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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

« Feed the People » entend tirer parti du système alimentaire « industriel » américain

12 Août 2026

« Feed the People » entend tirer parti du système alimentaire « industriel » américain

 

Ryan Tipps, rédacteur en chef d’Agdaily*

 

 

Image : zlikovec, Shutterstock

 

 

L’auteur Gabriel Rosenberg soutient que la structure de la production et de la distribution alimentaires industrielles est essentielle pour garantir une nutrition optimale et la sécurité alimentaire.

 

 

Beaucoup de gens sont mal à l’aise lorsqu’ils entendent le terme « industriel ». Celui-ci est souvent utilisé pour évoquer des images de déshumanisation et de cupidité. Et lorsque quelqu’un utilise l’expression « agriculture industrielle », par exemple, c’est généralement pour accuser le système d’être principalement motivé par le profit et l’efficacité plutôt que par la gestion responsable, la durabilité ou le souci du bien-être.

 

Ainsi, lorsque les experts en politique alimentaire Jan Dutkiewicz et Gabriel N. Rosenberg affirment que le système alimentaire industriel américain est un atout plutôt qu’un handicap, ils se démarquent dans le débat public.

 

Jan Dutkiewicz, maître de conférences au Pratt Institute de New York, et Gabriel N. Rosenberg, professeur associé à l’Université Duke en Caroline du Nord, ont publié un nouvel ouvrage intitulé « Feed the People! : Why Industrial Food is Good and How to Make it Even Better » (nourrissons le peuple ! : pourquoi l'alimentation industrielle est une bonne chose et comment l'améliorer encore davantage).

 

 

Le livre « Feed the People! » est sorti en février 2026. (Image : Basic Books Group)

 

 

Ils défendent l’idée que le système alimentaire américain actuel offre des options plus nutritives, plus variées, plus fraîches et plus abordables qu’il y a un siècle, et peut-être même plus qu’à n’importe quelle autre époque de l’histoire de l’humanité. Leurs recherches leur ont permis de démontrer qu’il est possible de se procurer une alimentation complète sur le plan nutritionnel et savoureuse dans la plupart des supermarchés – et que cela peut se faire à moindre coût grâce aux marques de distributeur et (ô surprise !) en intégrant certains aliments ultra-transformés.

 

Ils affirment que trop de chroniqueurs culinaires attribuent la responsabilité de problèmes tels que la pollution, le changement climatique et l’obésité au système alimentaire « industriel », mais Dutkiewicz et Rosenberg ne croient pas que la solution, comme tant d’influenceurs culinaires aiment à le prôner, consiste à acheter des produits locaux, bio et artisanaux auprès de petits agriculteurs. Au contraire, les auteurs rappellent au lecteur que la technologie moderne a rendu l’alimentation plus abordable, plus abondante et plus variée, et qu’avec la mise en œuvre continue d’innovations intelligentes et de politiques de bon sens, la société peut encore l’améliorer.

 

Rosenberg est l’auteur de « The 4-H Harvest: Sexuality and the State in Rural America » (la récolte du 4-H : sexualité et État dans l'Amérique rurale, une histoire du mouvement 4-H qui examine le lien entre la construction de l’État et l’émergence d’une agriculture à forte intensité capitalistique dans l’Amérique rurale, tout en abordant des questions relatives à la vie familiale et au genre. Rosenberg a également rédigé ou contribué à des dizaines d’articles pour des revues scientifiques et des médias, notamment le magazine « New Republic » et Vox.com.

 

Gabriel N. Rosenberg est maître de conférences à l’Université de Duke. (Image : Basic Books Group)

 

Agdaily a passé un après-midi à s’entretenir avec Rosenberg au sujet de son dernier ouvrage et à mieux comprendre cette perspective sur le système alimentaire américain. (Cette interview a été éditée pour des raisons de concision et de clarté.)

 

 

Agdaily : Pour commencer, parlez-nous un peu de votre parcours et de votre expertise en matière de politique alimentaire.

 

Rosenberg : Je suis originaire du Midwest, où j’ai grandi. Je viens de l’Indiana ; j’ai fait mes études de premier cycle dans l’Iowa et j’y ai vécu quelque temps après. J’ai reçu une éducation typique de l’Iowa dans la mesure où je me suis lié d’amitié avec beaucoup de gens issus de milieux agricoles et où j’ai appris à connaître les communautés qui m’entouraient.

 

Je suis allé en troisième cycle et j’avais l’intention d’étudier d’autres sujets, mais j’ai fini par m’intéresser de très près à l’histoire rurale et à l’histoire de l’agriculture. Le département américain de l’Agriculture (USDA) est un sujet historique majeur qui m’intéresse.

 

Jan [le coauteur du livre] possède d’autres domaines d’expertise, notamment en sciences de l’environnement, bien que son doctorat soit en sciences politiques. Nous formons donc un duo composé d’un historien et d’un politologue. Nous écrivons sur l’alimentation, en reliant ce sujet à des questions politiques plus larges. Je réfléchis beaucoup à la politique qui guide l’action de l’USDA et aux raisons pour lesquelles l’USDA agit d’une certaine manière.

 

Bureaux du département américain de l’Agriculture (Image : Florin Cnejevici, Shutterstock)

 

L’un des aspects les plus intéressants de ce livre est que, bien sûr, nous parlons beaucoup de l’USDA, mais nous nous intéressons également à de nombreux leviers politiques qui ne relèvent pas de sa compétence. Nous voulons encourager les gens à réfléchir à la politique alimentaire sans se limiter exclusivement à l’agriculture. Plus précisément, l’une de nos analyses montre que l’agriculture tend à être l’un des maillons les plus contraints et les plus difficiles à modifier du système alimentaire.

 

C’est là un enseignement essentiel que nous tirons de cet ouvrage : si l’on souhaite transformer le système alimentaire dans son ensemble, les agriculteurs sont souvent ceux qui disposent du moins de marge de manœuvre parmi les différents acteurs. Ils diront qu’ils n’ont peut-être pas beaucoup de pouvoir d’action – c’est certainement le cas s’ils pratiquent l’élevage, et bien sûr s’ils utilisent des semences conventionnelles ou s’ils sont impliqués dans l’agriculture de masse. C’est un point essentiel : il faut s’intéresser aux mécanismes politiques qui se situent plus loin de l’exploitation agricole. Cela nous oblige à réfléchir à des aspects tels que la transformation, la main-d’œuvre et la réglementation environnementale dans d’autres maillons du système alimentaire.

 

 

Agdaily : Pourquoi le système alimentaire industriel – quelle que soit la définition que l’on donne au terme « industriel » – est-il autant décrié ?

 

Rosenberg : De notre point de vue, le terme « industriel » est généralement défini en fonction de son évolutivité en termes d'échelle et de la standardisation tant des intrants que des extrants. On pourrait également l’appeler le système alimentaire conventionnel. Il s’agit du système alimentaire produit par des moyens conventionnels, par opposition à l’ensemble des moyens alternatifs que l’on qualifie habituellement de naturels, biologiques, locaux et régénératifs – termes qui, bien sûr, revêtent tous des significations variées, contestées et pas toujours partagées par ceux-là mêmes qui les utilisent.

 

D’un point de vue agricole, le terme « industriel » renvoie à la manière dont les aliments sont produits. Mais le système alimentaire industriel, c’est aussi la plupart des supermarchés, la plupart des restaurants et, pour le meilleur ou pour le pire, la majeure partie des produits que consomment les Américains. Au cours du dernier quart de siècle, malgré l’importance accrue accordée à l’alimentation locale, le système alimentaire américain s’est délocalisé. En d’autres termes, nous sommes plus susceptibles de consommer des aliments produits loin de chez nous.

 

Avec le système industriel, nous mettons spécifiquement l’accent sur les valeurs que sont les normes et l’évolutivité en termes d'échelle.

 

Nous pensons qu’il est important que les gens puissent compter sur une alimentation répondant à un certain niveau de qualité et que chacun y ait accès. Même s’il existe d’excellentes solutions pour cuisiner, préparer et produire des aliments, celles-ci doivent pouvoir fonctionner pour les 300 millions de personnes qui vivent aux États-Unis. Elles ne peuvent pas se limiter à fonctionner à petite échelle. C’est ce que nous entendons par « système industriel ». Il s’agit d’approches des problèmes du système alimentaire qui sont évolutives et offrent une abondance alimentaire à tous.

 

Le rayon fruits et légumes d’un supermarché (Image : B Brown, Shutterstock)

 

 

Agdaily : Vous avez mentionné l’agriculture biologique et régénérative, et la communauté agricole se demande si ces approches sont aussi évolutives en termes d'échelle que certaines autres possibilités offertes par le système alimentaire. Alors, la production biologique et régénérative, ou certains autres labels alimentaires et de production, ont-ils un rôle utile à jouer dans notre système alimentaire moderne, ou détournent-ils des ressources qui pourraient être mieux utilisées ailleurs ?

 

Rosenberg : Pour être honnête, cela dépend vraiment de la pratique dont on parle. Il existe peut-être certaines pratiques qui s’inscrivent dans un modèle plus large d’agriculture régénérative et qui devraient être largement adoptées. Il y a des pratiques aussi simples que la rotation des cultures, par exemple, qui sont considérées comme faisant partie d’un ensemble de pratiques que l’on qualifie de régénératives. Il est donc peut-être souhaitable de les adopter. Le problème, c’est que le terme « régénératif », faute de définition consensuelle, englobe une grande variété de pratiques différentes, dont beaucoup sont en réalité en contradiction les unes avec les autres, et qu’il est impossible de toutes les mettre en œuvre.

 

Je pense qu’on met trop l’accent sur ces engagements généraux, presque idéologiques, au lieu d’adopter une approche pratique et de se demander : « Qu’est-ce qui va réellement nous permettre d’obtenir le résultat souhaité ? » Par exemple, si l’on s’inquiète de la présence de produits chimiques de synthèse dans les aliments ou du ruissellement des pesticides qui pose des problèmes pour l’eau potable, une solution consiste à dire qu’il ne faut pas utiliser de pesticides. D’accord, c’est peut-être l’approche de l'agriculture biologique : ne pas utiliser de pesticides de synthèse. Mais une autre solution serait de dire que nous devrions recourir davantage à l’agriculture de précision pour réduire la quantité totale de pesticides utilisés.

 

Et en réalité, par calorie et par hectare, nous utilisons aujourd’hui nettement moins d’intrants qu’en 1970. Nous utilisons moins d’engrais de synthèse, moins de pesticides, et moins d’herbicides également. Tout cela est une avancée positive. C’est un exemple qui montre que le système alimentaire industriel devient, à certains égards, moins polluant et bien plus durable sur le plan environnemental.

 

 

Des champs de fraises dans le comté d’Orange, en Californie, sont traités avec un insecticide. (Image : mikeledray, Shutterstock)

 

 

Je ne pense pas nécessairement que l’essor des alternatives biologiques en soit la cause. Ce qui explique cette évolution, c’est une meilleure compréhension de la manière dont on contrôle et utilise ces intrants. Il s’agit donc d’utiliser la technologie dans un système conventionnel – en recourant davantage à celle-ci, tout en utilisant de meilleures variétés de plantes, plus résistantes au mildiou ou aux ravageurs. À mes yeux, cela présente bien plus d’avantages pour réduire réellement l’utilisation de produits chimiques que de dire : « Oh, nous allons simplement supprimer les produits de synthèse. » Je ne pense pas que ce soit réaliste pour la plupart des agriculteurs.

 

Il est bien plus facile d’intégrer ce genre d’améliorations, qui s’adaptent au modèle déjà utilisé par la plupart des agriculteurs, que de repartir de zéro en recourant à des approches bien plus complexes – et parfois trop complexes – telles que l’agriculture régénérative, l’agriculture biologique ou tout autre de ces « mots à la mode ». D’autant plus que, lorsque ces alternatives sont utilisées pour produire de la nourriture, elles ont tendance à être extrêmement coûteuses, ce qui signifie que les personnes les plus touchées par l’insécurité alimentaire, celles qui disposent du moins de ressources pour se nourrir, sont justement celles qui ont le moins accès à ces solutions.

 

Nous souhaitons également venir en aide à ces personnes, et nous pensons que cela devrait être au cœur de la politique agricole ainsi que des ambitions politiques de quiconque souhaite s’impliquer dans la politique alimentaire.

 

 

Agdaily : En tant qu’observateur, trouvez-vous frustrant – si c’est le mot juste – que ces innovations en matière d’intrants, ces technologies de semences et autres biotechnologies se concentrent presque exclusivement sur les cultures de grande consommation ? Évidemment, c’est là que se trouvent les investissements les plus importants, et nous ne pouvons pas bénéficier aussi facilement de ces innovations, comme une variété de laitue plus résistante au mildiou, dans le secteur des aliments de spécialité.

 

Rosenberg : Absolument, c’est très frustrant. Nous avons déjà évoqué la « Rainbow Papaya », qui a plus ou moins sauvé la production de la papaye hawaïenne. Nous avons besoin de techniques telles que l’édition génétique, qui réduit considérablement les coûts sous-jacents liés à la modification d’un génome.

 

Le problème, bien sûr, est que nous n’avons pas encore séquencé les génomes d’un grand nombre d'espèces végétales qui ne sont pas des cultures de grande production. Nous en savons énormément sur le génome du soja, nous avons séquencé celui du maïs, mais que savons-nous de la cerise ? Que savons-nous de l’oseille ? Beaucoup moins. En conséquence, les bases scientifiques indispensables pour pouvoir aller de l’avant avec une technologie d’édition génétique relativement peu coûteuse font tout simplement défaut.

 

Il y a de nombreuses raisons à cela. L’une d’elles est que les semenciers sont probablement réticents à produire des organismes génétiquement modifiés destinés à la consommation, en raison de la campagne d’alarmisme menée à l’encontre de produits pourtant parfaitement sûrs pour l’alimentation.

 

 

Des scientifiques travaillent dans un laboratoire du siège américain de Syngenta à Greensboro, en Caroline du Nord. (Photo : Ryan Tipps, Agdaily)

 

 

C’est pourquoi, aux États-Unis, nous pratiquons massivement l’agriculture avec des OGM, mais celle-ci est principalement destinée à des produits que les humains ne consomment pas directement : elle sert à l’alimentation animale, à la production d’éthanol et entre peut-être dans la production de sirop de maïs.

 

On incite les gens à craindre les « aliments Frankenstein », et on leur dit de craindre ces produits pour lesquels nous disposons de 50 ans de données solides attestant qu’ils sont en réalité sans danger. Ils ne présentent aucun risque. Ils offrent un avantage majeur.

 

Le gouvernement peut intervenir pour corriger cette défaillance du marché, par exemple en créant un laboratoire national dédié à la science et à la technologie alimentaires, ce dont nous manquons actuellement. Cela nous semble présenter un énorme potentiel si l’on considère à quel point la science et la technologie ont amélioré l’agriculture au cours du siècle dernier.

 

 

Agdaily : À votre avis, à quelle distance sommes-nous de renverser la tendance de l’opinion publique concernant les aliments modifiés par CRISPR ou la viande cultivée en laboratoire, qui suscitent encore des réticences ?

 

Rosenberg : J’ai goûté à la viande cultivée en laboratoire – j’ai goûté au poisson, au porc et au poulet. Et ils ont vraiment bon goût. Quant à savoir si les entreprises sont capables de produire des aliments aussi savoureux et nutritionnellement identiques à la viande animale, elles y sont parvenues. Mais les enjeux économiques sont assez redoutables, en partie à cause de la résistance du public dont nous avons parlé. Ils sont également redoutables car il existe de réels défis techniques et scientifiques, et les ressources publiques disponibles pour aider à relever ces défis sont très limitées.

 

Prenons par exemple un aspect aussi fondamental que la conception des bioréacteurs. Nous avons besoin de bioréacteurs bien, bien meilleurs, en particulier de bioréacteurs à grande échelle, pour obtenir une viande cultivée commercialement viable. Je suis un optimiste technologique, et j’aimerais pouvoir vous dire que ces avancées sont pour très bientôt, mais je ne suis pas sûr de pouvoir vous l’affirmer.

 

 

Agdaily : Ce que je constate, c’est que le monde du marketing et celui des influenceurs ont tendance à s’y opposer presque unanimement. Et récemment, un législateur du Dakota du Sud a déposé un projet de loi visant à interdire la viande cultivée en laboratoire pour les dix prochaines années. Nous ne savons pas si ce genre d’initiatives aboutira réellement, mais cela semble constituer l’un des principaux obstacles.

 

Rosenberg : Je le pense aussi. Il y a indéniablement une résistance au développement de cette technologie. Mais avant même d’aborder cet aspect, il faut se demander si les consommateurs seront prêts à en manger.

 

C’est une question sur laquelle je ne souhaite pas particulièrement me prononcer. Les données limitées dont nous disposons, qui proviennent de Singapour, indiquent que lorsque l’on propose cette viande aux consommateurs et qu’ils la goûtent, ils l’apprécient réellement. Cela fait très rapidement tomber les réticences.

 

Pourtant, cela n’a rien à voir avec la question de savoir si ces produits peuvent être viables sur le plan commercial.

 

 

Des manifestants anti-OGM bloquent un coin de rue. (Image : Ira Bostic, Shutterstock)

 

 

Agdaily : En quoi ce que nous mangeons aujourd’hui diffère-t-il de ce que nos parents ou nos grands-parents trouvaient dans les rayons des supermarchés ?

 

Rosenberg : Ce n’est probablement pas si différent de ce que voyaient vos parents. Aujourd’hui, l’ultra-transformation peut impliquer des formes de transformation plus innovantes, et un Oreo Double Stuf est peut-être désormais ultra-transformé d’une manière qui n’existait pas il y a 50 ans, mais un Oreo Double Stuf était déjà mauvais avant que nous n’inventions le concept d’ultra-transformation et avant que les techniques sous-jacentes utilisées pour l’ultra-transformation ne soient inventées.

 

La question vraiment intéressante est de savoir si l’on suit les conseils de Michael Pollan, n’est-ce pas ? Et le célèbre conseil de Pollan est qu’il ne faut rien manger que votre arrière-arrière-grand-mère ne reconnaîtrait pas comme de la nourriture. Cela semble très bien jusqu’à ce que l’on se rende compte qu’il y a 100 à 150 ans, avant l’avènement du système alimentaire industriel, 100.000 personnes mouraient de la pellagre, une carence en niacine facilement évitable. Nous avions le rachitisme, nous avions le marasme. Beaucoup de gens ne savent même pas ce qu’est le marasme, puisqu’il n’existe plus, ayant été éliminé grâce à l’enrichissement des aliments.

 

Ce que les gens pouvaient manger était également radicalement différent à certains égards assez simples. Les aliments étaient plus susceptibles d’être contaminés, plus susceptibles d’être avariés, et la variété de produits frais – ce dont tout le monde est censé consommer davantage, selon la quasi-totalité de la science nutritionnelle – était tout simplement inaccessible à l’écrasante majorité de la population pendant toute l’année.

 

Une plantation de bananiers (Image : Mazur Travel, Shutterstock)

 

L’un des changements historiques les plus importants, selon moi, est qu’il y a davantage de produits disponibles, qu’ils sont plus savoureux et qu’ils offrent une plus grande variété qu’à n’importe quelle autre époque de l’histoire américaine, voire de l’histoire de l’humanité. C’est une très bonne chose.

 

Et ce que je tiens à souligner à propos de ces bonnes options, c’est qu’elles sont en grande majorité issues de méthodes de production et de transformation conventionnelles. Ce sont des aliments industriels. C’est le cas de presque tout ce que l’on trouve dans votre supermarché.

 

Il est possible de trouver une alimentation saine et nutritive dans votre supermarché de quartier, il suffit simplement de la chercher.

 

 

Agdaily : Que pensez-vous des nouvelles recommandations alimentaires qui viennent d’être publiées ? Elles critiquent vivement la transformation et l’ultra-transformation, que beaucoup considèrent aujourd’hui comme indispensables pour les personnes vivant dans des « déserts alimentaires » et pour les personnes à faibles revenus et très occupées.

 

Rosenberg : La réalité est que de nombreux aliments ultra-transformés sont très caloriques et conçus pour être extrêmement appétissants, de sorte qu’ils créent une dépendance et incitent à grignoter, ce qui pousse les gens à en consommer de manière excessive. Cela ne vaut toutefois pas pour tous les aliments ultra-transformés. Cette catégorie englobe donc souvent des produits tout à fait sûrs à intégrer dans son alimentation.

 

Les barres Clif, un en-cas énergétique ultra-transformé, jouissent d’une bonne réputation auprès d’un public soucieux de sa santé grâce à un marketing avisé et à l’aura de leur production « sans OGM ». (Image : ZikG, Shutterstock)

 

Plusieurs études évaluées par des pairs nous permettent de constater que cela dépend davantage de la nature de l’aliment de base transformé que du niveau de transformation lui-même.

 

Alors, quel est le véritable problème ? De 1971 jusqu’à très récemment, la science nutritionnelle avait tendance à affirmer que les Américains consommaient trop de protéines, pas assez de fruits et légumes frais, et, globalement, trop de calories. Mis à part le fait d’encourager les gens à consommer davantage de viande rouge et de produits laitiers, les nouvelles recommandations ne s’écartent pas de manière substantielle des précédentes, ce qui, à mon sens, constitue en quelque sorte une histoire méconnue et est très intéressant. Mais cet impératif de consommer enfin de la « vraie » nourriture, tel qu’il est présenté dans le discours qui l’accompagne, risque selon moi d’induire les gens en erreur. Je crains que cela ne pousse les gens à penser que les seuls aliments qu’ils peuvent consommer sont ces produits haut de gamme.

 

Et ce qui finira par se produire, c’est que, comme les fruits et légumes de niche sont plus chers, la plupart des gens se contenteront désormais de manger de la viande rouge. Cela semble être un très, très mauvais résultat du point de vue de la plupart des nutritionnistes et de la science nutritionnelle.

 

 

Agdaily : En tant que défenseur général du système alimentaire industriel, vous avez expliqué quels en sont les avantages, tels que l’accessibilité aux fruits dans tout le pays et la possibilité de disposer toute l’année de différents types d’aliments. Alors, quels aspects de ce système doivent être améliorés ?

 

Rosenberg : Dans notre ouvrage, nous défendons l’idée qu’une application plus rigoureuse des lois antitrust serait bénéfique pour les marchés des matières premières et des intrants – et certainement aussi dans le secteur de l’élevage, où cinq entreprises occupent une position dominante.

 

Et quels sont les responsables politiques que les agriculteurs soutiennent généralement ? Ils soutiennent ceux qui ont tendance à ne pas s’impliquer beaucoup dans les questions antitrust.

 

Ailleurs dans le système alimentaire, nous souhaitons également revenir sur ce problème qui consiste à détourner le regard de l’exploitation agricole vers d’autres secteurs où il y a beaucoup à améliorer. Des millions de personnes travaillent dans le secteur alimentaire, que ce soit au contact de la clientèle, comme un serveur dans un restaurant, un chauffeur routier, un employé d’une usine de transformation, ou même un caissier dans une station-service. Bon nombre de ces emplois comptent parmi les moins bien rémunérés et les plus dangereux aux États-Unis.

 

Un établissement Waffle House à Dayton, dans l’Ohio. (Image : Jonathan Weiss, Shutterstock)

 

J’encourage tout le monde à aller écouter les employés de Waffle House – à mon avis, Waffle House présente certaines des pires conditions de travail qui soient. Écoutez ce que ces employés disent lorsqu’ils mènent une campagne de syndicalisation : ils ne veulent pas que les Waffle House ferment, ils veulent que les conditions s’améliorent. Ces millions et millions de travailleurs qui devraient être mieux rémunérés et bénéficier de meilleures conditions de travail ne veulent pas que leurs emplois industriels disparaissent ; ils veulent être payés équitablement et bien traités, et nous devrions les soutenir dans leurs efforts pour y parvenir.

 

Cela constitue, à mes yeux, un élément central de l’amélioration du système alimentaire, souvent négligé lorsque l’on envisage des alternatives de niche. Les travailleurs ne cherchent pas à fuir le système alimentaire industriel – ils s’efforcent de l’améliorer sans relâche. C’est ce genre d’approche que nous voulons mettre en avant.

 

Une grande partie des Américains sont en situation d’insécurité alimentaire, ce qui signifie qu’ils ne disposent pas des revenus nécessaires pour acheter la nourriture dont eux-mêmes et leurs familles ont besoin. Pour moi, c’est un scandale, tout comme le fait que nous disposions de solutions politiques relativement simples mais qui ne sont pas mises en œuvre : la distribution directe de nourriture et de revenus à ces personnes est le moyen le plus efficace de lutter contre l’insécurité alimentaire.

 

Il y a de nombreux avantages pour la communauté dans des choses comme les jardins potagers et les marchés fermiers – ce sont toutes de belles initiatives – mais ce ne sont pas des moyens efficaces de nourrir la population. Le programme SNAP et les cantines scolaires universelles, voilà des mesures efficaces. Ce sont des programmes existants qui sont sous-financés et qui subissent de nouvelles coupes budgétaires, et qui reposent en grande partie sur le système alimentaire industriel conventionnel. On tente de s’en servir pour nourrir la population. Ainsi, plutôt que de dépenser tout cet argent pour créer une multitude de jardins potagers au rendement très faible et qui n’offrent aucune alternative alimentaire en plein hiver, nous donnons aux gens une carte bancaire pour qu’ils aillent acheter leur nourriture.

 

Ces solutions nous obligent toutefois à nous engager dans le système alimentaire industriel, et non à le rejeter.

 

_______________

 

* Ryan Tipps est le fondateur et rédacteur en chef d’Agdaily. Originaire de l’Indiana, il est titulaire d’un master en agriculture et sciences de la vie de Virginia Tech et couvre les secteurs de l’alimentation et de l’agriculture aux niveaux régional et national depuis 2011.

 

Source : ‘Feed the People’ Looks to Leverage ‘Industrial’ Food System

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