Sociologie dans les écoles d'agronomie : une arnaque médiatique
Le ministère de l'Agriculture a/aurait enjoint aux directeurs d'au moins quatre écoles d'agronomie (AgroParisTech, Instituts Agro – Dijon, Montpellier et Rennes-Angers) et à VetAgroSup de ne plus recruter ni sociologue ni politiste... Pipeau !
Partons d'un peu loin.
Il y a maintenant longtemps, je participais à une réunion dans laquelle furent évoqués les « whistleblowers », un terme alors devenu à la mode et que l'on a fini par traduire pompeusement par « lanceurs d'alerte », une désignation généralement flatteuse. Feu l'ambassadeur Philippe Petit, alors vice-directeur général de l'OMPI, avait répondu doucereusement : « Ça s'appelle un délateur. »
Un courageux délateur – ou une courageuse délatrice – a donc communiqué au prestigieux journal Le Monde – fondé en décembre 1944 par Hubert Beuve-Méry et issu de la Résistance – une « lettre d’objectifs » adressée par la direction générale de l’enseignement et de la recherche (DGER) du ministère de l'Agriculture à cinq établissements au moins (AgroParisTech, Instituts Agro – Dijon, Montpellier et Rennes-Angers, VetAgroSup) au sujet de la politique de recrutement.
Et Le Monde, sous la plume de M. Stéphane Foucart, s'empressa de diffuser l'« information », le 1er mai 2026, dans un style que nous ne connaissons que trop bien.
C'est, en titre, « Ni sociologues ni politistes recrutés : le ministère de l’agriculture soupçonné de vouloir réduire la part des sciences sociales dans la formation des agronomes »
Ah, les soupçons...
En chapô :
« Selon nos informations, le ministère de l’agriculture a enjoint aux écoles d’ingénieurs en agronomie de ne plus recruter d’enseignants-chercheurs en sociologie ou sciences politiques, au profit de partenariats avec des structures extérieures. »
Ce chapô apporte-t-il des preuves à l'appui du titre ? Que nenni !
L'article a trouvé une place dans l'édition papier datée du 5 mai 2026. En titre : « Dans les écoles d'agronomie, les sciences sociales menacées ». Au ton péremptoire fait suite, en sous-titre, un conditionnel journalistique du meilleur aloi : « Le ministère de l'agriculture aurait enjoint aux écoles d'ingénieurs en agronomie de ne plus recruter de sociologues ni de politistes ».
Le démarrage de l'article est délicieusement complotiste... mais ce n'est pas vraiment surprenant connaissant l'auteur et la minceur de l'« information » :
« Le ministère de l’agriculture craint-il que les futurs ingénieurs agronomes ne "bifurquent" en masse sous l’effet d’un enseignement critique ? En avril 2022, le discours de rupture de diplômés d’AgroParisTech, refusant de "participer aux ravages environnementaux et sociaux en cours" provoqué par le modèle agro-industriel, avait fait grand bruit. Quatre ans plus tard, une grande part des enseignants-chercheurs en sciences humaines et sociales d’écoles publiques d’ingénieurs en agronomie soupçonnent l’autorité de tutelle de vouloir réduire, par peur d’une "fuite des cerveaux", la place accordée à ces disciplines dans la formation des étudiants. »
C'est, tout compte fait, très intéressant : à en croire ces enseignants-chercheurs – aux chevilles très enflées – leur enseignement aurait été à l'origine ou aurait grandement contribué à cet épisode pour le moins navrant.
Navrant, ce n'est pas le fait que des étudiants aient « bifurqué » – après s'être quand même infligé la torture de subir l'enseignement honni et vilipendé jusqu'à l'obtention du précieux parchemin – mais que les organisateurs de la cérémonie de remise des diplômes leur aient permis de gâcher la fête et de ternir l'image de l'institution.
Les commentaires sous ce post sur LinkedIn fournissent un aperçu des ravages de la désinformation. (Source)
Mais allons au fait. Le Monde a publié deux éléments de la lettre aux directions d'école. Notons qu'ils sont derrière le péage dans la version électronique, de sorte que les lecteurs de cette version sont privés des éléments d'information les plus importants. Reporterre, qui a fait preuve de panurgisme le 4 mai 2026, les a en revanche repris dans « Le ministère de l’Agriculture veut moins de sciences sociales dans la formation des agronomes ».
Le premier élément ne soulève guère d'objections dans le monde qui se gargarise d'objections et de contestations :
« Vous veillerez à ce que les profils de recrutement d’enseignants-chercheurs prévoient directement la participation [...] au renforcement de la souveraineté alimentaire et à l’adaptation de l’agriculture aux transitions climatiques, en renforçant les compétences dans les domaines agronomiques. »
Dans le monde régi par la rationalité, en revanche, cette phrase artistiquement ciselée soulève bien des interrogations.
Le deuxième élément est l'objet du litige :
« Pour la sociologie ou les sciences politiques, vous privilégierez le partenariat avec des établissements extérieurs [instituts d’études politiques, facultés, écoles de commerce, etc.], seuls garants de disposer d’une diversité des écoles intellectuelles. »
Où est la volonté de réduire la part des sciences sociales dans la formation des agronomes et vétérinaires dans cette recommandation rédigée en termes choisis (« ...vous privilégerez... ») ?
Mais on peut parfaitement discuter de sa pertinence.
Les enseignants-chercheurs concernés auraient découvert cette missive en février dernier et ont adressé une lettre collective le 8 avril 2026 au directeur de la DGER, exprimant leur « stupéfaction » et leur « perplexité » et dénonçant une atteinte à l’autonomie pédagogique et à la liberté académique.
Il y a de quoi être stupéfait, en effet : il y a dans cette recommandation un élément de phrase qui constitue une critique au moins implicite de la qualité des enseignants-chercheurs des écoles concernées – sans compter le fait que l'INRAE compte pléthore de sociologues, etc.
Et le fait de « disposer d’une diversité des écoles intellectuelles » (sic), en tant que « seuls garants » n'empêche pas le risque d'exposer les étudiants des écoles sous tutelle du ministère de l'Agriculture à de véritables « croûtes » ou à des idéologues malfaisants.
Bref, il y avait de la matière pour un article ne versant pas dans le putaclic et l'arnaque médiatique. La place que devraient avoir les « sciences sociales » dans les formations d'ingénieurs est une vraie question.
On y vient, plus ou moins, dans la partie de l'article derrière le péage. Nous retiendrons qu'au 30 avril 2026, la DGER n'avait pas répondu aux enseignants... mais aux sollicitations du Monde ! Ses « explications » sont fort vaseuses. Mais il y a tout de même un élément important :
« […] Il ne s'agit nullement de suspendre le recrutement de sociologues, d'économistes ou de politistes. »
Explication de texte qui serait superflue dans un monde rationnel... Comment alors donner du crédit aux allégations alarmistes évoquées ci-dessus ? M. Stéphane Foucart poursuit dans un nouveau paragraphe :
« Malgré les dénégations du ministère, les lettres d'objectifs semblent bien avoir eté comprises par les directions d'établissements comme des demandes de réduire ou de suspendre les recrutements en sociologie et sciences politiques, déjà extrêmement rares [...] »
C'est du grand art devant lequel on ne peut que rester ébahi.
Reporterre cite aussi une réaction confiée au Monde sous couvert d'anonymat :
« Nos disciplines sont visées parce qu’elles sont mobilisées dans les situations de transition des pratiques agricoles, rendues nécessaires par des enjeux sanitaires et environnementaux [...]. Lorsqu’il s’agit de changer de modèle ou d’évaluer les effets de politiques publiques, les agronomes s’appuient sur le travail des sociologues, car les dimensions humaines sont centrales. »
Disons, pour rester poli, que c'est curieux... Et, si cela reflète une opinion générale parmi les enseignants du secteur, cela soutiendrait l'interprétation erronée de la recommandation du ministère.
Reporterre conclut avec grandiloquence :
« De là à y voir un élément du greenbacklash et de l’offensive générale contre l’agriculture biologique ou les alternatives écologiques, il n’y a qu’un pas. »
Non, non, Reporterre ne l'a pas franchi. C'est sur le mode : « Je dis ça, je dis rien »...
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