Overblog Tous les blogs Top blogs Technologie & Science Tous les blogs Technologie & Science
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Publicité
Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Encore un scandale de l'édition scientifique – Environ 46 % des agriculteurs seraient empoisonnés par les pesticides chaque année dans le monde !

8 Septembre 2026 Publié dans #Article scientifique, #Pesticides, #critique de l'information, #Activisme

Encore un scandale de l'édition scientifique – Environ 46 % des agriculteurs seraient empoisonnés par les pesticides chaque année dans le monde !

 

 

Crédible, cette image ? (Source : PAN North America)

 

Reporterre, ayant pompé sur The Guardian, rapporte qu'environ 46 % des agriculteurs seraient empoisonnés par les pesticides chaque année dans le monde. Scandale ? Oui ! Mais de l'édition scientifique. Et l'empoisonnement médiatique s'étend dans les médias panurgiques : RFI, FranceInfo...

 

« Une étude commandée par le réseau Pesticide Action Network, relayée par The Guardian le 2 septembre, révèle qu’entre 402 et 433 millions de cas d’empoisonnement aigu aux pesticides surviennent chaque année chez les agriculteurs et travailleurs agricoles dans le monde, soit environ 46 % de la population agricole mondiale. »

 

C'est ce qu'écrit, sans doute avec gourmandise, Reporterre, le média de l'écologie.

 

 

L'« étude »

 

L'étude, c'est « Worldwide unintentional acute pesticide poisonings: reassessing the occupational and non-occupational burden » (intoxications aiguës accidentelles aux pesticides dans le monde : réévaluation du fardeau professionnel et non professionnel) de Wolfgang Boedeker, Meriel Watts, Peter Clausing et Emily Marquez, publié dans Frontiers in Public Health.

 

En voici le résumé, reproduit d'une manière un peu singulière pour la partie « Résultats » qui sera expliquée ci-après :

 

Résumé

 

Contexte : L’intoxication humaine par les pesticides est depuis longtemps considérée comme un grave problème de santé publique. Dès 1990, un groupe de travail de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) estimait qu’environ un million d’intoxications accidentelles par les pesticides se produisaient chaque année, entraînant environ 20.000 décès. En 2020, une revue systématique a révélé qu’environ 385 millions de cas d’intoxications aiguës accidentelles aux pesticides (UAPP – unintentional, acute pesticide poisoning) se produisaient chaque année. Notre objectif est de mettre à jour l’estimation mondiale annuelle des UAPP, sur la base d’une revue systématique des données disponibles.

 

Méthodes : Nous avons mis à jour la revue systématique existante de la littérature scientifique afin d’y inclure la période allant de 2006 à 2023, complétée par les données de mortalité de l’OMS. Nous avons extrait les données des publications et de la base de données sur la mortalité de l’OMS, puis nous avons réalisé des synthèses par pays et obtenu les chiffres annuels des UAPP au niveau national. Les UAPP à l’échelle mondiale ont été estimés à partir des chiffres nationaux et des données démographiques des différentes régions du monde. Nous avons mené une analyse de sensibilité afin d’illustrer les effets de différents plans d’étude sur l’estimation mondiale.

 

Résultats : Au total, 141 139 pays ont été pris en compte, dont 58 62 couverts par 157 214 articles publiés entre 2006 et 2023, et 83 77 autres pays couverts par les données de la base de données sur la mortalité de l’OMS. Environ 740.000 369.632 cas annuels d’UAPP ont été rapportés dans les publications analysées, dont 7.446 9.182 décès et 733.921 360.450 cas non mortels. Sur cette base, nous estimons qu’environ 385 402 à 433 millions de cas d’UAPP surviennent chaque année dans le monde, dont environ 11.000 décès. Compte tenu d’une population agricole mondiale d’environ 860 934 millions de personnes, cela signifie qu’environ 44 46 % des agriculteurs sont victimes d’empoisonnement aux pesticides chaque année. C’est en Asie du Sud que l’on estime que le nombre de cas d’UAPP non mortels est le plus élevé, suivie par l’Asie du Sud-Est et l’Afrique de l’Est.

 

Conclusion : À l’instar d’autres estimations, des données solides démontrent que l’intoxication aiguë aux pesticides constitue un défi majeur et persistant pour la santé publique mondiale. Il est urgent de reconnaître le lourd fardeau que représentent les intoxications non mortelles par les pesticides, en particulier pour les agriculteurs et les ouvriers agricoles. La mise en œuvre de la recommandation du Conseil de l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO), visant à éliminer progressivement les pesticides hautement dangereux (HHP – highly hazardous pesticides), pourrait réduire considérablement ce fardeau. »

 

 

Un choix d'image très, très judicieux... Un paysan indien avec une belle chemise et un beau pantalon, balançant un jet concentré à partir d'une hauteur de 1 mètre... (Source)

 

 

La suite d'un article rétracté

 

Ce résumé présente les différences avec, des mêmes auteurs, « The global distribution of acute unintentional pesticide poisoning: estimations based on a systematic review » (la distribution mondiale des intoxications aiguës non intentionnelles par les pesticides : estimations basées sur une étude systématique), publié en décembre 2020 dans BMC Public Health. Les anciens chiffres sont barrés, les nouveaux et les ajouts soulignés.

 

Nous n'avons pas fait cet exercice pour les autres parties du résumé, qui comportent aussi de nombreux éléments de l'article précédent.

 

Le premier problème, ici, est que l'article de 2020 a été rétracté. Ce n'est indiqué, ni dans le résumé, ni dans la liste des références.

 

Les auteurs l'indiquent cependant en début d'article, mais en des termes plutôt polémiques. Ainsi :

 

« Cette rétractation s'appuyait sur des réserves non publiées formulées par un lecteur anonyme et sur une lettre adressée à la rédaction par Croplife, un groupe de pression représentant l'industrie des pesticides. »

 

La lettre – de S. Eliza Dunn, Jennifer E. Reed et Christoph Neumann, de BASF et Croplife International (pas seulement Croplife) – n'a pas été référencée, alors qu'elle avait été publiée.

 

Les lecteurs sont donc contraints de s'en tenir aux allégations, interprétations et récriminations des auteurs. En fait, les critiques avancées par Dunn et al. étaient bien plus importantes que ce que Boedeker et al. ont écrit.

 

L'éditeur du nouvel article, Frontiers in Public Health, n'a visiblement rien trouvé à redire.

 

 

Des malfaçons graves dans l'article initial

 

Nous nous étions intéressé à l'étude de 2020 en son temps. Voir notamment « "385 millions de cas annuels d'intoxications graves aux pesticides dans le monde" ? La publication est (enfin) rétractée », qui reprend un article antérieur.

 

Nous avions noté à l'époque que certains reviewers avaient été critiques et que, ce nonobstant, l'article avait été publié.

 

La décision de rétractation avait été expliquée – de manière à sauver aussi la face de l'éditeur – sur, à notre avis, une « motivation [...] minimaliste et difficilement compréhensible, alors que les malfaçons étaient bien plus nombreuses et bien plus "éclatantes". »

 

Voici par exemple un extrait de la lettre de Dunn et al. :

 

« Plusieurs problèmes doivent être pris en compte afin d’établir une estimation plus précise des UAPP. Premièrement, la définition de l’UAPP n’est pas cohérente d’une étude à l’autre. Deuxièmement, les auteurs confondent les valeurs d’incidence et de prévalence, ce qui entraîne une surestimation du nombre annuel de cas d’UAPP ; les cas survenus avant l’année considérée seraient inclus par inadvertance, gonflant ainsi l’estimation finale de la fréquence annuelle. Troisièmement, les auteurs s’appuient principalement sur des données autodéclarées, ce qui pourrait introduire un biais de mémoire dans les données. Quatrièmement, comme illustré ci-dessus, les auteurs extrapolent des estimations potentiellement non représentatives pour obtenir des chiffres nationaux et mondiaux. Cette extrapolation n’a pas été validée et n’est pas reproductible au vu des données présentées. »

 

Quant au lecteur anonyme, un membre éminent de l'Association Française pour l'Information Scientifique (AFIS), il ne l'est pas du tout pour les auteurs, puisqu'ils ont eu un échange avec lui. Il a aussi produit un article qui vaut lecture dans Science & Pseudosciences  (voir ici).

 

Nous avions échangé sur le sujet et pointé du doigt un certain nombre d'absurdités, comme prendre une donnée « vie entière » pour une donnée annuelle, du reste sur un petit effectif, et extrapoler à l'ensemble de la population agricole d'un pays.

 

M. François-Marie Bréon avait notamment écrit aux éditeurs :

 

« Cet article sert de base au militantisme contre les pesticides. Il est donc important que chaque conclusion présentée dans cet article repose sur des données scientifiques solides. Je suis convaincu, comme je l’ai montré plus haut, que les chiffres concernant la France sont manifestement erronés. Il faut y remédier. »

 

Et il n'y avait pas que la France...

 

 

Mais que pulvérisent-ils ? (Source)

 

 

Ils remettent le couvert !

 

L'objectif de l'article de décembre 2020 et de ce nouvel article est clairement militant. Que elui-ci ait été référencé dans The Guardian, puis dans Reporterre, n'est du reste pas une surprise.

 

Les défauts de l'article initial ont-ils été corrigés ? Rien n'est moins sûr !

 

Des magiciens des statistiques se pencheront sans doute sur ce nouvel opus, d'une grande complexité.

 

Mais le paragraphe « Résultats » du résumé suscite déjà d'importantes interrogations.

 

Entre l'ancienne et la nouvelle publication, les cas annuels d'UAPP qui auraient été rapportés dans les publications – celles-ci en augmentation d'un tiers – ont diminué de moitié. Pour une mise à jour, c'est donc une sacrée mise à jour ! Et il y avait de quoi rétracter...

 

Pourtant, les cas estimés augmentent dans une fourchette de +4 à +12 % (une incertitude de 7,7%), le nombre de décès estimés restant inchangé, pour une population agricole censée avoir augmenté de 8,6 %.

 

Les auteurs ayant donné une fourchette pour les cas annuels estimés, il aurait été logique d'en donner aussi une pour le rapport à la population agricole mondiale – soit de 43 à 46 %. Ils ont préféré se limiter à la valeur haute. Le militantisme, vous dis-je...

 

Il n'y a aucune explication à ces évolutions dans l'article, en particulier pour la division par deux du nombre de cas rapportés dans la littérature suivie du quasi-maintien de l'estimation du nombre mondial de cas.

 

L'éditeur et les reviewers n'ont vu aucun problème...

 

Les auteurs ayant protesté vigoureusement contre la rétractation de l'article de 2020 et marqué leur désaccord, et le rappelant dans celui de 2026, il faut aussi, logiquement du point de vue des auteurs considérer que les deux chiffres sur les cas rapportés dans leur littérature sont, de manière égale, valables et pertinents...

 

En bref, on n'a aucune raison de croire que la mise à jour est meilleure que l'original.

 

 

Une œuvre de commande ? Une absence de conflits d'intérêts ?

 

Les auteurs sont affiliés au Pesticide Action Network (PAN), Germany, Asia Pacific ou North America.

 

L'article initial de 2020 précisait qu'il avait été commandé par le PAN.

 

Selon The Guardian, le nouvel article a aussi été commandé par PAN. On le croira sur parole. Enfin...

 

...Il n'y a aucune indication en ce sens dans l'article publié dans Frontiers in Public Health.

 

Et les auteurs – affiliés au PAN, rappelons-le – déclarent ne pas avoir reçu d'appui financier. Pour l'article précédent, il y avait eu un appui sous la forme de la mise à disposition de collaborateurs et de consultants. Et, dans le nouvel article :

 

« Le(s) auteur(s) ont déclaré que ces travaux avaient été menés en l'absence de toute relation commerciale ou financière susceptible d'être interprétée comme un conflit d'intérêts potentiel. »

 

Merveilleux...

Publicité
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article