Remettre en perspective les inquiétudes concernant le glyphosate, un herbicide
Joe Schwarcz*
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Image : ACSH
Ce n'est qu'un des milliers de produits chimiques auxquels nous sommes régulièrement exposés. [Ma note : ce n'est pas le cas en France, où l'usage des herbicides au glyphosate a été considérablement restreint.]
Je ne cite pas souvent la Bible, mais je vais reprendre une phrase de Matthieu 7:7 : « Demandez, et l'on vous donnera; cherchez, et vous trouverez ». Matthieu ne pensait pas à la chimie, mais moi, bien sûr, oui. Mon point de vue est que si l’on teste un produit chimique avec des doses et des critères d’évaluation suffisants sur des rongeurs, on trouvera souvent un effet statistiquement significatif. La question clé, cependant, est de savoir si cet effet est biologiquement significatif et pertinent pour l’exposition humaine. Cette question revient sans cesse dans les discussions sur le glyphosate, l’herbicide le plus utilisé au monde.
Je suis de près l’histoire du glyphosate depuis les années 1990, lorsque les premières plantes génétiquement modifiées pour résister à cet herbicide ont été introduites. Presque immédiatement, il y a eu une réaction instinctive contre le génie génétique, comme c’est souvent le cas lors de l’introduction de toute nouvelle technologie, qu’il s’agisse de la vaccination, des fours à micro-ondes ou des téléphones portables.
Les agriculteurs, cependant, ont accueilli favorablement cette nouvelle technologie, car elle leur permettait de pulvériser du glyphosate sur leurs champs pour éliminer les mauvaises herbes sans nuire aux cultures. Mais cela a également entraîné une utilisation accrue du glyphosate, ce qui a donné lieu à des centaines d’études sur les risques d’exposition professionnelle au glyphosate ainsi que sur les conséquences de la consommation de traces de résidus dans les aliments.
Évidemment, je n’ai pas lu tous les articles publiés sur ce produit chimique, mais je pense en avoir lu suffisamment pour me forger une opinion. J’ai examiné de nombreuses études d’alimentation sur des rongeurs, des tests de détection du glyphosate dans l’urine humaine et des enquêtes épidémiologiques sur les taux de cancer chez les applicateurs. Ma conclusion ? Les résidus alimentaires ne présentent aucun risque pour le consommateur, mais un faible risque de lymphome non hodgkinien chez les applicateurs qui n’utilisent pas d’équipement de protection adéquat ne peut être exclu.
En 2012, les médias se sont rués sur un article publié par Gilles-Éric Séralini et son groupe, qui montrait des photos de grosses tumeurs sur des rats nourris avec du maïs génétiquement modifié pour résister au glyphosate. Cette étude a été largement critiquée au sein de la communauté scientifique pour avoir utilisé un nombre trop restreint d’animaux et une souche de rats prédisposée aux tumeurs spontanées.
Les statistiques des chercheurs ont également fait l’objet de critiques, certains scientifiques soulignant qu’il n’y avait en réalité aucune différence statistique dans l’incidence des tumeurs entre le groupe expérimental et le groupe témoin. L’article a finalement été retiré car les preuves ont été jugées « non concluantes ». Néanmoins, l’idée selon laquelle le glyphosate serait lié au cancer s’est ancrée dans l’esprit du public.
La controverse a pris de l’ampleur en 2015 lorsque le Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC) a classé le glyphosate dans la catégorie 2A, réservée aux substances « probablement cancérigènes pour l’homme ». Il existe de nombreuses incompréhensions concernant cette classification, qui repose sur le danger et non sur le risque. Le danger signifie qu’une substance a la capacité de provoquer un cancer dans certaines conditions. Il peut s’agir de favoriser la croissance de cellules cancéreuses dans une boîte de Pétri ou de déclencher une tumeur en administrant des doses extrêmement élevées à des animaux de laboratoire. Le risque consiste à déterminer si une substance peut provoquer un cancer dans des conditions réelles.
Tout nouveau produit pharmaceutique, additif alimentaire ou pesticide introduit sur le marché nécessite la détermination de la dose journalière admissible (DJA), exprimée en mg/kg de poids corporel/jour. Il s’agit de la quantité pouvant être consommée chaque jour, tout au long de la vie, sans risque appréciable pour la santé. Cette valeur est déterminée par des études de toxicité, de reproduction et de génotoxicité menées sur des rongeurs nourris avec différentes doses de la substance. Une détermination importante est celle du niveau sans effet nocif observé (NOAEL, DSENO en français), soit la quantité maximale qui n'a aucun effet sur les animaux de laboratoire.
Une fois tous les facteurs pris en compte, la DJA du glyphosate, telle que déterminée par les agences de réglementation les plus strictes, est de 0,5 mg/kg/jour. D'après les résidus présents dans les aliments, l'exposition alimentaire quotidienne typique pour l'homme s'élève à 0,001 mg/kg, soit 1/500e de la DJA. De plus, la cancérogénicité chez les rongeurs commence à une dose environ 100.000 fois supérieure à la quantité estimée de résidus de glyphosate dans l'alimentation humaine. C'est pourquoi je ne pense pas qu'il y ait lieu de s'inquiéter des résidus alimentaires.
L'exposition professionnelle, c'est une autre histoire. Il existe quelques études cas-témoins dans lesquelles des patients chez qui un lymphome non hodgkinien avait été diagnostiqué ont été comparés à des personnes ne souffrant pas de cette maladie et ont également été interrogés sur leur utilisation du glyphosate. L'incidence naturelle de ce cancer est d'environ 2 %, et chez les personnes les plus exposées, elle s'est avérée être de 2,6 %, ce qui signifie environ six cas supplémentaires pour 1.000 personnes au cours d'une vie. Il s'agit là de personnes qui utilisent le glyphosate dans le cadre de leur travail à des niveaux d'exposition jamais rencontrés par le grand public. Et, bien sûr, une association ne peut jamais prouver une relation de cause à effet. Les travailleurs exposés au glyphosate dans le cadre de leur activité professionnelle peuvent également être exposés à divers autres produits agrochimiques.
Le problème des études cas-témoins est qu’elles reposent sur la mémoire humaine, qui n’est pas très fiable. Les personnes chez qui un cancer a été diagnostiqué sont plus enclines à fouiller dans leur mémoire pour trouver des substances qui, selon elles, auraient pu causer la maladie, et comme elles ont peut-être entendu parler d’un lien avec le glyphosate, elles peuvent déclarer l’avoir utilisé, tandis que les personnes en bonne santé sont moins susceptibles de signaler son utilisation.
Les études prospectives, dans lesquelles les sujets consignent leur utilisation d’une substance sur plusieurs années et où les chercheurs examinent ensuite leurs dossiers médicaux documentés pour voir s’il existe un lien, sont bien plus fiables. L’étude la plus célèbre de ce type est l’Agricultural Health Study aux États-Unis, qui a suivi des dizaines de milliers d’applicateurs de pesticides et n’a trouvé aucune association statistiquement significative entre l’utilisation du glyphosate et le cancer en général ou le lymphome non hodgkinien.
Étant donné que les preuves indiquant que le glyphosate constitue un risque pour la santé humaine vont de rares cas d’exposition professionnelle à l’absence totale de cas d’exposition chez les consommateurs, comment expliquer que Bayer – le distributeur du Roundup, la formulation de glyphosate la plus populaire – ait versé des milliards de dollars pour régler des poursuites judiciaires alléguant des dommages causés par ce produit chimique ?
Malheureusement, les tribunaux ne rendent pas leurs jugements uniquement sur la base de données scientifiques. Les jurys peuvent être influencés par des anecdotes convaincantes, des récits émotionnels, des données triées sur le volet, et surtout par ce qui est perçu comme une faute de la part des grandes entreprises.
Un article majeur publié en 2000, largement cité pour démontrer la sécurité du glyphosate, a récemment été rétracté en raison d’une possible écriture fantôme par des employés de Monsanto, le fabricant du Roundup à l’époque. Des inquiétudes ont également été soulevées concernant des compensations financières non divulguées versées aux auteurs cités et un recours excessif à des données non publiées fournies par l’entreprise. L’article a été rétracté en raison de ces préoccupations éthiques, et non à cause de données falsifiées comme certains l’ont prétendu.
Enfin, considérez que le glyphosate n’est qu’un des milliers de produits chimiques auxquels nous sommes régulièrement exposés et je soupçonne que si chacun d’entre eux était testé avec la même rigueur que le glyphosate, des effets indésirables à certaines doses chez certaines espèces seraient détectés.
« Cherchez et vous trouverez. »
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* Cet article a été publié en premier lieu ici.
Le Dr Joe Schwarcz est directeur du « Bureau pour la science et la société » de l'Université McGill, dont la mission est de faire la part des choses entre le sensé et l'absurde. Il est réputé pour ses conférences publiques à la fois instructives et divertissantes, qui abordent des sujets allant de la chimie des aliments aux liens entre le corps et l'esprit.
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