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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Régimes alimentaires et cancers : encore une étude, mais de bonne facture

11 Avril 2026 Publié dans #Article scientifique, #Alimentation, #Santé

Régimes alimentaires et cancers : encore une étude, mais de bonne facture

 

 

 

 

Un article publié dans le British Journal of Cancer rapporte les résultats d'une étude sur 1,8 million de personnes – en grande majorité adeptes d'une alimentation sans exclusions – issues de neuf cohortes (Royaume-Uni, États-Unis, Taïwan, Inde) et suivies pendant 16 ans en moyenne. Elle se révèle de bonne facture et, surtout, sans message militant.

Et puis est venue l'exploitation médiatique...

 

 

Une équipe de 30 – pas moins ! – auteurs, menée par Yashvee Dunneram, a publié dans le British Journal of Cancer un article sur les régimes alimentaires et les cancers, avec un titre manifestement « orienté » : « Vegetarian diets and cancer risk: pooled analysis of 1.8 million women and men in nine prospective studies on three continents » (régimes végétariens et risque de cancer : analyse groupée portant sur 1,8 million de femmes et d'hommes issus de neuf études prospectives menées sur trois continents).

 

Un titre neutre – et objectif puisqu'il est aussi question d'autres régimes – aurait consisté à écrire, par exemple : « régimes alimentaires... » Mais ce ne serait sans doute pas de nature à appâter l'éditeur de la revue et les lecteurs...

 

 

Le résumé

 

Le résumé ne fait état que des sites de cancers pour lesquels les auteurs ont trouvé une différence statistiquement significative ; c'est conforme aux bonnes pratiques. Le voici (découpé) :

 

« Contexte

 

Les régimes végétariens pourraient avoir une incidence sur le risque de cancer.

 

Méthodes

 

Nous avons étudié 1.645.555 consommateurs de viande, 57.016 consommateurs de volaille, 42.910 pescatariens, 63.147 végétariens et 8.849 végétaliens répartis dans 9 cohortes (Royaume-Uni, États-Unis, Taïwan, Inde).

 

Après un suivi médian de 16 ans, les cancers incidents étaient les suivants : 4.504 cancers de la bouche et du pharynx, 1.308 cancers de l'œsophage (cellules squameuses), 2.105 cancers de l'œsophage (adénocarcinome), 3.578 cancers de l'estomac, 30.528 cancers colorectaux, 2.970 cancers du foie, 8.030 cancers du pancréas, 3.077 cancers du poumon (chez les non-fumeurs), 61.368 cancers du sein, 11.220 cancers de l'endomètre, 8.076 cancers de l'ovaire, 45.946 cancers de la prostate, 7.193 cancers du rein, 6.869 cancers de la vessie, 11.651 lymphomes non hodgkiniens, 4.658 myélomes multiples et 7.306 leucémies.

 

Une régression de Cox multivariée a été utilisée pour estimer les rapports de risque (HR) spécifiques à chaque cohorte et les intervalles de confiance (IC) à 95 %, et les résultats ont été combinés à l'aide d'une méta-analyse.

 

Résultats

 

Par rapport aux consommateurs de viande,

 

  • les consommateurs de volaille présentaient un risque plus faible de cancer de la prostate (0,93, 0,88–0,98),

  • les pescatariens présentaient des risques plus faibles de cancer colorectal (0,85, 0,77–0,93), du sein (0,93, 0,88–0,98) et du rein (0,73, 0,58–0,93),

  • les végétariens présentaient un risque plus faible de cancer du pancréas (0,79, 0,65–0,97), du sein (0,91, 0,86–0,97), de la prostate (0,88, 0,79–0,97), du rein (0,72, 0,57–0,92) et de myélome multiple (0,69, 0,51–0,93), mais un risque plus élevé de carcinome épidermoïde de l’œsophage (1,93, 1,30–2,87),

  • et les végétaliens présentaient un risque plus élevé de cancer colorectal (1,40, 1,12–1,75).

 

Conclusions

 

Les régimes végétariens pourraient influencer le risque de plusieurs cancers. Il convient d'interpréter ces résultats avec prudence.

 

 

Les résultats détaillés

 

Les auteurs ont présenté leurs résultats détaillés dans les trois figures que voici :

 

 

 

 

 

 

Nous ne reproduirons pas ici les légendes, lesquelles détaillent les – nombreuses – co-variables prises en compte. Manifestement, les auteurs se sont attachés à faire un travail sérieux, aussi exhaustif que possible.

 

Nous avons calculé les incidences totales de cancers pour les différents groupes, avec les résultats suivants : régime sans exclusions : 12,3 % ; régime sans viande rouge mais avec poulet : 11,0 % ; régime sans viande avec poisson : 8,1 % ; régime végétarien : 6,5 % ; régime végétalien (végan) : 5 % (sur une population très limitée).

 

 

Une étude observationnelle

 

Travail sérieux, certes. Il n'en demeure pas moins que c'est une étude observationnelle, sujette par construction à des biais (notamment de recrutement et de fiabilité des auto-déclarations sur les régimes alimentaires – qui peuvent varier dans le temps – et les autres facteurs pertinents).

 

L'examen des résultats complets, statistiquement significatifs ou non, montre d'ailleurs des « curiosités ». Mais c'est la loi du genre.

 

The Guardian a écrit dans « Vegetarians have ‘substantially lower risk’ of five types of cancer » (les végétariens présentent un « risque nettement moindre » de développer cinq types de cancer) :

 

« Les participants à ces études ont été suivis pendant 16 ans en moyenne ; si cela a permis aux scientifiques d’évaluer efficacement l’incidence du cancer, cela signifie également que les habitudes alimentaires ont évolué depuis les années 1990 et 2000, époque à laquelle bon nombre d’entre eux ont été recrutés. La consommation d’aliments ultra-transformés s’est par exemple généralisée, et les produits végétaliens tels que le lait d’avoine sont désormais souvent enrichis en calcium et en autres nutriments.

 

Le professeur Jules Griffin, directeur du Rowett Institute de l'Université d'Aberdeen, qui n'a pas participé à la recherche, a déclaré que ces travaux étaient impressionnants. "Ce qui manque à cette étude, c'est une comparaison avec un groupe suivant les recommandations alimentaires du NHS Eatwell, où la consommation de viande et de poisson est modérée, mais apporte en même temps des nutriments importants à l'alimentation – cela pourrait être le régime alimentaire optimal pour réduire le risque de cancer lié à l'alimentation au sein de la population", a-t-il ajouté. »

 

Science & Vie relève aussi dans « Les régimes sans viande protègeraient de 5 cancers mais exposeraient à 2 autres pathologies inattendues » :

 

« Les variations de qualité nutritionnelle au sein des populations végétariennes n'ont pas été prises en compte dans l'analyse. Un végétarien consommant majoritairement des produits transformés riches en sucre et en sel présente un profil métabolique distinct d'un végétarien privilégiant les légumineuses, les céréales complètes et les légumes frais. Cette hétérogénéité limite la capacité à formuler des recommandations universelles pour tous les régimes sans viande.

 

L'origine géographique des cohortes constitue une autre limite méthodologique importante. Les données proviennent essentiellement d'Europe et d'Amérique du Nord, avec une représentation modeste de l'Asie via Taïwan et l'Inde. Les pratiques végétariennes traditionnelles en Asie du Sud et du Sud-Est, souvent associées à des combinaisons alimentaires spécifiques optimisant l'absorption des nutriments, restent sous-documentées dans cette méta-analyse. »

 

 

La conclusion

 

Les auteurs rappellent en conclusion leurs principaux résultats et écrivent :

 

« […] Les recherches futures devraient examiner les rôles médiateurs potentiels des facteurs métaboliques et des carences nutritionnelles, et recueillir davantage de données, en particulier chez les végétaliens et au sein de populations situées en dehors de l'Europe occidentale et de l'Amérique du Nord. Il convient d'interpréter avec prudence la généralisation des résultats, car les régimes alimentaires et les apports nutritionnels, tant chez les végétariens que chez les non-végétariens, peuvent varier considérablement au sein des populations et d'une population à l'autre. »

 

On ne peut qu'apprécier à sa juste valeur la prudence des auteurs.

 

On ne peut en dire autant d'autres équipes, comme celle qui exploite la cohorte NutriNet-Santé...

 

 

L'étude et le Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC)

 

Le Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC) a classé la consommation de viande rouge comme « probablement cancérogène pour l'homme » (Groupe 2A) et la viande transformée comme « cancérogène » (Groupe 1) en octobre 2015.

 

Dans le cas de la viande rouge, la conclusion s'est fondée sur des « preuves limitées » – une association positive, d'autres explications telles que le hasard, des biais ou des facteurs de confusion non totalement exclus ne pouvant être totalement écartées – pour le cancer colorectal et, dans une moindre mesure, les cancers du pancréas et de la prostate.

 

Yashvee Dunneram et al. ont trouvé, au contraire, une légère augmentation du cancer colorectal chez les végétariens (1,03, IC 0,94 – 1,13). Leurs résultats s'accordent avec les indications du CIRC pour le cancer du pancréas (une diminution significative pour les végétariens à 0,79, IC 0,65 – 0,97) et pour le cancer de la prostate (0,88, IC 0,79 – 0,97).

 

Qu'en conclure ? Les études observationnelles...

 

 

Quelques échos médiatiques

 

L'article a, bien sûr, trouvé des échos dans les médias. Nous n'en ferons pas une analyse détaillée. Dans l'ensemble, les articles sont pondérés, mais pas nécessairement sans faire honneur à la pondération des auteurs de l'article scientifique.

 

Une série de journaux régionaux ont utilisé une même base d'article. La Dépêche du Midi titre par exemple : « Un régime végétarien réduit le risque de certains cancers (mais pas tous) ».

 

Ils se terminent par une recommandation :

 

« Pour le Dr Helen Croker, directrice adjointe de la recherche au Fonds mondial de recherche contre le cancer, "nous avons financé cette recherche car les personnes qui envisagent de réduire leur consommation de viande méritent des données probantes fiables. Cette étude fournit les données les plus complètes à ce jour sur les régimes végétariens et sans viande et le risque de cancer. Les résultats suggèrent que les régimes sans viande sont associés à un risque moindre de certains cancers, mais pas de tous, ce qui souligne d’importantes différences entre les types de cancer et le rôle des différents régimes alimentaires. Pour renforcer votre protection globale contre le cancer, nous vous conseillons de composer vos repas autour de céréales complètes, de légumineuses, de fruits et de légumes, d’éviter la viande transformée et de limiter la viande rouge". »

 

On reste dans le classique.

 

Pourquoi Docteur fait partie de ceux qui ont résisté au titre putaclic. C'est : « Etre végétarien protège-t-il vraiment du cancer ? » En chapô :

 

« Une étude menée sur plus de 1,8 million de personnes révèle que les régimes végétariens pourraient réduire le risque de plusieurs cancers, comme celui du pancréas ou du rein. Pour d'autres au contraire, ils l'augmenteraient. »

 

Et puis il y a Le Monde... de M. Stéphane Foucart : « Certains cancers seraient moins fréquents chez les végétariens : prostate, sein, pancréas… »

 

En chapô :

 

« Une étude fondée sur le suivi durant quinze ans de plusieurs cohortes dans quatre pays conclut à une baisse du risque chez les individus qui s’abstiennent de consommer des produits carnés. »

 

Ben non... Selon le résumé de l'étude, c'est :

 

« Les régimes végétariens pourraient influencer le risque de plusieurs cancers. Il convient d'interpréter ces résultats avec prudence. »

 

Mais il y a le conditionnel journalistique de prudence dans le titre... Ouf !

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