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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Recherches sur la viande et industrie : un article de science d'opinion indigent

11 Juin 2026 Publié dans #Article scientifique, #Activisme

Recherches sur la viande et industrie : un article de science d'opinion indigent

 

 

L'illustre professeur Serge Hercberg, concepteur principal de l'illustrissime Nutri-Score, m'a mis sur la piste d'un article « scientifique » sur les effets de l'implication de l'industrie de la viande dans la nature des résultats des études scientifiques sponsorisées par elle d'une manière ou d'une autre. Cet article est un exemple – navrant – de science d'opinion. Une science parfaitement pertinente pour l'illustre professeur...

 

 

M. Serge Hercberg a posté un billet sur LinkedIn dont voici le texte :

 

« Une revue publiée dans Obesity Reviews a analysé 500 études examinant les impacts de la consommation de viande sur la santé publiées entre 2014 et 2023.

78 de ces étude (15,6 %) font état d’une implication de l’industrie de la viande.

Les études ayant des liens avec l'industrie de la viande (en terme de financement, d'affiliation des auteurs et/ou de déclaration de conflits d'intérêts) sont 16 fois plus susceptibles de rapporter des conclusions favorables à la consommation de viande. Il y a une association significative entre l’implication de l’industrie de la viande et la conclusion de l’étude.

 

Ces résultats soulignent la nécessité de faire preuve de prudence lors de l’interprétation des recherches financées ou associées à l’industrie de la viande et soulignent l’importance de minimiser les conflits d’intérêts dans la recherche en nutrition. »

 

J'ai eu comme un doute. En admettant que les 78 études sponsorisées – adjectif que nous utiliserons ici d'une manière lâche, pour la facilité – étaient toutes favorables à la filière de la viande, il n'y aurait eu, dans les (500 – 78 =) 422 autres, que (422/16 =) 26 également favorables.

 

J'admets fort volontiers que la recherche – dite – indépendante, académique ou issue d'institutions scientifiques, soit orientée ou biaisée dans un sens conforme à l'activisme ambiant (le mot « biaisée » n'a aucune implication pour la qualité de la recherche). Mais tout de même...

 

En fait...

 

 

L'article et son résumé

 

L'article, c'est « Is Meat Industry Affiliation Associated With Study Conclusion in Nutrition Research? A Meta-Research Review » (l'affiliation à l'industrie de la viande est-elle liée aux conclusions des études en recherche nutritionnelle ? Une revue méta-recherche) de Navid Teimouri, Katherine Sievert, Adam Hannah, Stephanie Meciar, Kerri Gill, Helen Jane Senior, Katherine Cullerton.

 

En voici le résumé :

 

« Introduction

 

Le rôle de l'industrie de la viande dans le financement de la recherche scientifique et l'influence sur elle soulève des inquiétudes quant à son impact sur les données utilisées pour éclairer les politiques de santé publique. Bien que l'influence de l'industrie sur d'autres secteurs de l'alimentation et des boissons soit bien documentée, ses effets sur les études portant sur la consommation de viande restent peu étudiés.

 

Objectif

 

Cette étude visait à examiner l'influence de l'implication de l'industrie de la viande sur les conclusions des recherches portant sur les impacts de la consommation de viande sur la santé.

 

Méthodes

 

Une méta-analyse des études pertinentes publiées entre 2014 et 2023 a été réalisée à l'aide de PubMed et Scopus. Les études examinant les impacts nutritionnels et sanitaires de la consommation de viande ont été incluses. Les caractéristiques des études, les affiliations des auteurs, les sources de financement déclarées, les conflits d'intérêts déclarés et les conclusions des études ont été extraits. Des tests d'association ont été utilisés pour évaluer la relation entre les liens avec l'industrie et les conclusions des études.

 

Résultats

 

Sur les 500 études incluses, 78 (15,6 %) faisaient état d’une implication de l’industrie. Les études ayant des liens avec l’industrie étaient 16 fois plus susceptibles de présenter des conclusions favorables concernant la consommation de viande (rapport de cotes [RC] = 16,4, IC à 95 % : 7,5–35,8), et il existait une association significative (p < 0,001) entre l’implication de l’industrie et les conclusions de l’étude.

 

Conclusion

 

L'implication de l'industrie de la viande augmente significativement la probabilité de conclusions favorables dans la recherche en nutrition. Ces résultats soulignent la nécessité de faire preuve de prudence lors de l'interprétation des recherches financées par l'industrie de la viande ou associées à celle-ci, et mettent l'accent sur l'importance de minimiser les conflits d'intérêts dans la recherche en nutrition. »

 

 

Quelques éléments de l'étude

 

Voici ce qu'écrivent les auteurs :

 

« 3.1 Influence de l'industrie de la viande et conclusions

 

Environ la moitié (n = 262, 52 %) de toutes les conclusions des études faisaient état de conséquences néfastes pour la santé associées à la consommation de viande en quantités spécifiques, tandis que 133 études (27 %) ont mis en évidence des résultats neutres ou mitigés, et 105 études (21 %) ont présenté des conclusions favorables. Comme le montre la figure 2, une petite proportion (n = 78, 15,6 %) des 500 études incluses a déclaré un quelconque type d’influence de l’industrie de la viande, notamment des auteurs affiliés à l’industrie de la viande, des conflits d’intérêts déclarés avec l’industrie ou un financement par l’industrie. Pour 99 autres études (20 %), il n’a pas été possible de déterminer si les affiliations des auteurs, les conflits d’intérêts ou les sources de financement étaient liés à l’industrie de la viande. L'affiliation des auteurs était le type d'influence le moins fréquent, seules 16 études (3 %) indiquant une affiliation d'un auteur à l'industrie de la viande. Des conflits d'intérêts ont été déclarés dans 40 études (8 %), et 63 études (13 %) ont déclaré avoir reçu un financement de l'industrie de la viande pour leur étude. Sur les 63 études ayant déclaré un financement de l'industrie de la viande, seules 33 (52 %) ont déclaré des conflits d'intérêts, et seules trois (5 %) ont déclaré un rôle actif du commanditaire dans la conception ou l'analyse de la recherche. La figure 2 présente un aperçu des influences déclarées et du nombre d'études incluses. »

 

Nous n'entrerons pas ici dans une analyse détaillée du choix des publications retenues et de la pertinence des évaluations. Mais on peut s'interroger...

 

Quelle pertinence, « An overview of the nutritional value of beef and lamb meat from South America » (aperçu de la valeur nutritionnelle de la viande de bœuf et d'agneau d'Amérique du Sud) ? Ou « Evidence on the potential effects of halal meat on sleep/wake cycles and mood state profile: A pilot study » (données sur les effets potentiels de la viande halal sur les cycles veille-sommeil et l'humeur : une étude pilote) ?

 

 

Seize fois ?

 

Les auteurs ont démontré une remarquable capacité de construction d'un labyrinthe de chiffres :

 

« Lors de l'analyse des conclusions des études incluses, 75 % (n = 47) des études financées par l'industrie ont fait état de résultats nutritionnels et sanitaires favorables associés à la consommation de viande, tandis qu'une seule étude a conclu à une association défavorable. En comparaison, les études financées de manière indépendante ont très majoritairement rapporté des conclusions défavorables (n = 225, 61 %) ou neutres/mixtes (n = 104, 28 %), seules 10 % (n = 38) faisant état de résultats favorables dans leur conclusion. L'examen des 16 études rédigées par des personnes affiliées à l'industrie de la viande a révélé que toutes les conclusions faisaient état de résultats favorables pour la santé liés à la consommation de viande. En revanche, seules 17 % des études rédigées par des chercheurs sans affiliation à l'industrie ont abouti à des conclusions favorables. Des tendances similaires ont été observées concernant les conflits d'intérêts déclarés : 57 % des études divulguant un conflit d'intérêts lié à la viande ont rapporté des conclusions favorables pour les produits carnés, tandis que seulement 5 % ont rapporté des conclusions défavorables. En revanche, parmi les études ne présentant aucun conflit d'intérêts déclaré avec l'industrie de la viande, 16 % ont rapporté des conclusions favorables et 58 % des conclusions défavorables. Pour toutes les formes de liens avec l'industrie, les études étaient nettement plus susceptibles de présenter des conclusions favorables que les études indépendantes, l'affiliation des auteurs à l'industrie constituant le facteur le plus fortement associé à ce phénomène. »

 

Le tableau 3, complémenté par une figure, vient à notre secours.

 

 

 

 

 

 

Donc, sur 78 études influencées par l'industrie (selon les dires et critères des auteurs), 54 (69 %) sont favorables à l'industrie de la viande. Pour les 99 études au statut indéterminé, ce sont 23 (23 %), et pour les 323 indépendantes, 28 (9 %).

 

Les totaux des deux dernières catégories donnent 422 études et 51 études positives, soit 12 %.

 

Comment les auteurs sont-ils arrivés à :

 

« […] Les études ayant des liens avec l’industrie étaient 16 fois plus susceptibles de présenter des conclusions favorables concernant la consommation de viande (rapport de cotes [RC] = 16,4, IC à 95 % : 7,5–35,8), et il existait une association significative (p < 0,001) entre l’implication de l’industrie et les conclusions de l’étude. »

 

Selon mon tableur, 69 %/12 % = 5,75.

 

Et pour le recours à des rapports de cote et des valeurs de p...

 

 

Quelle découverte !

 

Tranquilles comme Baptiste, les auteurs ont aligné des chiffres, le lecteur devant in fine être édifié par leurs résultats.

 

En fait, il n'y a rien de surprenant à ce que la majorité des études « sponsorisées » soient « favorables ». La consommation de viande – dans les limites précisées par les études nutritionnelles de qualité – est favorable à la santé et il est tout à fait naturel que les secteurs économiques liés à la viande contribuent, d'une manière ou d'une autre, à la recherche sur ces bienfaits.

 

Cette contribution ne préjuge en rien de la (bonne ou, comme cela est implicite dans l'étude, contestable ou mauvaise) qualité des études. La même observation vaut du reste aussi pour les études « indépendantes ».

 

 

Faire preuve de prudence ?

 

Les auteurs nous invitent donc avec vigueur – et M. Serge Hercberg tout autant – à « faire preuve de prudence lors de l'interprétation des recherches financées par l'industrie de la viande ou associées à celle-ci ».

 

Des scientifiques prudents inviteraient à faire preuve de prudence face à n'importe quelle étude, en priorité en fonction des caractéristiques de l'étude.

 

Se manifestent là, sans aucun doute, des conflits d'intérêts sans aucun doute (répétition volontaire) bien plus insidieux et préoccupants que les relations avec des acteurs économiques.

 

Ce genre de conflits va de l'intérêt du chercheur pour l'avancement dans sa carrière à une véritable animosité envers l'industrie, en passant par le biais de publication, ou encore les options politiques ou philosophiques.

 

Sous cet angle, les auteurs ont eu raison de souligner « l'importance de minimiser les conflits d'intérêts dans la recherche en nutrition. » Mais tous les intérêts !

 

Cependant, ce n'était pas leur angle.

 

Il s'était, tout bien considéré, agi de dénigrer la recherche impliquant l'industrie d'une manière ou d'une autre, ne serait-ce que par le financement d'un projet de recherche mis en œuvre de manière indépendante par des chercheurs sans (autres) liens d'intérêt.

 

Cet opus relève de la science d'opinion, militante... et grossièrement indigente.

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