Comment le CIRC est devenu la nourrice de l'industrie du contentieux
La troisième monographie de l'agence sur le cancer consacrée au talc montre comment les avocats spécialisés dans les litiges se nourrissent des travaux scientifiques du CIRC
David Zaruk, The Firebreak*
L'industrie américaine du contentieux cherche sans cesse à trouver le prochain « Big Tobacco ». Alors que le nombre de cabinets d’avocats spécialisés en responsabilité civile augmente, que les coûts des litiges collectifs multi-districts s’alourdissent et que la dette se multiplie via les usuriers du financement des litiges, les cabinets d’avocats cherchent désespérément à trouver le prochain grand cancérogène ou à prolonger la durée de vie des dossiers existants. Au cœur de cette recherche se trouve leur communauté scientifique de consultants en litiges liés au Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC) et au Collegium Ramazzini.
Le CIRC a eu tendance à publier des monographies qui, « par pure coïncidence », ont une influence importante sur les preuves requises pour les procès à gros enjeux. Le cas le plus connu est la monographie du CIRC sur le glyphosate, qui portait déjà la marque de l’industrie du contentieux avant même que le groupe d’experts scientifiques de l’agence ne se fût réuni pour déterminer la cancérogénicité de l’herbicide. Le CIRC a également été utilisé pour produire des preuves supplémentaires afin d’augmenter le nombre de procès en cours, comme dans le cas du benzène (où des consultants en contentieux ont contraint le CIRC à revenir en arrière et à organiser une réunion supplémentaire d’une semaine du groupe d’experts chargé de la monographie afin de fabriquer un lien entre le benzène et le lymphome non hodgkinien). C’est le cas de la troisième et dernière monographie sur le talc, où le CIRC a été perçu comme travaillant pour le compte de l’industrie du contentieux.
| J'ai récemment publié une série en trois parties intitulée « SlimeGate » dénonçant les malversations scientifiques du CIRC dans sa troisième monographie sur le talc. Elle posait la question de savoir comment le CIRC avait pu produire trois monographies présentant des classifications de cancérogénicité différentes alors que les preuves scientifiques n'avaient pas changé. La conclusion a été que l'industrie du contentieux, par l'intermédiaire d'un groupe de scientifiques travaillant pour elle en tant que consultants, avait fait pression pour modifier les lignes directrices sur la manière dont le CIRC déterminait la cancérogénicité, ce qui a créé les conditions propices à une multiplication des poursuites judiciaires liées au talc (ainsi qu'à de nombreuses autres substances pour lesquelles les preuves étaient auparavant insuffisantes pour intenter des poursuites). Ce qui suit est une version abrégée de la manière dont l'industrie du contentieux a corrompu le CIRC dans le but de remporter des dizaines de milliers de procès (et comment le CIRC s'est plié à ses exigences). |
Le talc est un minéral naturel connu pour sa finesse et sa douceur. La plupart des gens connaissent le talc sous sa forme de poudre fine, le talc en poudre, mais il a un très large éventail d'utilisations, notamment dans de nombreux cosmétiques et produits de soins personnels, dans les produits pharmaceutiques comme agents de remplissage, excipients et lubrifiants, dans l'alimentation comme agents anti-agglomérants et agents de polissage, ainsi que dans de nombreuses applications industrielles allant de la céramique aux peintures, en passant par les plastiques et le papier. Le talc est également utilisé dans des produits scolaires tels que la craie, les matériaux de sculpture et les crayons de couleur.
Le talc et l’amiante sont tous deux des minéraux silicatés que l’on trouve souvent dans les mêmes gisements géologiques, ce qui suggère un risque de contamination croisée lors de l’extraction. Les industriels ont assuré aux consommateurs que leur talc était exempt d’amiante depuis les années 1970, mais de récentes poursuites judiciaires intentées par les Predatorts – les avocats prédateurs – ont tenté de jeter le doute sur cette affirmation. La première monographie du CIRC sur le talc, publiée en 1987, a examiné les risques professionnels liés au talc avec et sans fibres asbestiformes, concluant que seul le talc contenant de l’amiante était cancérogène (Groupe 1).
La deuxième monographie du CIRC sur le talc, publiée en 2010, a de nouveau examiné le talc avec et sans fibres asbestiformes, mais s'est concentrée sur l'utilisation de la poudre de talc du point de vue de l'inhalation par opposition aux applications périnéales. Elle a conclu qu'il existait des preuves limitées de cancérogénicité (Groupe 2B) pour l'utilisation périnéale de poudre corporelle à base de talc.
Il est important de noter qu’en 2010, il y avait déjà un certain nombre de poursuites judiciaires contre des sociétés minières de talc et des entreprises de soins personnels comme Johnson&Johnson (J&J). Mais les affaires gagnées contre J&J établissaient un lien entre le mésothéliome et la poudre de talc potentiellement contaminée par de l’amiante. Il y avait des milliers d’autres plaignants atteints de cancers qui ne correspondaient pas au lien avec l’amiante. Si seulement il pouvait y avoir des preuves reliant ces cancers au talc...
La troisième monographie du CIRC sur le talc, publiée en 2025, n’a examiné que le talc dépourvu de fibres asbestiformes et, contrairement aux deux monographies précédentes, a « réussi » à classer cette forme non contaminée de talc dans le groupe 2A – probablement cancérogène pour l’homme. (Une classification dans le groupe 2A était le minimum requis pour que les avocats puissent convaincre un jury de l’existence d’un lien entre l’exposition au talc et le cancer, permettant ainsi aux Predatorts d’élargir leur vivier de plaignants à un éventail plus large de cancers.)
On pourrait supposer que les différences observées dans les conclusions de ces trois monographies sur le talc s'expliquent par des recherches plus approfondies et un plus grand nombre de données permettant d'établir un lien avec certains cancers. Mais aucune nouvelle étude n’a apporté de preuves irréfutables permettant de faire passer le talc de la classification du groupe 3 (preuves insuffisantes de cancérogénicité) en 1987 au groupe 2B (peut-être cancérogène) en 2010, puis, en 2025, au groupe 2A (probablement cancérogène). Au contraire, une série d’irrégularités suggère que la troisième monographie sur le talc a été rédigée avec des arrière-pensées.
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Le groupe de travail du CIRC sur le talc de 2025 s’est largement appuyé sur l’étude animale du NTP de 1993, affirmant qu’elle fournissait des preuves suffisantes de cancérogénicité. Le problème ici est que la monographie du CIRC sur le talc de 2010 considérait cette même étude comme insuffisante et manquant de pertinence.
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Le Comité Consultatif du CIRC de 2019 a considéré le talc comme une substance prioritaire pour les prochaines réunions de monographies. Parmi les milliers de substances potentielles qui n’avaient pas encore été examinées par le programme de monographies, et étant donné qu’aucune étude significative n’avait été menée depuis la dernière monographie sur le talc, y avait-il vraiment une justification pour faire remonter le talc dans la liste des priorités ?
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Le CIRC a précipité la publication de la partie consacrée au talc des réunions d’experts en juin 2025 au lieu d’attendre et de publier la monographie complète en septembre de cette même année, en même temps que le chapitre sur l’acrylonitrile. Il n’y avait aucune raison de rompre avec le protocole de publication standard et de publier un document partiel pour le republier dans son intégralité trois mois plus tard.
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Il est important de noter qu’il y a eu une dissidence significative contre les conclusions de la classification du talc par le CIRC en 2025. Alors que le CIRC ne publie jamais les opinions dissidentes (les considérant comme des abstentions) et prétend que ses monographies représentent un consensus scientifique, les experts dissidents du groupe de travail sur le talc ne sont pas restés silencieux (voir ci-dessous). Compte tenu de leurs avis, la monographie du CIRC de 2025 sur le talc aurait dû classer le talc, au mieux, dans le groupe 2B, « peut-être cancérogène ».
La seule justification rationnelle de ces actions consiste à examiner les décisions du CIRC sous l’« angle des litiges ». En 2019, lorsque le Comité Consultatif du CIRC a fait remonter le talc dans la liste des priorités, les cabinets d’avocats accumulaient des dizaines de milliers de poursuites contre J&J concernant le talc, mais seules quelques-unes d’entre elles s’appuyaient sur le lien entre le mésothéliome et l’amiante.
La révision du préambule du CIRC en 2019 a également rendu presque certain que le talc non contaminé par l’amiante serait classé comme probablement cancérogène (voir ci-dessous). Précipiter la publication de la partie consacrée au talc de la monographie complète avant que le rapport final ne soit achevé n’aurait de sens que si l’on tient compte du nombre élevé de procès liés au talc alors en cours devant les jurys.
Mais l’accusation la plus accablante concernant la servitude contractuelle du CIRC envers l’industrie américaine du contentieux est peut-être la manière dont un groupe composé principalement de scientifiques travaillant comme consultants en contentieux pour des cabinets d’avocats américains spécialisés en responsabilité civile a œuvré à la révision du préambule du CIRC, le document d’orientation sur la manière dont le CIRC classe la cancérogénicité. Ils ont essentiellement veillé à ce que les monographies du CIRC soient « prêtes pour les procès ».
En 2016, un groupe de scientifiques étroitement liés au CIRC ou au Collegium Ramazzini a publié un article établissant un lien entre les cancers et dix caractéristiques clés. En 2019, cette approche stratégique a été intégrée à la révision du préambule du CIRC (le document d’orientation pour les classifications des monographies). Voir l’analyse de The Firebreak sur la stratégie des caractéristiques clés du CIRC.
Le concept des « caractéristiques clés » part du principe que les cancers partagent bon nombre de caractéristiques communes. Si une substance, par exemple, est génotoxique, altère l’ADN, induit un stress oxydatif ou une inflammation chronique… alors il y a une plus grande probabilité qu’elle soit cancérogène. La logique est que plus une substance partage ces caractéristiques, plus elle est cancérogène. Si le benzène, par exemple, partage sept des dix caractéristiques clés, on peut être fort de croire qu’il est cancérogène. Il convient de noter que le CIRC se contente de réaliser des évaluations des dangers ; ainsi, une conclusion telle que « le glyphosate est génotoxique » ne tient pas compte de la dose ou du niveau d’exposition à partir duquel un tel danger pourrait devenir un risque réel.
Le problème de cette approche par liste de contrôle est que n’importe quelle substance peut présenter un certain nombre de ces caractéristiques sans pour autant être cancérogène. Un article publié par Becker et al. a révélé que les 10 caractéristiques clés étaient si vagues qu’elles ne permettaient pas de distinguer un agent cancérogène d’un agent non cancérogène. Becker a testé les dix caractéristiques clés sur 248 substances (dont 54 étaient cancérogènes) et a constaté que la liste de contrôle du CIRC ne permettait pas de distinguer les substances non cancérogènes.
Une fois les règles du jeu modifiées par la révision du préambule, le CIRC a pu revenir en arrière et réévaluer un certain nombre de substances qui n’avaient pas donné lieu à des classifications favorables aux poursuites judiciaires (comme le talc). Mais les scientifiques des groupes de travail du CIRC n’appréciaient pas tous l’opportunité juridique de telles stratégies. Les scientifiques des groupes d’experts du CIRC ne travaillaient pas tous pour l'industrie américaine des litiges.
M. Andrew J. Ghio, de l'EPA, a fait partie du troisième groupe d'experts chargé de la monographie du talc du CIRC et a adressé une lettre à la rédaction de l'American Journal of Respiratory and Critical Care Medicine en février 2025 [Ma note : Il y avait 12 américains dans le groupe de travail, contre 16 non-américains, ainsi que 4 observateurs américains – voir aussi ici pour l'opinion de M. Ghio]. Il a fait remarquer que les différences de classification entre les monographies du CIRC sur le talc de 2010 et celles de 2025 ne reposaient pas sur de nouvelles recherches ou preuves, mais sur le fait que le CIRC avait mis à jour son préambule – les règles permettant de déterminer la cancérogénicité d'une substance.
« En tant que membre de ce groupe de travail, je suggère que cette conclusion est en partie en contradiction avec une classification antérieure du CIRC qui stipulait que le talc inhalé ne contenant pas d’amiante ni de fibres asbestiformes était un cancérogène du groupe 3 ("non classifiable"), tandis que l’utilisation périnéale de poudre corporelle à base de talc était un cancérogène du groupe 2B ("peut-être cancérogène") (2). Ces évaluations ont été menées par deux groupes de travail comprenant certains des mêmes experts qui ont examiné en grande partie les mêmes données (1, 2). Les conclusions divergentes des deux groupes peuvent refléter l’impact d’un préambule modifié des monographies du CIRC, publié entre les deux classifications, qui visait à fournir une méthode plus solide et plus transparente pour l’identification des risques cancérogènes (3). »
Pour cette raison, M. Ghio et d’autres membres du groupe de travail ont exprimé leur désaccord. Mais le CIRC n’a pas répondu à leurs préoccupations dans le rapport de la monographie.
Au moins dix des 16 scientifiques ayant participé à l’atelier du CIRC de 2012 visant à établir les Dix Caractéristiques Clés ont travaillé comme consultants en contentieux, y compris l’auteur principal et principal architecte de cette stratégie de liste de contrôle, Martyn T. Smith. [Ma note : tous les participants étaient états-uniens, sauf deux, M. Kurt Straif (CIRC) et un expert australien)] Ils connaissaient la valeur qu’une simple liste de contrôle aurait pour convaincre un jury du lien entre une substance et un cancer.
L'approche des Caractéristiques Clés n'est pas scientifique, évite d'avoir à traiter de l'épidémiologie, voire des preuves difficiles à établir de la cancérogénicité chez les rongeurs, et transforme la science en un processus automatisé. Il n'y a aucune justification scientifique pour que les Dix Caractéristiques Clés de la cancérogénicité aient été intégrées dans le document d'orientation du CIRC pour la classification des cancers.
Les responsables du programme de monographies du CIRC, à savoir le directeur Kurt Straif et la directrice par intérim Kathryn Guyton, ont été complices dès le début de la conception et de l’intégration de cette stratégie des caractéristiques clés. SlimeGate a rapporté comment ces deux scientifiques ont joué un rôle très actif pour faire entrer la monographie du CIRC sur le glyphosate dans la sphère politique et réglementaire, et comment ils ont utilisé des tactiques déloyales contre d’autres agences scientifiques en désaccord avec leurs conclusions.
Bon nombre de ces scientifiques sont également membres du Collegium Ramazzini, une sorte de club fermé de scientifiques militants étroitement lié au CIRC. Plusieurs d’entre eux ont participé à l’élaboration du concept de « réglementation contradictoire ». La logique, suivant le « La Jolla Tobacconization Playbook », est que la réglementation ne parvient pas à freiner le pouvoir et la pollution de l’industrie ; il vaut donc mieux que les scientifiques collaborent avec des cabinets d’avocats prédateurs et poursuivent l’industrie en justice sans relâche jusqu’à ce qu’elle se soumette (ou, mieux encore, fasse faillite). Cela a permis de mettre à genoux les géants du tabac et est désormais appliqué contre les industries des combustibles fossiles, des pesticides, des produits chimiques, du plastique et de l’alimentation. Et grâce au réseau CIRC/Ramazzini, cela a également rendu très riche un certain groupe restreint de scientifiques.
Un argument logique serait simplement de retirer les monographies du CIRC dont la corruption a été démontrée. Toutes les agences nationales d’évaluation des risques qui ont examiné les preuves du CIRC sur le glyphosate ont rejeté les conclusions et maintenu inchangées leurs réglementations sur l’herbicide. Cela devrait suffire à rétracter la monographie du CIRC sur le glyphosate (sans parler de la corruption révélée par Reuters dans la production de documents post-réunion du CIRC). Les opinions dissidentes de la monographie du CIRC de 2025 sur le talc, qui n’ont pas été attribuées, constituent une raison suffisante pour retirer ce document.
Mais rétracter ces monographies impliquerait que les monographies du CIRC ont une valeur scientifique. Il semble, de plus en plus, que leur seule valeur se trouve dans les prétoires.
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* David est le rédacteur en chef de The Firebreak. Il est également connu sous le nom de Risk-monger. Professeur à la retraite, analyste des risques pour la santé et l'environnement, communicateur scientifique, promoteur d'une politique fondée sur des données probantes et théoricien philosophique sur les activistes et les médias.
Source : How IARC became the Litigation Industry’s Wet Nurse
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