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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Suisse : votation « Pour une alimentation sûre » – un point de vue éclairé et éclairant

11 Septembre 2026 Publié dans #Divers

Suisse : votation « Pour une alimentation sûre » – un point de vue éclairé et éclairant

 

Vincent Herzog sur LinkedIn*

 

 

 

 

Ma note : Les Suisses se prononceront le 27 septembre 2026 sur deux initiatives populaires. L'une a trait à la notion de « neutralité », l'autre a pour titre : « Pour une alimentation sûre – grâce au renforcement de la production indigène durable, à davantage de denrées alimentaires végétales et à une eau potable propre (initiative sur l’alimentation) » (texte soumis au vote ; site de l'initiative).

M. Vincent Herzog a produit une analyse détaillée, très pédagogique, sur LinkedIn. Comme j'ai beaucoup apprécié...

 

 

La souveraineté alimentaire est officiellement atteinte grâce à l'initiative pour une alimentation sûre.

 

Sauf que… « Le mieux est l'ennemi du bien », pas toujours mais dans ce cas précis oui !

 

 

Mes amis, collègues et autres connaissances,

 

Je vous propose ci-dessous ma vision globale sur cette l'initiative dite « pour une alimentation sûre » ainsi que sur la réponse de « l'autre camp ».

 

Vision qui se veut holistique, ouverte sur une réalité du terrain qui n'accepte pas une vision réductioniste pour un sujet si vaste. Je répondrai à un maximum de commentaires s'ils sont respectueux et constructifs.

 

Je tiens tout d’abord à exprimer ma tristesse quant à la réponse et les moyens démesurés qui ont été mis en place pour la campagne du « non au diktat végane » qui elle aussi rate complètement le coche.

 

Premièrement et si on veut rester factuel, ce n’est pas une initiative végane… Puis, mettre autant de moyens pour une initiative qui n’a été supportée par aucun parti politique alors même que nos paysans souffrent des contraintes économiques, climatiques et humaines… C’est indécent. La « riposte » est pilotée et principalement financée par : l’USP [Union Suisse des Paysans], Prometerre, AGORA, Proviande, IP-Lait, et plusieurs acteurs de la distribution et de l’agroalimentaire. Ce cirque est largement soutenu par l’UDC, le Centre, le PLR, Economiesuisse et l’USAM.

 

Conformément aux règles de la transparence financière sur les votations fédérales en Suisse, il est obligatoire de déclarer le budget pour des campagnes qui dépassent les 50'000.- CHF. Cette contre-campagne devrait coûter entre 1 et 3 millions de CHF !!!

 

Ces fonds auraient pu trouver une application sur le terrain pour des projets ou des exploitations qui en auraient réellement eu besoin en cette période de détresse sur les marchés du lait, de baisse des revenus sur les blés panifiables et de baisse de rendement généralisée (légumes, fruits) suite à la pire sécheresse jamais vécue de mémoire d’humain sur notre territoire.

 

Toutefois, revenons à nos moutons et à cette initiative hors-sol elle aussi.

 

Cette énième initiative sur l’agriculture, qui n’est soutenue par aucun comité, aucune coopérative ni aucun organe de défense agricole, pense arriver en 10 ans (!!!) à 70 % d’auto-alimentation en se basant sur une étude réalisée par le FiBL, l’EPFZ et O+L GmbH. Regardons donc cette étude avec un spectre large et une vision holistique.

 

Les chercheurs se sont penchés sur la concurrence directe d'usage des sols entre la production végétale pour l'alimentation humaine et celle destinée à la nutrition animale. L'élément clé réside dans le rendement énergétique d'une calorie végétale consommée par l'humain par rapport à une calorie animale, évaluées d’égal à égal. Ce qui sera remis en question plus bas.

 

L'étude démontre donc la faisabilité, théorique, d'une autonomie alimentaire (mais pas énergétique !) à 10 millions d'habitants sur la base des rendements actuels du système agricole suisse. Elle s'appuie sur la structure de production actuelle, qui combine agriculture conventionnelle intégrée sous la norme PER [Prestations Écologiques Requises] et ~18 % de surfaces en bio.

 

Comme mise en perspective, imaginez que si l'on basculait l'intégralité du pays en bio strict, la baisse des rendements (entre 20 à 40 % avec polyculture élevage) par hectare nécessiterait des ajustements supplémentaires qui seraient difficilement soutenables avec les limites terriennes actuelles et le manque de bétail induit par cette initiative.

 

L’étude isole deux variables – la surface et les flux de calories – en considérant que le reste du système (les facteurs de production) restent stables.

 

Pourtant le climat des 10 dernières années nous a bien appris une chose : il change, et cela à une vitesse jamais vécue auparavant. De 2003 à 2026 il y a eu plus de sécheresses que sur les 200 dernières années cumulées. Les rendements pris en compte dans l’étude ne seront plus ceux de demain… Ils ne sont d’ailleurs même plus ceux d’aujourd’hui.

 

Évoquer la souveraineté alimentaire en utilisant un système agricole dépendant, pour les matières premières, à 100 % de l’étranger pour minimum 40 % des engrais azotés et 100 % des pesticides utilisés afin de maintenir les rendements, c’est bancal.

 

Grâce à son cheptel important et à la valorisation des déjections animales, la Suisse parvient à couvrir environ 75 % de ses besoins globaux en éléments nutritifs. Réduire le cheptel nous exposerait encore plus à cette dépendance. Cela n’empêche toutefois pas de réfléchir à une meilleure manière de gérer ce cheptel, mais cela touche à un autre sujet.

 

Les prairies et l'élevage fonctionnent quasi en autarcie grâce aux lisiers et fumiers. La dépendance aux engrais minéraux de synthèse reste particulièrement marquée dans les grandes cultures (blé, colza, maïs) et le maraîchage, où les formes d'azote minéral à libération rapide sont cruciales pour assurer les rendements.

 

L’initiative se base sur cette étude précise et c’est là tout le paradoxe car elle soutient ainsi une souveraineté alimentaire sous perfusion de gaz, énergies fossiles et minéraux provenant du Qatar, de Russie, du Canada, du Maroc des USA et autres. Nous deviendrons dépendants à 100 % de ces pays pour ces éléments incontournables avec un apport d’intrants organiques réduits par l’initiative et une quantité d’engrais de synthèse et de pesticides qui devra augmenter proportionnellement.

 

Si une crise économique, géopolitique voir énergétique majeure interrompt l'approvisionnement en engrais et en énergie fossile, cela impliquera automatiquement une hausse des prix. Les rendements de ces 300.000 hectares et plus de terres ouvertes s'effondreront immédiatement de 30 % à 50 % voir 35 % à 57 % si on réduit de 50 à 70 % l’élevage (notamment sur le blé, la pomme de terre). L'autonomie théorique calculée par le modèle s'écroule et tout le monde cultive du jour au lendemain au mieux en bio, mais sans le socle d’une agriculture circulaire et robuste.

 

On affiche ainsi une « souveraineté » théorique, politique, bien-pensante, mais on déplace la vulnérabilité sur la facture énergétique et chimique en amont. Bref, nous ne sommes pas souverains !

 

Pour revenir au terrain.

 

L'étude n'a pas oublié la science agronomique et la santé des sols : la luzerne et le trèfle restent bien présents dans leur modèle théorique. En revanche, faire reposer une bonne partie de la fertilité azotée du pays sur ces prairies temporaires sans engrais chimiques (sur lesquels, je vous le rappelle, nous sommes souverain à 0 %) demanderait d'augmenter encore la part de trèfle/luzerne dans la rotation. Ceci ferait passer à 33 % voire 40 % de la surface arable en légumineuse non comestibles pour l’humain, au lieu des 25 % mis en avant dans l’étude. Ceci réduirait d'autant la surface disponible pour les cultures humaines directes.

 

Ceci induirait une multiplication des légumineuses sur terres ouvertes se heurtant très vite à une barrière biologique stricte. Si l'on force la dose sans respecter les 6 à 8 ans d'intervalle sans légumineuses sensibles, les rendements s'effondrent à cause des champignons du sol.

 

Le cumul des espèces : Les champignons comme Aphanomyces touchent aussi bien le pois que la féverole, la lentille ou la vesce. Cultiver différentes légumineuses ne réinitialise pas le compteur sanitaire pour autant.

 

Le temps de retour (la pause sanitaire) : Pour éviter le développement massif de ces maladies racinaires, il faut observer un intervalle de culture strict de 6 à 8 ans entre deux cultures de lentilles ou de féveroles sur la même parcelle.

 

Ce modèle théorique se heurte à la réalité du terrain :

 

  1. La saturation des rotations : Si l'on doit introduire 15 % à 20 % de légumineuses à graines sur l'ensemble des terres ouvertes suisses en plus des 20 à 25 % de prairies temporaires (trèfle/luzerne), on arrive à un taux de légumineuses (graines + fourrages) dépassant parfois 30 à 40 % du temps d'occupation des sols.

     

  2. Le risque sanitaire : À cette fréquence, le risque d'échec total de la culture par pourriture racinaire (Aphanomyces) augmente considérablement après quelques cycles de rotation.

     

  3. Le manque d'alternatives résistantes : Le soja est la seule légumineuse à graines majeure qui ne partage pas ces pathogènes et résiste bien à cette fatigue, mais son besoin en chaleur limite son extension dans certaines régions de Suisse ou au contraire lors de canicules/sécheresses comme cette année, il ne remplit parfois simplement plus ses graines !

 

Et enfin, il existe aussi des facteurs limitants du point de vue nutritif.

 

Ils n'ont pas pris en compte le score DIAAS (Digestible Indispensable Amino Acid Score) ni la digestibilité réelle des acides aminés individuels dans leurs calculs.

 

En faisant l'impasse sur le DIAAS et la biodisponibilité, le modèle surestime la valeur nutritionnelle effective des récoltes végétales destinées à remplacer les produits animaux.

 

L'étude a travaillé avec des comptabilités de macro-nutriments bruts en considérant qu’elles étaient toutes égales dans notre système digestif. Ce qui est faux.

 

La différence de digestibilité iléale (DIAAS) :

 

  • Les protéines animales (lait, œufs, viande) ont un score DIAAS généralement égal ou supérieur à 100 %. Elles sont presque entièrement digérées et assimilées par l'intestin grêle.

     

  • Les protéines végétales (pois, lentilles, céréales) ont des scores DIAAS souvent situés entre 50 % et 85 %. Les fibres, phytates et tannins présents dans les plantes réduisent la digestibilité réelle des acides aminés au niveau intestinal.

 

Le problème de l'acide aminé limitant :

 

Chaque famille végétale présente des déficits spécifiques en certains acides aminés essentiels :

 

  • Les légumineuses (lentilles, féveroles) sont très riches en lysine, mais manquent d'acides aminés soufrés (méthionine et cystéine).

     

  • Les céréales (blé, épeautre) sont riches en méthionine, mais pauvres en lysine.

 

Si l'étude avait intégré le score DIAAS et le profil précis en acides aminés essentiels :

 

  1. Il faudrait produire plus de biomasse végétale (et souvent manger plus de calories !) : Pour compenser la moindre digestibilité des protéines végétales (DIAAS à ~70-80 % contre >100 % pour le lait/viande), la population devrait ingérer une masse globale de protéines brutes plus élevée et venant de sources diverses et variées.

     

  2. Moins de marge sur les surfaces : Pour garantir l'apport en lysine et en méthionine à 10 millions d'habitants sans sous-nutrition protéique, il faudrait cultiver une proportion plus importante de légumineuses à graines (comme le soja) au détriment d'autres cultures plus énergétiques comme la pomme de terre (qui elle a un DIAAS de 100% !).

 

Parenthèse sur le soja : Le ratio oméga-6 sur oméga-3 dans le soja est d'environ 7 pour 1, à 8 pour 1, ce qui signifie qu'il apporte sept à huit fois plus d'oméga-6 que d'oméga-3. Pour rappel, la limite haute, pour notre équilibre et notre santé, entre les oméga-6 et les oméga-3 se situe entre 4:1 et 5:1.

 

Le score DIAAS (Digestible Indispensable Amino Acid Score) du soja se situe généralement entre 0,80 et 0,90, ce qui en fait l'une des meilleures sources de protéines végétales. Le lait de soja a un score de 107.6. Le lait d’avoine obtient un ridicule 59 % et le lait d’amande 39 %...

 

En comparaison, le ratio oméga-6 sur oméga-3 dans le gruyère est d'environ 1,4 :1 à 2:1. Son score DIAAS dépasse 1.00.

 

Le lait de vache bio a un ratio oméga-6 sur oméga-3 de 2:1 à 3:1 et un DIAAS allant jusqu'à 145 % (!!!).

 

Pour la partie « terres arables », l'équivalence 1 gramme de protéine de pois = 1 gramme de protéine de viande reste une simplification mathématique lourde qui sous-évalue les besoins réels du corps humain.

 

Pour conclure :

 

L’initiative est bonne, charmante, sur le papier. Elle aborde notamment le gaspillage alimentaire qui doit devenir une priorité sur notre territoire, tout comme la vente de fruits et légumes non calibrés, et sur ce point on ne peut que les soutenir. Bien entendu que dans un monde idéal tout le monde voudrait d’une souveraineté alimentaire à 70 % voir plus !

 

Mais de manière générale, je suis surpris du manque de vision holistique de cette étude dans un domaine, l’agriculture, où les scientifiques sont pourtant bien conscients que tout est lié, tout est entremêlé, et que isoler un seul facteur du reste peut faire vaciller tout un écosystème…

 

On ne peut toutefois pas rendre responsable les scientifiques de l’interprétation faite par les initiants. Si le résultat est tout à fait juste et honnête selon les critères qu’ils ont pris en compte, il aurait été cohérent de dire ouvertement et en toute transparence les biais et limites relatives à une vision aussi étroite de ce nouveau système alimentaire et agricole.

 

L’initiative manque clairement sa cible en bataillant d’un côté contre les pesticides et les engrais de synthèse mais en se fiant à cette étude qui ne les réduit aucunement voire même risque de causer une hausse de leur utilisation en promouvant notamment plus de cultures ayant de riches besoins en azote.

 

Je suis aussi étonné que bien qu’elle ait été réalisée en partie par le FiBL, l'étude « n'impose » pas une conversion à 100 % en agriculture biologique ou alors ne refait pas le même calcul en ce sens pour comparaison. Nous aurions probablement eu une autre vision du rôle agronomique de l’élevage extensif. Le FiBL est bien placé pour savoir qu’un système de polyculture-élevage est la base d’une agriculture circulaire et la manière dont ils ont présenté cette étude, notamment sur les plateaux de la RTS [Radio Télévision Suisse] n’est pas, à mon humble avis, alignée à leur objectif qui devrait être de promouvoir l’agriculture biologique.

 

L’état de nos sols, de notre eau, la santé humaine, la santé animale et notre climat auraient mérité une alternative à ce qui a été accompli sur ce mandat ou au moins un avenant mettant en avant les limites de l’étude relatives à sa reprise politique par les initiants.

 

Alors il est probable que l'on me rétorque que je n'apporte aucune solution concrète. Ce sera partiellement vrai et je répondrai qu'il vaut mieux ne rien proposer que de bouger coûte que coûte en se basant sur de l'idéologie plutôt que des compétences de terrain.

 

Je répondrai aussi que cette obsession sur les émissions de gaz à effet de serre relative à l'élevage ne fait jamais de distinction entre les émissions biogéniques et les émissions fossiles, ce qui est un biais monumental. Mon prochain post parlera de ce sujet.

 

Je ne nie aucunement le fait que les élevages intensifs dépendant du maïs ensilage ou des tourteaux de soja ne sont pas viables, ni économiquement ni écologiquement parlant. Surtout pour des questions d'impact sur les écosystèmes et non pas pour les émissions de méthane biogénique.

 

Mais cette initiative n’apporte que confusion pour le grand public et tape encore une fois sur l’élevage comme si c’était, encore, le mouton noir… Surtout elle n'apporte aucune solution concrète pour améliorer nos élevages !

 

L’enfer est pavé de bonnes intentions, mais pour moi l’enfer, c’est un pays comme la Suisse où la population de vaches serait réduite de moitié à cause d’une vision hors-sol, bancale et qui s’attaque aux faibles, à ceux qui n’ont pas le temps ni les moyens de se défendre, avant de s’attaquer à l’économie, la croissance démesurée, le bétonnage à gogo et la démographie galopante.

 

Oui à une Suisse remplie de vaches (rustiques et à deux-fins), oui à une Suisse qui réalise que produire de la qualité vaut mieux que de la quantité et que le faire bien c’est, parfois, mieux que faire toujours mieux. Voilà mes solutions et ce que je considère comme les vrais causes de notre problème d'auto-approvisionnement.

 

P.S. : Je tiens à préciser que je ne suis pas un scientifique et que ce texte se base sur ma réflexion personnelle alimentée par des sources certifiées multiples. Toutefois je ne suis qu’un petit humain et, malgré plusieurs vérifications, il est tout à fait possible que certains de mes calculs puissent être faux. Je reçois avec plaisir des données et des remarques constructives sur mon travail.

 

Lien vers l’étude en question : https://www.agrarforschungschweiz.ch/fr/2025/12/vers-une-augmentation-significative-du-degre-dautosuffisance-avec-un-moindre-impact-environnemental/

 

Lien vers l’excellente vision d’Uniterre sur cette initiative : https://uniterre.ch/fr/prise-de-position-sur-linitiative-pour-une-alimentation-sure/

 

Lien vers le site de l’initiative : https://www.initiative-pour-une-alimentation-sure.ch/

 

__________________

 

* Responsable production animale, contrôle et qualité élevages BIO chez Ferme de la Blécherette et du Châtelard

 

 

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