Glyphosate et gaz à effet de serre, etc.
Atlantico m'a demandé mes contributions pour un article publié le 15 mars 2026 sous le titre : « Le glyphosate, "ennemi" des écologistes, mais ami de l’agriculture et des émissions mondiales de CO2 ». Voici mes réponses (l'introduction est d'Atlantico).
Le glyphosate est souvent présenté comme l’ennemi public numéro un des écologistes. Pourtant, selon une étude récente de l’économiste agricole Graham Brookes, son utilisation pourrait contribuer à réduire les émissions mondiales de CO2 en facilitant le développement de l’agriculture de conservation des sols. Entre réduction du travail du sol, économies de carburant et stockage accru de carbone, les effets indirects de cet herbicide relancent le débat sur son rôle réel dans la transition agricole.
1- Selon une étude récente de l’économiste agricole Graham Brookes publiée dans la revue GM Crops & Food, l’usage du glyphosate contribuerait à réduire les émissions mondiales de CO₂ grâce au développement du semis direct et du travail du sol réduit. Quels sont les principaux enseignements de cette étude sur le glyphosate et comment interprétez-vous ces résultats ?
Cet article – Glyphosate use in agricultural production: it’s contribution to global carbon dioxide emissions (utilisation du glyphosate dans la production agricole : sa contribution aux émissions mondiales de dioxyde de carbone) – est d'une lecture assez ardue.
Voici le résumé qu'en a fait l'ISAAA (Service International pour l'Acquisition d'Applications Biotechnologiques Agricoles) :
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Les pratiques mondiales d'agriculture de conservation (travail réduit et semis direct) permettent une réduction nette de 138,2 milliards de kg de CO2e grâce à une moindre consommation de carburant et à une meilleure rétention du carbone dans le sol.
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Si les terres actuellement soumises à l'agriculture de conservation étaient labourées de manière conventionnelle, elles émettraient 41,47 milliards de kg de CO2e. Cela représente une économie totale de 179,67 milliards de kg de CO2e par rapport aux systèmes conventionnels.
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L'utilisation du glyphosate permet notamment de modifier les façons culturales, ce qui se traduit par une réduction nette de 41,93 milliards de kg de CO2e par an.
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Si l'on compare l'agriculture de conservation facilitée par le glyphosate au labour traditionnel, la réduction nette des émissions est de 54,94 milliards de kg de CO2e, soit l'équivalent du retrait de 21,8 millions de voitures de la circulation chaque année.
Ces chiffres sont bien sûr à prendre avec précaution, tout comme ceux se rapportant à l'agriculture en général. Selon les données de la FAO (FAOSTAT), les émissions des systèmes agroalimentaires mondiaux ont atteint 16,5 gigatonnes CO₂eq en 2023, la moitié environ provenant des émissions directes à la ferme (farm-gate) et, parmi celles-ci, moins de la moitié des seules cultures (3,8 Gt CO₂eq).
Cela permet de situer les ordres de grandeur : 179,67 milliards de kg de CO2e, c'est 0,179 Gt, soit 4,7 % des émissions liées aux cultures.
Ce n'est pas rien quand on sait qu'on a évalué la riziculture – non concernée par l'agriculture de conservation – à environ 0,9 Gt CO₂eq et les engrais azotés de synthèse à 0,6–1 Gt CO₂eq.
Et surtout que l'agriculture de conservation des sols reste une pratique minoritaire (voir plus loin).
2- Dans quelle mesure le glyphosate est-il réellement un facteur clé dans l’adoption de l’agriculture de conservation ?
Sans entrer dans les détails ni dans une querelle de chapelles, l'agriculture de conservation des sols (ACS) repose sur trois grands principes : une absence ou une minimisation du travail du sol (semis direct ou non-labour), une couverture permanente du sol (par les résidus de cultures ou des couverts végétaux), et la rotation/diversification des cultures.
L'ACS se prive des techniques mécaniques de lutte contre les mauvaises herbes et trouve dans le glyphosate un outil d'une grande efficacité. C'est un herbicide à large spectre (total) pouvant être utilisé très peu de temps avant le semis de la culture... et peu coûteux.
Dans le cas des semis sous couvert vivant, par exemple d'un blé dans de la luzerne, il est utilisé à dose réduite pour « calmer » le couvert, l'empêcher d'être trop compétitif par rapport à la culture.
Le glyphosate n'est bien sûr pas absolument indispensable, mais il est un élément essentiel du système de culture en situations courantes. Historiquement, le glyphosate a été un facteur clé dans l'adoption de l'ACS dans le monde qui pratique une agriculture productive... sauf en Europe !
Lorsqu'on peut recourir à des plantes génétiquement modifiées pour le tolérer, on peut utiliser le glyphosate en cours de culture. Grâce au génie génétique, il est devenu un herbicide sélectif. Et, surtout, cela a contribué au développement de l'agriculture de conservation des sols, laquelle constitue unr véritable révolution agronomique.
« Labourage et pâturage sont les deux mamelles de la France » selon une formule attribuée à Sully, ministre de Henri IV ? Le labourage ne devrait plus l'être...
Aujourd'hui, l'agriculture de conservation des sols est pratiquée sur plus de 200 millions d'hectares, soit de l'ordre de 15 % des terres cultivées mondiales.
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3- Pensez-vous que les impacts positifs de l’usage du glyphosate, en lien avec les questions environnementales, sont suffisamment pris en compte dans le débat public et réglementaire ? Cette étude peut-elle changer le regard porté sur le glyphosate ?
NON ! Je l'écris en majuscules pour la première question.
Nous avons commencé cet article par la question des émissions de gaz à effet de serre, fortement réduites par l'ACS, elle-même propulsée par le glyphosate ; le bénéfice se situe au niveau des économies de carburant d'une part, et du stockage de carbone dans le sol d'autre part. Il y a d'autres bénéfices comme la réduction de l'érosion, l'amélioration de la fertilité des sols, la réduction des coûts.
Cela étant dit, l'ACS n'est pas possible partout, ni pour toutes les cultures. Ainsi, pour récolter les pommes de terre, il faut bien remuer le sol...
Quant à la deuxième question, je ne vois pas d'évolution. La question se posera peut-être quand on discutera du renouvellement (ou non) de l'autorisation du glyphosate, à l'horizon 2033. Mais il faudra un formidable effort de pédagogie pour faire prévaloir l'agronomie face à ce que M. Philippe Stoop a appelé l'agrologie (qui est à l'agronomie ce que l'astrologie est à l'astronomie) ; et face à tous les marchands de peur.
Nolens volens, on a autorisé en France le recours au glyphosate en interculture, en pratique en ACS. En français jargonnant sur le site Ephy de l'ANSES, c'est, pour les très rares formulations encore autorisées : « Ne pas appliquer en situation de labour effectué avant l'implantation de la culture, à l'exception des cas de cultures de printemps installées après un labour d'été ou début d'automne en sols hydromorphes. »
4- Au regard de l’étude, le fait de restreindre l’utilisation du glyphosate pourrait-il avoir des conséquences négatives sur les pratiques agricoles, notamment en termes d’émissions de gaz à effet de serre ?
Les conséquences négatives, hélas, sont déjà là ! Ce n'est pas limité à la question des GES mais s'étend aux autres grands sujets de l'agronomie, de l'économie et de l'environnement.
Le pire : l'Union Européenne, et en particulier l'adepte des surtranspositions qu'est la France, a tiré un trait sur l'agriculture de conservation des sols et plus généralement sur les itinéraires culturaux économes en travail du sol et recours au tracteur et au gazole.
En 2008, Stephen O. Duke et Stephen B. Powles, du Service de Recherche Agricole de l'USDA, publiaient un article au titre difficile à traduire fidèlement, « Glyphosate: a once-in-a-century herbicide ». Mais si on part de l'année 2000, quand il est tombé dans le domaine public, plutôt que de 1974, l'année de son entrée sur le marché, on peut sans doute écrire que, oui, le glyphosate est l'herbicide du siècle, l'actuel. Et ce n'est pas demain qu'il sera détrôné – sauf en Europe, où le dire et le faire sont remarquablement alignés... dans des directions opposées.
Un dernier mot : le pire du pire est que l'hystérie anti-glyphosate, que ce soit sur le plan de la santé ou de l'environnement, est dénuée de fondement.
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