé à la Marche contre Monsanto de cette année, les manifestants souffraient beaucoup d'angoisse et de peur – les incitant à se tourner vers des générateurs de sentiments de bien-être comme les cigarettes (c'est aussi pourquoi je leur ai offert des câlins gratuits). Les gourous tribaux anti-OGM et chimiophobes ont rendu leurs disciples extraordinairement inquiets et furieux ; et les disciples qui se tournent vers les gourous pour se donner confiance et obtenir les déclarations rassurantes souhaitées (et aussi pour verser des dons, souscrire à des abonnements et faire des achats en ligne !) deviennent de plus en plus stressés et vulnérables. Les partisans de Trump se tournent vers leur chef et attendent de lui qu'il tienne ses promesses de grandeur (les murs, les expulsions et quelques pogroms lamentables). Le Premier ministre entrant Boris [mauvais pronostic... Boris a renoncé...] a promis à la population du Royaume-Uni (au moins à la moitié si vulnérable qu'elle s'est tournée vers lui) un pays où coulent le lait et le miel... grâce aux milliards de livres maintenant disponibles pour résoudre tous les problèmes.

 

Que se passera-t-il lorsque ces « Gourous du Non ! » ne pourront pas livrer ? Ils deviendront probablement une de ces institutions qu'ils haïssaient – ayant perdu la confiance et l'influence au profit d'opportunistes encore plus radicaux. Dans l'Âge du Stupide, en mettant l'accent sur le retour à un Âge d'Or passé, les gens regardent rarement vers l'avenir.

 

Je crois fermement que le succès est arrivé comme une surprise (que le Stupide a avancé plus vite que les stratèges ne l'avaient jamais rêvé). Le secteur de l'agriculture biologique est incapable de produire assez pour satisfaire le marché que leurs campagnes de peur ont créé (suscitant ainsi les propositions obscènes en faveur de la colonisation de l'agriculture cubaine et africaine) ; la campagne Trump était censée être un exercice de télé-réalité dans lequel quelqu'un finirait par voter pour l'éviction de Donald de l'île (voire du parti) ; et la campagne du Brexit ? Ils n'avaient même pas prévu de quoi fêter la victoire hier soir.

 

L'avenir est intimidant à l'Âge du Stupide, où les espoirs et les rêves des contrapreneurs se conjuguent de manière irresponsable avec un retour au passé. Aujourd'hui, 24 juin, est un jour où tant de jeunes (comme ma fille et beaucoup de mes étudiants) ont reçu leurs diplômes universitaires et ont mis un pied dans la vie professionnelle. Cette génération de diplômés doit se hisser sur cet immense Mur du Stupide pour voir leur avenir, réaliser des rêves compromis, et reconstruire après le gâchis que nous avons créé.

 

C'est un jour triste pour eux.

 

_______________

 

* David pense que la faim, le SIDA et des maladies comme le paludisme sont les vraies menaces pour l'humanité – et non les matières plastiques, les OGM et les pesticides. Vous pouvez le suivre à plus petites doses (moins de poison) sur la page Facebook de Risk-Monger : www.facebook.com/riskmonger.

 

Source : https://risk-monger.com/2016/06/25/living-in-the-age-of-stupid-how-to-comprehend-brexit-trump-and-the-antis/

 

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