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Ces grandes femmes de la science invisibilisées : l'effet Matilda

25 Mai 2026 Publié dans #Divers

Ces grandes femmes de la science invisibilisées : l'effet Matilda

 

Barbara Pfeffer Billauer*

 

 

Image : ACSH

 

 

Cela fait maintenant deux ans que la série « Great Women of Science » a vu le jour, mettant en avant des femmes qui ont apporté des contributions notables à la science, à la technologie ou à la santé, mais qui sont restées largement méconnues, les prix Nobel qu’elles méritaient ayant souvent été décernés aux hommes avec lesquels elles ont collaboré. Ce phénomène porte un nom : « l’effet Matilda ».

 

 

L'effet Matilda : comment les découvertes des femmes sont occultées

 

Le préjugé qui consiste à ne pas reconnaître les réalisations des femmes scientifiques et inventrices, dont le travail est souvent attribué à leurs collègues masculins, a été identifié pour la première fois par la suffragiste Matilda Joslyn Gage en 1870. Le terme « effet Matilda » a été inventé par l'historienne des sciences Margaret Rossiter en 1993. La femme à l’origine de ce concept, telle que décrite dans l’article de Mme Gage intitulé Woman as Inventor, était Catherine Littlefield, à qui Mme Gage attribue l’invention de l’égreneuse à coton. (Et vous pensiez que c’était Eli Whitney ?)

 

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« L’invention la plus remarquable de l’époque… l’égreneuse à coton… doit son origine à une femme, [l’employeuse et mécène de Whitney], Catherine Littlefield Greene, à qui l’idée est venue. »

 

Selon Rossiter, parmi les femmes notables victimes de ce préjugé figuraient :

 

  • Trotula, une femme médecin italienne du XIIe siècle, qui a écrit des livres qui, après sa mort, ont été attribués à des auteurs masculins.

     

  • Nettie Stevens, une généticienne américaine qui a découvert les chromosomes sexuels X et Y en 1905, et dont les travaux ont été attribués au lauréat du prix Nobel Thomas Hunt Morgan.

     

  • Marietta Blau, une physicienne des particules autrichienne, qui a été la première à utiliser des émulsions photographiques nucléaires pour visualiser et mesurer avec précision des particules nucléaires à haute énergie. Bien qu’elle ait reçu plusieurs prix, dont le prix Lieben en 1937, elle a été ignorée par le Comité Nobel.

     

  • Tout comme Lise Meitner, Rosalind Franklin, les généticiennes Esther Lederberg et Barbara McClintock, la mathématicienne Emmy Noether, la physiologiste Gerti Cori et la philosophe des sciences, la duchesse Margaret Cavendish, dont les contributions ont été présentées dans ma série « Great Women »

 

Mais ces femmes ignorées, et leurs contributions extrêmement importantes à la science et à la société, ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Prenons l’exemple de Muriel Wheldale, qui a mené des travaux fondateurs en génétique biochimique, un domaine qui, jusqu’à récemment, a notoirement négligé de reconnaître les femmes, y compris les contributions de Martha Chase, Laura Garnjobst et Daisy Dussoix, pour n’en citer que quelques-unes. Certaines de ces femmes ont surmonté les affronts et les insultes et ont continué à briller ; pour d’autres, le traumatisme émotionnel était trop lourd à porter, et elles se sont retirées de toute contribution scientifique ou ont sombré dans l’oubli.

 

 

Dr Martha Chase : co-découvreuse du rôle de l’ADN

 

Après avoir obtenu son diplôme universitaire en 1950, Martha Chase a été affectée comme assistante de laboratoire d’Alfred Hershey à Cold Spring Harbor. Alfred Hershey était un généticien spécialiste des phages [1] qui a mené l’une des expériences les plus célèbres de la biologie moléculaire, s’appuyant sur les travaux du lauréat du prix Nobel Joshua Lederberg. Son expérience du « mixeur » a prouvé que l’ADN portait l’information génétique. Leur article commun, publié en 1952, confirmait que l’information génétique n’était pas véhiculée par les protéines, comme tout le monde le croyait, mais par l’ADN.

 

Il est intéressant de noter que sa biographie mentionne son assistante, Martha Chase, tout en soulignant le lien avec les travaux de Joshua Lederberg, bien que la contribution de l’épouse et collaboratrice de Lederberg en soit exclue, tout comme le serait bientôt celle de Martha Chase lorsque ces travaux furent examinés par le Comité du prix Nobel.

 

« Il n’y a pas de mal à être modeste, mais on ne veut pas non plus rester dans l’anonymat »,

Alice Hamilton, mère de la médecine du travail aux États-Unis

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Certains auteurs attribuent sa triste vie personnelle à un manque de reconnaissance. Hershey, mais pas Chase, a reçu le prix Nobel en 1969, qu’il a partagé avec Salvador Luria et Max Delbrück pour leurs travaux sur la structure génétique des virus. Comme le prix Nobel ne peut être partagé par plus de trois personnes, le statut de Chase en tant que technicienne de laboratoire a « justifié » son exclusion. Par la suite, elle a obtenu un doctorat à l’USC en 1964, mais peu après, elle a complètement abandonné ses activités scientifiques. Elle est décédée des suites d’une démence en 2003.

 

 

Dr Laura Garnjobst : co-découvreuse de la fonction des gènes

 

Après avoir obtenu son doctorat à Stanford en 1936, Laura Garnjobst devint responsable du laboratoire de génétique d’Edward Tatum et occupa le poste d’assistante de recherche auprès de lui, fonction qu’elle conserva jusqu’à la fin de leur carrière respective. Bien qu'elle ait été promue professeure agrégée de microbiologie à l'Université Rockefeller lorsque Tatum remporta le prix Nobel en 1958, qu'il partagea avec Joshua Lederberg pour avoir découvert que les gènes agissent en régulant des processus chimiques précis, ni Tatum ni ses biographes ne mentionnent son nom ou son rôle dans ses travaux. Cela fait de 1958 une année charnière pour les préjugés anti-femmes du Comité Nobel, qui a ignoré les contributions tant du Dr Garnjobst que de l’épouse de Lederberg, Esther.

 

 

Dr Daisy Dussoix

 

La plupart d’entre nous ont entendu parler d’Harold Varmus, le premier lauréat du prix Nobel à diriger les NIH. Mais combien d’entre nous ont entendu parler de sa collaboratrice, le Dr Daisy Dussoix ? La biophysicienne Daisy Dussoix a collaboré avec Varmus et J. Michael Bishop à leurs travaux sur le rôle des rétrovirus dans le développement du cancer, pour lesquels ils ont remporté le prix Nobel en 1989. Ces recherches ont permis de découvrir des oncogènes rétroviraux (gènes du cancer), démontrant que ces oncogènes peuvent provenir de gènes cellulaires normaux (proto-oncogènes), qui peuvent être activés par mutation pour devenir des gènes cancérigènes.

 

Le Dr Dussoix a participé de manière intégrale à ces travaux, qui se sont poursuivis grâce à sa collaboration avec le lauréat du prix Nobel Werner Arber. Mais « son rôle central […] a été ignoré par le comité du prix Nobel de 1978 », qui a décerné le prix à trois hommes qui n’ont pas suffisamment reconnu ses contributions.

 

« Je suis très en colère, car apparemment, il [Werner Arber] n’a pratiquement pas mentionné mon nom, alors que j’ai accompli la moitié du travail pour lequel il a reçu le prix Nobel. »

Dr Daisy Dussoix.

 

Fanny Hesse : la femme qui a inventé l’agar et permis la recherche bactériologique

 

Prenons l’exemple de Frau Fanny Hesse, épouse, technicienne et collaboratrice du Dr Walter Hesse, un collègue de Robert Koch. C’est Mme Hesse qui a été la première à utiliser l’agar comme milieu de culture solide pour la mise en culture bactérienne, et sans elle, les travaux fondateurs de Koch, tels que la découverte des bactéries responsables de l’anthrax et du choléra, auraient été impossibles.

 

 

L’effet Matthieu

 

D'un point de vue sociologique, l'effet Matilda serait un corollaire de l'effet Matthieu, selon lequel les scientifiques les plus célèbres se voient plus souvent attribuer le mérite des découvertes que les jeunes chercheurs qui ont collaboré avec eux ou qui ont en réalité effectué le travail initial ; c'est un terme dérivé d'un des pères fondateurs de la sociologie, Robert Merton.

 

« Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l'abondance, mais à celui qui n'a pas on ôtera même ce qu'il a. »

Évangile selon Matthieu 13:12

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Ironiquement, une autre victime de l’effet Matilda fut la collaboratrice de Merton, qui devint plus tard son épouse, Harriet Zuckerman, qui fournit les données essentielles pour les travaux de son mari. La publication initiale de 1968 réduit son rôle à une série de notes de fin d’ouvrage (plutôt qu’à celui d'une co-autrice), ce que Merton reconnut plus tard comme une erreur.

 

 

Quand le talent est jugé équitablement

 

L’existence de l’effet Matilda a été vérifiée et corroborée par des études menées aux Pays-Bas, en Italie et en Espagne. D’autres études contredisent ces conclusions dans les domaines de la psychologie et de la sociologie, bien que le phénomène soit largement reconnu dans d’autres domaines, tels que la musique. Une étude pionnière a démontré que l'utilisation d'écrans pour dissimuler l'identité des candidats à un orchestre augmentait de 11 points de pourcentage les chances des femmes de passer les épreuves préliminaires et de 30 % leurs chances d'être sélectionnées lors des épreuves finales.

 

 

Ce qui se perd lorsque les femmes ne sont pas reconnues

 

L'effet Matilda n'est pas seulement une note de bas de page de l'histoire – c'est un schéma persistant qui continue d'effacer les contributions scientifiques des femmes, de mettre artificiellement en avant les hommes qui en ont bénéficié et de décourager les femmes de poursuivre leurs rêves ou de persévérer dans leur travail. Les archives montrent à quel point les femmes ont souvent été à l’origine des percées scientifiques, tandis que les hommes en ont récolté les lauriers. Pourtant, le succès des auditions « à l’aveugle » pour les orchestres prouve une chose importante : lorsque les préjugés sont écartés, le talent a enfin la possibilité de s’exprimer. La rectification des archives scientifiques exige la même clarté – non seulement par souci d’équité, mais aussi comme une étape nécessaire pour encourager le talent et favoriser les contributions à la société en reconnaissant le génie pour ce qu’il est et pour ceux qui l’ont réellement produit.

 

_______________

 

[1] Un phage est un virus qui infecte spécifiquement les bactéries, s’y réplique et les détruit.

 

Source : A Hidden Legacy: The Life and Work of Esther Zimmer Lederberg, Tom Schindler

 

Source : Great Women of Science Go Missing: The Matilda Effect | American Council on Science and Health

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