Production pour l'exportation et alimentation des Français : une tribune ahurissante dans Le Monde
(Source)
Un « collectif » de... cinq chercheurs a obtenu une demi-page dans Le Monde du 27 février 2026 pour « Agriculture : "Produire toujours plus pour exporter davantage ne nourrira pas mieux les Français" ». Il n'y a pas que la lapalissade du titre qui choque...
« Un quart d’heure avant sa mort, il était encore en vie ».
Ce fleuron des lapalissades s'applique fort bien – en première approche – au titre de la tribune que Le Monde a publiée en ce fin février et cette période du Salon International de l'Agriculture propice à l'agribashing camouflé en appels à « d'autres modèles » censés être vertueux.
La tribune, c'est « Agriculture : "Produire toujours plus pour exporter davantage ne nourrira pas mieux les Français" » (sans les guillemets internes dans l'édition papier).
Ben oui, une production qui part à l'exportation ne peut pas nourrir les Français. Mais en y regardant de plus près, les exportations rapportent de la thune qui peut servir à importer des produits alimentaires...
Les exportations revêtent aussi un intérêt géopolitique et géostratégique. Mais les auteurs de la tribune n'en ont cure.
Question agribashing, relevons que la version papier comporte un pavé qui explicite l'état d'esprit des auteurs :
« D'autres modèles ont fait leurs preuves, moins dépendants, plus économes, plus résilients et s'appuyant sur le vivant plutôt que sur la chimie. »
On ne sort pas des sentiers battus... des incantations mille fois rabâchées.
« On », c'est :
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Tamara Ben Ari, chercheuse à l'Institut National de Recherche pour l'Agriculture, l'Alimentation et l'Environnement (INRAE) au Laboratoire Innovation et Transformation des Systèmes Agricoles et Alimentaires ;
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Nicolas Bricas, chercheur au Centre de Coopération Internationale en Recherche Agronomique pour le Développement (CIRAD), à Montpellier, titulaire de la chaire Unesco Alimentations du Monde ;
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Marion Desquilbet, chercheuse de l'IINRAE à l'Ecole d'Économie de Toulouse ;
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Eve Fouilleux, chercheuse du CNRS au Laboratoire Interdisciplinaire Sciences Innovations Sociétés ;
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Franck Galtier, chercheur au CIRAD, à Montpellier.
Rien – ou presque – ne va dans cette tribune.
Cela devrait nous interpeller s'agissant de l'avenir de la recherche française, les auteurs de la tribune étant représentatifs d'un large courant d'opinion sévissant au sein de nos institutions.
On est dans le registre de l'antagonisme, voire de l'animosité :
« Pour manger mieux, il faut produire mieux : des aliments de qualité, accessibles à tous, qui rémunèrent dignement les agriculteurs. Voilà ce que nous répondons à la ministre de l’agriculture, Annie Genevard, qui brandit le "produire plus" dans le contexte du Salon de l’agriculture. »
Implicitement, nous ne produisons pas bien en France, à la rigueur pas suffisamment bien – alors que l'agriculture française a été classée comme la plus durable du monde par The Economist en 2018.
L'accessibilité pour tous et la rémunération des agriculteurs sont au mieux des considérations marginales ou incidentes pour le « manger mieux » et le « produire plus ».
Mme Annie Genevard, ministre de l’Agriculture, de l’Agro-alimentaire et de la Souveraineté Alimentaire, s'est souvent prononcée en faveur du « produire plus », et ce, essentiellement dans le contexte de la reconquête du marché intérieur, du « réarmement ».
Les faits sont sans appel. Les importations couvraient en 2024 environ 25-26 % de la consommation française de viande bovine, 57-58 % de viande ovine, 29 % de viande porcine et 50 % de viande de volaille. En fruits et légumes, notre dépendance vis-à-vis de l'étranger est de 55-60 % et 30-35 %, respectivement. Ces chiffres sont à manier avec précaution car il y a, en regard, des exportations ; et le chiffre pour les fruits inclut aussi les produits exotiques.
Les tendances sont aussi claires : la France perd du terrain, notamment par rapport à ses partenaires et concurrents de l'Union Européenne.
Les auteurs de la tribune ont choisi de bifurquer :
« […] Oui, l’agriculture française est confrontée à des défis majeurs. Mais les interpréter à l’aune d’un supposé déclin et en conclure qu’il faudrait produire toujours plus pour exporter davantage, et lever les contraintes environnementales pour y parvenir, conduit à occulter d’autres réalités essentielles. La balance commerciale ne peut être la seule boussole de la politique agricole. »
Le déclin serait « supposé » ? On voudrait lever « les » contraintes environnementales pour exporter ? La balance commerciale serait « la seule boussole » ? C'est osé ! Mais ce château de cartes rhétorique est nécessaire à l'argument.
Nous produirions déjà trop ! Air connu chez les adeptes de la décroissance et du repli autarcique générateur d'une sobriété heureuse.
Sur sa page LinkedIn, Mme Éve Fouilleux détaille :
« On produit déjà trop : trop d'orges (+298% de production par rapport à la consommation), de poudre de lait écrémé (+251%), de blé tendre (+190%), de poudre de lactosérum (+178%), principalement destinés à de l'alimentation animale, et trop de sucre (+160%) par rapport à nos besoins. »
Dans Le Monde, on embraye :
« Sur bien des productions, on produit déjà trop ! De plus, comme l’a montré le Prix Nobel d’économie 1998 Amartya Sen, l’insécurité alimentaire est d’abord une question de pauvreté plutôt que de disponibilités alimentaires. [...] »
Il fallait sans doute le concours d'Amartya Sen pour nous convaincre d'un fait implicitement reconnu par les auteurs, par leur référence au fait que nous produisons déjà trop...
Suite du paragraphe :
« [...]Aujourd’hui, de 7 millions à 11 millions de personnes en France sont en insécurité alimentaire, non parce qu’on manque de nourriture, mais parce qu’elles sont trop pauvres pour acheter de quoi manger correctement. Et parce que la nourriture la moins chère qui leur est accessible, trop grasse, sucrée et salée, est risquée pour leur santé. Produire et exporter plus ne nourrira pas mieux les Français. »
Et voilà la lapalissade mise en titre.
Le catalogue est fourni ! Pour « le modèle actuel », du reste, comme s'il n'y en avait qu'un :
« […] émissions de gaz à effets de serre ; pollutions massives par les nitrates, pesticides, antibiotiques ; effondrement de la biodiversité dû à ces pollutions et à la destruction des haies. […] obésité, diabète, maladies cardiovasculaires, certains cancers [...] »
Les auteurs affirment même que, selon la FAO (mais sans avoir mis de lien), ces coûts cachés seraient, dans les faits de l'ordre du double, voire plus, de la valeur ajoutée agricole et alimentaire :
« Ils ont été estimés par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), à 156 milliards d’euros pour la France en 2020, alors que la valeur ajoutée agricole et agroalimentaire était de 74 milliards d’euros seulement. »
Nous n'avons pas pu vérifier ce chiffrage. Mais des données plus récentes donnent à croire qu'on a mis en regard la valeur de la (seule) production agricole et l'estimation des coûts cachés de l'ensemble de la filière agroalimentaire. Cela fait désordre...
Et, bien évidemment, nous ne disposons d'aucun chiffrage pour le merveilleux « modèle » qui devrait remplacer l'affreux « modèle » productiviste. Mais nous avons droit à une forte pensée, à nouveau fallacieuse, sachant que le chiffrage de la FAO – qui vaut ce qu'il vaut – ne se rapporte pas aux gains de productivité :
« Autrement dit, ce que l'agriculture gagne en productivité est perdu ailleurs. »
Nouvel argument fallacieux :
« […] De plus, le modèle actuel est profondément dépendant d'approvisionnements extérieurs : engrais azotés et phosphatés, principes actifs des pesticides, soja pour l'alimentation animale sont importés en masse. Une part croissante de ces intrants provient de zones géopolitiquement instables ou stratégiquement sensibles (Russie, Etats-Unis, Chine, pays du Golfe). Intensifier la production, c'est donc aussi accroître notre dépendance à ces chaînes d'approvisionnement, affaiblir notre capacité d'adaptation en cas de crise et donc notre souveraineté alimentaire. Une agriculture moins dépendante des engrais et des pesticides, ou, a minima, reposant sur une gestion stratégique de ces dépendances, serait au contraire un levier puissant de stabilité. »
On ne peut que souscrire au constat de la dépendance, du reste bien plus vaste (voir sur ce blog « Il faut un "village mondial" pour produire un grain de maïs ».
Mais réduire la dépendance ne la fait pas disparaître. Et, s'il s'agit de mettre un frein aux exportations, cela nous prive des bénéfices économiques, géopolitiques et géostratégiques ; il est vrai, cependant, que c'est le cadet des soucis de adeptes de la décroissance et de la bien-pensance.
Dans le même registre, longuement argumenté : n'exportons pas pour ne pas être dépendants des marchés d'exportation :
« Une autre vulnérabilité est souvent passée sous silence : la dépendance aux débouchés d'exportation. Plus une filière est structurée autour de marchés extérieurs, plus elle devient sensible aux retournements de conjoncture, aux sanctions commerciales ou aux arbitrages géopolitiques. »
On reste dans le domaine des exportations. Voici une autre affirmation qui ne peut que laisser pantois :
« Rappelons enfin que les performances de la balance commerciale ne sont pas celles des agriculteurs. Ce sont celles des entreprises de négoce, des grands groupes coopératifs, des industriels de l'agroalimentaire, et de la grande distribution. [...] »
Et, bien sûr, ces acteurs de la vie économique sont d'horribles, cyniques et machiavéliques prédateurs « qui n'agissent pas dans l'intérêt spécifique des citoyens ni dans celui des agriculteurs français, mais dans le sens de leurs profits [...] ».
Il y a encore un couplet sur la démographie agricole et l'évolution future de l'écosystème agricole. Il serait entendable s'il n'était pas lié à l'obsession du repli sur soi et de la décroissance et confiné à des récriminations.
Tout cela débouche sur un sophisme de l'ad misericordiam :
« Est-ce bien cela que nous voulons pour nos enfants ? »
Bien sûr que non ! Mais alors quoi ?
Sans surprise, on sombre dans les incantations (et on trouve cette immensément forte déclaration qui a été mise en pavé dans l'édition papier) :
« Aujourd'hui, les scientifiques, experts et de nombreux agriculteurs s'accordent sur la nécessité de changer de modèle agricole et alimentaire. Depuis des décennies, diverses expérimentations font la preuve que d'autres modèles, moins dépendants, plus économes, et plus résilients, fonctionnent en s'appuyant sur le vivant plutôt que sur la chimie. Accompagner ces initiatives nécessite des institutions qui prennent en compte la productivité et la compétitivité, mais aussi la performance et la robustesse environnementales et sociales. »
Quelle impudence : « les » scientifiques, etc.
Les auteurs ne se sont bien sûr pas demandé pourquoi ces « autres modèles » validés « [d]epuis des décennies » ne se sont pas imposés. Il faut...
En bref : renforcer l'Agence Bio, l'Office Français de la Biodiversité (OFB), l'Agence de l'Environnement et de la Maîtrise de l'Énergie (ADEME) et l'Agence Nationale de Sécurité Sanitaire de l'Alimentation, de l'Environnement et du Travail (ANSES).
On peut penser – en particulier à la lecture du titre de la chronique – que le sujet n'était pas l'agriculture et les agriculteurs, pourtant confrontés à de gros problèmes existentiels et pressant les instances législatives et gouvernementales de produire des solutions sous le vocable à notre sens peu approprié « compétitivité ». On peut le penser encore davantage à la lecture de la conclusion :
« C'est à cette condition que les citoyens pourront retrouver confiance dans leur agriculture et leur alimentation. »
Autre sophisme d'auteurs qui, manifestement, vivent dans un monde parallèle : les « citoyens » ont très majoritairement une bonne opinion des agriculteurs – un peu moins majoritairement de l'agriculture, le travail de sape des activistes faisant son œuvre. Ils accordent aussi une confiance élevée aux produits alimentaires frais, ce qui est une reconnaissance de la contribution des agriculteurs à leur alimentation.
Sur LinkedIn, M. Nicolas Bricas a opiné :
« Il y a aujourd'hui une confiscation du débat sur l'avenir de notre agriculture et de notre alimentation par une poignée d'acteurs qui ont fait leur richesse et leur puissance avec le modèle industriel de production, transformation et commercialisation. Et ils entendent bien garder leur place dominante dans le système alimentaire. Puisse cette tribune contribuer à exiger un vrai débat sociétal sur le sujet ! »
Il faut croire que le flot continu de tribunes et autres articles dans Le Monde et dans certains autres médias compte pour du beurre...
J'ai eu la curiosité de regarder qui a « aimé » ce propos. Je suis estomaqué !
(Source)
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