Overblog Tous les blogs Top blogs Technologie & Science Tous les blogs Technologie & Science
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Publicité
Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Loi Duplomb 2 : la « prestigieuse » revue Science se vautre dans la fange politicienne française

7 Juin 2026 Publié dans #Article scientifique, #Activisme

Loi Duplomb 2 : la « prestigieuse » revue Science se vautre dans la fange politicienne française

 

 

(Source : IA)

 

 

On peut tomber de sa chaise deux fois : en voyant que la « prestigieuse » revue Science a publié une lettre dont les auteurs entendent peser sur le destin de la proposition de loi Duplomb 2 ; et en lisant cette lettre d'une stupéfiante indigence. Jérôme Barrière et Jacques Robert ont pu placer une réponse remarquable.

 

 

« Duplomb 2 » : une nouvelle tentative de répondre à des besoins urgents de certains agriculteurs

 

La proposition de loi dite « Duplomb 2 » – « visant à atténuer la surréglementation relative à l’utilisation de produits phytopharmaceutiques pénalisante au regard de la concurrence européenne afin d’éviter la disparition de certaines filières agricoles » – a pour objet de permettre des dérogations temporaires à l'interdiction généralisée des néonicotinoïdes en agriculture, strictement encadrées, pour l’utilisation de l’acétamipride et du flupyradifurone pour certaines cultures (betterave sucrière, cerisier, noisetier et pommier).

 

Elle fait suite à la loi « Duplomb 1 » dont le Conseil Constitutionnel avait retoqué la disposition correspondante, non pas sur le principe, mais pour cause d'encadrement insuffisant des conditions prévues dans la loi pour les éventuelles dérogations.

 

Comme on pouvait s'y attendre, elle fait l'objet d'une vive opposition dans les milieux qu'on peut qualifier de « usual suspects ». Quoique... la pétition « citoyenne » adressée à l'Assemblée Nationale patine actuellement autour de 400.000 signatures, alors que la précédente en avait réuni plus de deux millions – on peut interpréter cela, d'une part, comme une preuve de l'emballement que peuvent susciter les « influenceurs », lesquels furent très actifs la première, mais ne se sont guère investis contre cette deuxième proposition, et, d'autre part, comme un caveat quand on veut se prévaloir de la vox populi.

 

 

La « prestigieuse » revue Science accepte de se laisser instrumentaliser

 

Une équipe de 18 chercheurs – Bertrand Schatz, Lucas Aubouin, Virginie Cuvillier, Nicolas Deguines, Colin Fontaine, Guillaume Ghisbain, Nina Hautekèete, Mickael Henry, Denis Michez, Adrien Perrard, Yves Piquot, Quentin Petitjean, Emmanuelle Porcher, Lise Ropars, Freddie-Jeanne Richard, Lucie Schurr, Mathilde Tissier et Benoît Geslin – a trouvé un moyen a priori astucieux de peser sur le sort de cette proposition : une lettre publiée par la revue Science le 23 avril 2026.

 

Le titre est d'une scientificité remarquable (ironie) : « France must protect pollinators over pesticides » (texte complet ici ou ici). C'est un message politique qui claque : la France doit protéger les pollinisateurs, plutôt que de recourir aux pesticides !

 

Oui, c'est la « prestigieuse » revue Science !

 

 

La stratégie a fait « pschitt »

 

Bien évidemment, l'objectif a été de médiatiser cette lettre en France, ointe de l'autorité que lui confère sa publication dans une revue scientifique « prestigieuse ».

 

Bien évidemment aussi, le premier à s'en saisir – ce même 23 avril 2026 à 20 heures pile – fut M. Stéphane Foucart, du Monde.

 

En titre : « Dans la revue "Science", l’inhabituelle prise de position de chercheurs français contre la proposition de loi "Duplomb 2" ».

 

Et en chapô :

 

« Une vingtaine de biologistes appellent, dans un texte publié jeudi dans la prestigieuse revue, les parlementaires français à rejeter la proposition de loi visant à faciliter l’utilisation d’insecticides aujourd’hui interdits. »

 

Il est difficile de mieux décrire l'objectif militant de cette lettre...

 

Il y eut aussi – hélas – un article sur le site CNRS Écologie et Environnement repris texto ou modifié par d'autres institutions scientifiques, comme l'Université de Rennes.

 

Hélas, parce que la ligne rouge qui sépare la science de l'activisme a été allégrement franchie, pas seulement par des chercheurs (c'est leur droit en se prévalant, comme ils l'ont fait, de leur qualité de citoyens), mais par des institutions.

 

À part cela, et à part les échos dans l'écosystème habituel des « ONG » activistes, des médias militants comme Reporterre et Libération et des réseaux sociaux, l'échec de la stratégie a connu un succès retentissant.

 

 

Une prise de position effectivement inhabituelle

 

Le fait est que l'art du lobbying ne semble pas avoir été bien maîtrisé.

 

Après une description du contexte (avec quatre références au Monde, sans oublier la pétition de Mme Éléonore Patry) et un gloubi-boulga sur les méfaits allégués des pesticides en général, les auteurs ont écrit :

 

« En tant que scientifiques, écologistes spécialisés dans la pollinisation et citoyens concernés, nous souhaitons remplacer ce projet de loi par des politiques conformes au consensus scientifique. La législation devrait prioriser et développer les pratiques durables et les alternatives aux pesticides (12), évaluer des solutions spécifiques aux cultures et apporter un soutien durable aux agriculteurs engagés dans la transition agroécologique. Ces approches soutiendraient les agriculteurs sans réintroduire de pesticides nocifs. »

 

La qualité rédactionnelle est loin d'être au top. La « prestigieuse » revue Science n'a rien trouvé à redire... Il faut dès lors s'interroger : quelle a été la motivation de Science en acceptant un texte manifestement mal ficelé ?

 

Mais bref, en pratique, YAKA... et nous vivrons dans un monde merveilleux...

 

 

Un naufrage dans un monde fantasmé

 

L'IEES – Institut d'Écologie et des Sciences de l'Environnement de Paris – a cru bon d'illustrer sa reproduction de la lettre à Science.

 

 

« Balance déséquilibrée avec l’ensemble des arguments scientifiques et de la demande sociétale qui ne fait pas le poids face à l’usage des pesticides. Informés par les scientifiques sur les questions de santé publique et environnementale posées par les pesticides, les décideurs sont ici face à leur devoir de représentation (Alessio Cardini ©). »

 

 

Là aussi, on peut tomber de sa chaise !

 

(Source : IA)

 

Alors que les produits phytosanitaires jouent un rôle éminent dans la production agricole et alimentaire et que la proposition de loi Duplomb 2 émane des milieux agricoles – de la FNSEA selon une grande partie du monde de l'activisme – le « méchant » dans le plateau de gauche de la balance est le « lobbying de leur industrie ».

 

Sur le plateau de droite, une salade mêlée de produits frelatés comme les 99,8 % de Français contaminées au glyphosate – l'escroquerie des « glyphotests » qu'aucun scientifique sérieux ne saurait instrumentaliser –, des sondages sans valeur informative sérieuse sur les opinions face aux pesticides, ou encore un très nébuleux « existence de solutions alternatives ».

 

Rappel : il s'agit d'un site web d'une institution scientifique...

 

 

Le PDG du CNRS interrogé dans le cadre d'une commission sénatoriale

 

M. Antoine Petit, PDG (maintenant par intérim en attendant la nomination de son successeur) du CNRS a été interrogé dans le cadre d'une audition de la Commission des Affaires Économiques par le sénateur Laurent Duplomb. Celui-ci a notamment fait le catalogue des grossières lacunes dans les connaissances de l'un des auteurs de la lettre sur les réalités de l'agriculture mises en évidence par un article de Reporterre.

 

M. Antoine Petit a répondu (à partir de 01:19:00) assez longuement sur le droit des chercheurs de s'exprimer, toutefois après avoir souligné qu'un point extrêmement important dans les rapports entre science et politique était que « chacun reste à sa place ». Articulant chaque mot, il a précisé : « Et je dois dire que je ne suis pas d'accord avec le fait que des scientifiques disent qu'il faut rejeter ce projet de loi. »

 

Il n'a pas répondu sur l'article publié sur le site CNRS Écologie et Environnement. La question reste posée, et ce, aussi sur un plan plus général.

 

 

Une réponse de Jérôme Barrière et Jacques Robert

 

Les médecins oncologues Jérôme Barrière et Jacques Robert ont réussi à placer une réponse sur le site de Science. La voici (notre traduction) :

 

« La précision est de mise dans les débats sur les pesticides

 

Jérôme BARRIERE, oncologue médical, Polyclinique Saint-Jean, Cagnes-sur-Mer, France

Jacques ROBERT, oncologue médical, Université de Bordeaux, Bordeaux, France, INSERM Unité 1312

 

Dans leur lettre intitulée "La France doit protéger les pollinisateurs plutôt que de recourir aux pesticides", Schatz et al. affirment que les pesticides "ont un impact négatif sur la biodiversité, le fonctionnement des écosystèmes et la santé humaine" et appellent les législateurs français et européens à remplacer le projet de loi français par des politiques conformes au "consensus scientifique(1). Nous partageons l’objectif de réduire les dommages évitables causés aux écosystèmes et à la santé humaine. Cependant, les interventions scientifiques dans les débats sociétaux ne doivent pas faire l’impasse sur la proportionnalité, la quantification et la comparaison des risques.

 

La lettre utilise à plusieurs reprises le terme générique "pesticides", alors que la controverse française porte sur une molécule spécifique, l’acétamipride, un insecticide néonicotinoïde, dans le cadre d’utilisations agricoles et de conditions réglementaires spécifiques. Le terme "pesticides" englobe les herbicides, les fongicides, les insecticides et de nombreuses substances présentant des mécanismes d’action, des profils toxicologiques, des durées de persistance, des modes d’exposition et des effets écologiques différents. Les traiter comme une catégorie homogène peut être utile sur le plan rhétorique, en particulier dans un cadre militant, mais cela est scientifiquement inexact. Les politiques publiques ne peuvent se fonder uniquement sur une étiquette de catégorie générale. Elles doivent également prendre en compte la dose, l’exposition, le danger, le risque, les alternatives disponibles et les conséquences de la substitution. Elles doivent également tenir compte de l’équilibre entre l’usage agricole et les usages privés ou domestiques, et prendre en considération le fait que l’interdiction agricole seule ne suffirait pas à éliminer l’exposition individuelle à divers composés.

 

L'accent mis sur la France est également problématique. L'acétamipride n'est pas une substance illégale ou non évaluée dans l'Union Européenne. Son autorisation a été renouvelée par le règlement d'exécution (UE) 2018/113 de la Commission, adopté le 24 janvier 2018 et publié au Journal Officiel de l'Union Européenne le 25 janvier 2018, l'autorisation étant valable jusqu'au 28 février 2033 (2). La Commission Européenne précise aussi que, contrairement à plusieurs autres néonicotinoïdes, l’acétamipride a été considéré par l’EFSA, l’Autorité Européenne de Sécurité des Aliments, comme présentant un faible risque pour les abeilles dans les conditions évaluées (3). Si les données scientifiques indiquent que l’acétamipride ne devrait plus être utilisé, la cible appropriée est donc le cadre d’autorisation européen, et non pas uniquement les législateurs français qui tentent de remédier à une asymétrie entre les agriculteurs français et leurs concurrents européens.

 

Cela ne signifie pas que l’acétamipride est inoffensif, ni que des restrictions sont inutiles. Cela signifie que le débat doit être envisagé comme une question de gestion des risques, et non comme un raccourci moral. La lettre fait référence aux risques pour la santé humaine, mais elle n’aborde pas la manière dont, lors du débat public français de l’été 2025, le risque de cancer a parfois été invoqué à travers des raccourcis inexacts et des simplifications excessives. En particulier, la distinction entre corrélation et causalité a rarement été expliquée au grand public, alors qu’elle est centrale lorsqu’on aborde les expositions environnementales et le cancer. Comme nous l’avons fait valoir à l’époque en tant qu’oncologues, invoquer le cancer sans preuves épidémiologiques solides concernant la substance et l’exposition spécifiques en question risque de transformer une question scientifique complexe en slogan politique (4). La prévention du cancer exige du sérieux précisément parce que la maladie est si lourde à supporter. Ce sérieux implique de distinguer les causes majeures établies des risques hypothétiques, de faible ampleur ou insuffisamment quantifiés.

 

Le même principe s'applique à la biodiversité. Le déclin des pollinisateurs est un phénomène réel et grave, mais il est multifactoriel : la perte d'habitat, les agents pathogènes, les espèces invasives, le changement climatique, les pratiques agricoles et les expositions chimiques interagissent tous. Une réponse politique ne devrait pas consister à désigner une seule molécule comme représentative de l’ensemble du problème. Elle devrait comparer les avantages et les inconvénients attendus de chaque option, y compris la faisabilité agronomique et les conséquences environnementales des substituts. Certaines alternatives peuvent nécessiter davantage d’applications, des insecticides à plus large spectre, une pression accrue sur l’utilisation des terres ou d’autres compromis qui ont également une incidence sur la biodiversité.

 

Les scientifiques ont tout à fait le droit de participer aux débats publics. Mais lorsqu’ils vont au-delà de la production scientifique, lorsqu’ils plaident en faveur d’une législation, ils doivent respecter la rigueur scientifique : préciser l’agent, quantifier l’exposition, énoncer les incertitudes, comparer les ordres de grandeur et discuter des scénarios contrefactuels. Une approche de précaution qui ignore la proportionnalité peut devenir une mise en scène plutôt qu’une protection.

 

La France et l’Europe devraient protéger les pollinisateurs, améliorer les transitions agroécologiques et réduire la dépendance chimique inutile. Mais elles devraient le faire par le biais d’une réglementation fondée sur des preuves, spécifique à chaque molécule, basée sur l’exposition et mise en place au niveau européen. Pointer du doigt la France alors que l’Union Européenne autorise l’acétamipride jusqu’en 2033, et parler des "pesticides" comme s’il s’agissait d’une seule et même entité toxicologique, risque d’affaiblir plutôt que de renforcer la confiance du public dans la science.

 

Références

 

1. B. Schatz et al., France must protect pollinators over pesticides, Science 388, 366 (2026). DOI: 10.1126/science.aeg6003.

 

2. Commission Européenne, Règlement d'exécution (UE) 2018/113 de la Commission du 24 janvier 2018 renouvelant l'approbation de la substance active acétamipride, Journal officiel de l'Union Européenne, publié le 25 janvier 2018.

 

3. EFSA, "Peer review of the pesticide risk assessment of the active substance acetamiprid," EFSA Journal 14(11):4610, publié le 11 novembre 2016. DOI: 10.2903/j.efsa.2016.4610.

 

4. J. Barrière et J. Robert, "Cancérologues, nous ne signerons pas les pétitions contre la loi Duplomb et l’interdiction de l’acétamipride", Le Point, 31 juillet 2025.

 

Aucun conflit d’intérêts à déclarer. »

 

Publicité
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article