Comment la « pop écologie » induit l'agriculture en erreur
Andrew McGuire*
Pourquoi l'agriculture biologique, l'agroécologie et l'agriculture régénérative se ressemblent-elles autant ?
Parce qu'elles reposent toutes sur les mêmes fondements : une écologie simpliste, c'est-à-dire des idées sur la nature qui semblent intuitives mais qui ne résistent pas à un examen approfondi.
(Source)
La « pop écologie » promet l'harmonie dans l'agriculture, mais les véritables décisions agricoles exigent des compromis fondés sur la réalité écologique.
Un agriculteur réduit drastiquement l'utilisation d'engrais, convaincu que la biologie du sol fournira les nutriments nécessaires. Un conseiller en cultures recommande une culture de couverture composée de 10 espèces pour remplacer la jachère dans une rotation de blé. Un influenceur agricole promeut l'idée que les insectes nuisibles n'attaqueront pas une plante en bonne santé. Tout cela reflète ce que j'appelle la« pop écologie », une vision romantique de la nature qui promet une agriculture sans compromis mais induit en erreur la prise de décision agricole.
Nous avons tous tendance à idéaliser la nature. Nous voyons ce qui semble être de la stabilité et de l’harmonie, puis nous en tirons des slogans rassurants : « la nature sait mieux que quiconque », « tout est lié » et « l’équilibre de la nature ». En agriculture, cette écologie populaire se retrouve dans les slogans « imiter la nature », « travailler avec la nature, pas contre elle », ainsi que dans un préjugé général contre les intrants de synthèse. « La nature sait mieux que quiconque » est le fondement de l’agriculture biologique et une hypothèse sous-jacente à une grande partie de l’agroécologie.
La pop écologie induit en erreur la production agricole de trois manières principales : premièrement, elle troque la nuance scientifique contre une certitude simpliste. Deuxièmement, elle considère la nature non gérée comme la norme idéale et l'intervention humaine comme suspecte par défaut. Enfin, elle exalte le concept discrédité d'« équilibre de la nature ». Voyons comment cela se traduit dans la gestion des nutriments, la biodiversité et la lutte contre les ravageurs.
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Les décisions agricoles sont souvent influencées par des notions romantiques de la nature – l’écologie populaire – qui sont souvent en contradiction avec les réalités du terrain. Photo : Adobe Stock
L’écologie populaire part du principe que ce qui fonctionne dans les écosystèmes non gérés s’applique directement à la production agricole. La différence fondamentale ? L’exportation de biomasse. Dans les systèmes naturels, les nutriments circulent entre les plantes, les animaux et les micro-organismes, restant en grande partie sur place. Dans la production agricole, nous exportons des céréales, du fourrage ou des légumes chaque saison, retirant ainsi de grandes quantités de nutriments à chaque récolte.
Il y a souvent une part de vérité dans les idées de la pop écologie. Les sols contiennent effectivement de grandes quantités de nutriments dans leur fraction minérale. Mais l'altération minérale et les processus naturels fournissent rarement des nutriments assez rapidement pour les rendements agricoles modernes. Outre le problème de vitesse, une production à haut rendement nécessite un apport de nutriments – par le biais de fumier, de légumineuses (azote uniquement) ou d'engrais de synthèse. Comme le note l'écologiste Charles Krebs (2016) : « La loi du recyclage est simple : ce qui entre doit être égal à ce qui sort, sinon le système se dégrade. »
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Dans les écosystèmes naturels, les nutriments circulent en grande partie sur place. Dans les systèmes de culture, la récolte emporte des nutriments qui doivent être remplacés. Photo : Adobe Stock
Croire le contraire a un coût bien réel. Les agriculteurs qui cessent de remplacer les nutriments exportés verront à terme les niveaux mesurés lors des analyses de sol baisser, ce qui entraînera inévitablement des pertes de rendement. Avec le phosphore, ce processus peut prendre beaucoup de temps en raison des applications d’engrais antérieures, donnant l’illusion d’un succès (Menezes-Blackburn et al., 2018). Cependant, lorsque les réserves sont épuisées, la régénération nécessite non seulement de reprendre la fertilisation, mais souvent à des doses plus élevées pour reconstituer les réserves.
Pour en savoir plus sur ce sujet, consultez mon article « Biodiversity, Healthy Soils, and their Combination in Regenerative Agriculture Can Reduce but Not Replace Fertilizer » (biodiversité, sols sains et leur combinaison dans l'agriculture régénérative peuvent réduire mais ne remplacent pas les engrais) et d'autres. [1]
La pop écologie reprend le message de l'écologie de la conservation selon lequel « plus de biodiversité, c'est toujours mieux » (Cardou et Vellend, 2023) et l'applique à l'agriculture, promettant souvent des avantages qui ne se concrétisent pas dans les champs. Cette simplification excessive est omniprésente : dans les recommandations de mélanges complexes de cultures de couverture, dans les produits d’inoculation des sols commercialisés pour « augmenter la biodiversité du sol », et dans les affirmations selon lesquelles la diversité des cultures conduit automatiquement à une meilleure lutte contre les ravageurs. À la base, il s’agit d’une variante du sophisme de l’appel à la nature : si quelque chose est naturel, cela doit être bon.
La réalité est plus nuancée. Des recherches écologiques récentes remettent en cause l’hypothèse selon laquelle biodiversité est synonyme de fonctionnalité, qui a fait office de dogme pendant des décennies. Une analyse n’a trouvé aucun lien de causalité entre la biodiversité et le fonctionnement des écosystèmes, mais seulement des corrélations (Schoolmaster Jr et al., 2020). Une autre étude récente, s’intéressant aux associations naturelles d’espèces plutôt qu’aux mélanges aléatoires utilisés dans de nombreuses études, a constaté qu’une biodiversité accrue des espèces dans les prairies réduisait la productivité (Dee et al., 2023). Quelle que soit la situation dans la nature, lorsque la biodiversité apporte des avantages en agriculture, ce n’est pas la diversité en soi qui en est responsable, mais les interactions spécifiques entre des espèces spécifiques.
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À gauche, un mélange de cultures de couverture. À droite, une monoculture de couverture sur paille.
Le choix entre un mélange et une monoculture dépend davantage des espèces spécifiques que du niveau de diversité. Photos : Andrew McGuire.
Prenons les mélanges de cultures de couverture. Les recherches montrent que le meilleur mélange n’offre souvent pas de meilleurs résultats que la meilleure espèce unique (Florence & McGuire, 2020), et que la meilleure monoculture [intercalaire] est bien plus facile à identifier et à gérer. En ce qui concerne la couverture intercalaire avec des cultures commerciales, seuls 44 % des essais montrent des gains de rendement constants (Jones et al., 2023). Lorsque l’on examine les mécanismes réels à l’œuvre, on constate que les stratégies efficaces ne consistent pas à maximiser la diversité, mais à tirer parti de combinaisons spécifiques, comme l’association de légumineuses et de non-légumineuses dans des sols pauvres en azote. Ce n’est pas la diversité qui l’emporte ; ce sont les bonnes espèces qui font ce qu’il faut (MacLaren et al., 2023).
Même la biodiversité des sols défie les hypothèses de l’écologie populaire. Contrairement au discours selon lequel « l’agriculture dégrade la nature », des études récentes sur les sols européens ont montré que les terres cultivées présentent une plus grande diversité microbienne que les forêts ou les prairies non gérées (Labouyrie et al., 2023). Cela ne concernait pas seulement les bactéries, mais s'appliquait également aux champignons, aux protistes, aux nématodes et aux arthropodes. Mais pour ne pas tomber dans le piège de la pop écologie, cela ne signifie pas que les sols des terres cultivées fonctionnent mieux. Tout comme pour la couverture intercalaire, ce qui importe pour la fonction du sol, ce n'est pas le nombre d'espèces présentes, mais quelles espèces et ce qu'elles font.
Pour en savoir plus à ce sujet, voir « Why Ecological Biodiversity Research Results Seldom Apply to Agriculture » (pourquoi les résultats de la recherche sur la biodiversité écologique s'appliquent rarement à l'agriculture) et d’autres articles. [2]
La pop écologie a exercé son influence la plus profonde et la plus durable dans le domaine de la lutte contre les ravageurs. Le concept d’« équilibre de la nature », selon lequel les systèmes naturels s’autorégulent et tendent vers l’harmonie, façonne fortement la réflexion sur la lutte contre les ravageurs (Worster, 1994). Il s'agit souvent d'une hypothèse tacite en agroécologie et dans l'agriculture biologique et régénérative (Ergazaki & Ampatzidis, 2012), que l'on retrouve dans les publications agricoles, tant éducatives qu'universitaires :
« Dans les écosystèmes non gérés ou naturels, il existe généralement un équilibre entre les organismes […] » « Les méthodes agricoles qui visent à créer des réseaux trophiques du sol biologiquement équilibrés […] peuvent réduire le besoin d'engrais de synthèse et de pesticides. »
« Les partisans de l’agriculture durable trouvent souvent du réconfort dans une vision du monde naturel comme étant intrinsèquement harmonieux et équilibré. »
L’« équilibre de la nature » est une vision réconfortante de ce que nous pensons que la nature devrait être. Darwin, Rachel Carson et Al Gore y ont tous fait appel (Allchin, 2014). L’agroécologiste John Vandermeer (2010) observe que cette idée est « souvent ressentie dans le cœur plus qu’elle n’est connue dans la tête ». Même face à des résultats contradictoires, la croyance en un contrôle de type « équilibre de la nature » persiste (Tittonell, 2014). Des recherches ont montré que les élèves, même les étudiants, continuent de croire à l’équilibre de la nature même après avoir reçu un enseignement contraire (Zimmerman et Cuddington, 2007). Nous y croyons parce que nous voulons y croire (Cuddington, 2001). Et pourtant, nous devons y renoncer.
Malgré sa popularité, la plupart des écologistes ont abandonné la notion d’« équilibre de la nature » il y a plusieurs décennies (Botkin, 1990 ; Worster, 1994 ; Cooper, 2001 ; Kricher, 2009 ; Simberloff, 2014 ; McGill, 2013). Plutôt qu’un équilibre stable, l’écologie moderne met l’accent sur le hasard et le changement, ce que les écologistes appellent la contingence et la perturbation (Drury, 1998 ; White, 2013). Les systèmes naturels reflètent des événements passés, des chocs imprévisibles et des changements continus à travers le temps et l’espace (Botkin, 1990).
« La science écologique d’hier est le mythe écologique d’aujourd’hui. »
Comme l’affirme l’écologiste Douglas Allchin (2014) : « Les populations ne régulent pas elles-mêmes leur taille. Les écosystèmes ne régulent pas eux-mêmes le nombre d’espèces […] la prévalence des perturbations et des changements environnementaux signifie que les écosystèmes ne présentent aucune stabilité ou stase ultime. La nature est en perpétuel flux. »
Ainsi, les systèmes agricoles ne peuvent pas simplement imiter la nature pour atteindre la stabilité, car la nature elle-même n’est pas stable. L’évolution des populations de ravageurs est moins régie par la régulation biologique que par des facteurs limitants tels que les conditions météorologiques, les températures extrêmes, l’humidité et les contraintes en matière de ressources (Berryman, 2004 ; Bjørnstad & Grenfell, 2001). Les recherches montrent que les populations de ravageurs stables sont rares, même dans les cas considérés comme des exemples de lutte biologique réussie (Murdoch et al., 1985). Si certains ravageurs ont été contrôlés biologiquement, beaucoup d’autres se sont révélés résistants aux solutions de lutte biologique (Walter, 2005). Et comme pour les cultures intercalaires, l’utilisation réussie de la biodiversité pour la gestion des ravageurs dépend fortement de la combinaison spécifique de l’environnement, des espèces cultivées et des ravageurs.
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Le discours sur « l'équilibre de la nature » prédit une stabilité ; la réalité sur le terrain se traduit par des pics. Populations de chenilles par année sur l’île Galiano, en Colombie-Britannique, au Canada (redessiné d’après Myers et Cory, 2025 (CC BY-NC-ND 4.0).
La pop écologie a imposé à la lutte contre les ravageurs un faux choix : soit faire confiance à la nature pour qu’elle s’équilibre d’elle-même, soit admettre la défaite et pulvériser des produits chimiques. Cela ignore la troisième option que de nombreux agriculteurs prospères utilisent en réalité : la lutte intégrée contre les ravageurs, qui déploie tout ce qui fonctionne, en puisant dans des outils biologiques, agronomiques et chimiques.
La pop écologie part du principe qu'une forme de production agricole qui « fonctionne comme la nature » est non seulement possible mais réalisable, et qu'elle offre une solution simple pour redresser l'agriculture. Pour se libérer de cet éco-optimisme infondé, trois changements fondamentaux s'imposent dans notre façon de concevoir l'agriculture. Appelons cela l'écologie impopulaire de la réalité – impopulaire parce qu'elle troque des récits réconfortants contre des vérités plus dures.
Premièrement, nous avons besoin d'une vision précise de la nature elle-même. Lorsque l’écologie fonctionne comme une science descriptive plutôt que normative, elle révèle comment la nature fonctionne réellement dans des lieux spécifiques, et non comment elle devrait fonctionner partout. La véritable écologie nous dit que la nature, tout comme la production agricole, est stochastique et contingente ; en d’autres termes, en langage écologique, elle est chaotique. Elle est régie par le hasard et le changement, et non par l’équilibre stable que promet la pop écologie. La nature n’est ni l’idéal harmonieux que nous imaginons, ni un modèle fiable pour les systèmes agricoles. Comprendre cela nous empêche de courir après une illusion.
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La gestion dans le monde réel repose sur la surveillance et la mesure, et non sur des slogans. Photo : Adobe Stock
Deuxièmement, nous devons reconnaître que la production agricole ne peut pas fonctionner comme une nature non gérée tout en continuant à nous nourrir. Nous avons inventé l’agriculture précisément parce que la nature ne savait pas ce qu’il y avait de mieux lorsqu’il s’agissait de produire de la nourriture pour les populations humaines. L’agriculture, de par sa conception, nécessite une intervention et une gestion active. Nous semons des plantes cultivées hautement modifiées là où elles ne prospéreraient pas naturellement, nous les concentrons à des densités que la nature atteint rarement, et nous récoltons une biomasse qui, autrement, resterait sur place dans le cycle naturel. Bien que nous puissions tirer des enseignements précieux des systèmes naturels, la production agricole ne fonctionnera jamais comme un écosystème non géré. Ce sont des systèmes fondamentalement différents, avec des dynamiques et des objectifs différents. Cette réalité peut déplaire à ceux qui cherchent à « imiter la nature », mais elle est le fondement d’une production alimentaire réussie.
Enfin, la meilleure protection contre les fausses idées de la pop écologie est ce principe : en agriculture, il n’y a pas de solutions, seulement des compromis. Nous devons reconnaître les véritables compromis que la pop écologie néglige. C’est important car nous gaspillons d’énormes quantités de temps, d’argent et d’efforts à essayer de « transformer l’agriculture » en un système utopique qu’elle ne pourra jamais être. L’écologie de la réalité nous montre que la production agricole ne sera jamais parfaite. Il y a toujours des compromis : entre les rendements des cultures et l’efficacité de l’utilisation des nutriments ; entre des champs concentrés et hautement productifs et la pression des ravageurs ; entre l’efficacité des travaux de semis et de récolte et les avantages de la diversité des cultures. Ces compromis impliquent les marchés, les réglementations, les types de sols, les besoins des cultures, les coûts d’équipement et d’innombrables autres facteurs. Déterminer la meilleure gestion tout en équilibrant ces variables en constante évolution implique de faire des choix – dont certains ne favoriseront pas les idéaux environnementaux.
Les agriculteurs et les consultants avisés acceptent cette écologie de la réalité, peu populaire, en considérant clairement la production agricole comme un système distinct nécessitant une gestion éclairée et active, fondée sur ce qui fonctionne réellement dans leurs champs, et non sur ce qui semble séduisant en théorie. La réalité est plus complexe et moins généralisable que ne le promet la pop écologie, mais c’est la réalité avec laquelle nous devons composer.
[1] Articles supplémentaires sur les besoins en nutriments dans la production agricole :
[2] Articles supplémentaires sur la biodiversité dans la production agricole :
Allchin, D. (2014). Out of Balance. The American Biology Teacher, 76(4), 286–290.
Berryman, A. A. (2004). Limiting factors and population regulation. Oikos, 105(3), 667–670.
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Botkin, D. B. (1990). Discordant harmonies: A new ecology for the twenty-first century.
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* Chargé de mission senior au Center for Sustaining Agriculture and Natural Resources (CSANR), Université de l'État de Washington.
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