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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Éthique académique v. indécence militante : un cas d'école

16 Mars 2026 Publié dans #Activisme

Éthique académique v. indécence militante : un cas d'école

 

 

 

 

Que se passe-t-il quand une personne à double casquette a lancé une alerte sur LinkedIn sur la base d'un article scientifique qu'un commentateur a ensuite critiqué ? C'est navrant...

 

 

Le post sur LinkedIn

 

C'est une personne dont nous tairons le nom. Elle a des fonction de professeur, semble-t-il au niveau universitaire, a priori dans le domaine de la santé publique, et de chargée de plaidoyer et de communication dans une association axée sur la médecine.

 

Elle a publié un billet sur LinkedIn sur les pesticides et le cancer colorectal précoce :

 

« Cette étude n'est pas encore publiée mais si les résultats se confirment, on tient là quelque chose de particulièrement convaincant […]

 

Une augmentation alarmante des cas de cancer colorectal précoce [...] est observée dans les pays à revenu élevé [...] au cours des dernières décennies.

 

Cette augmentation va de pair avec des changements dans le mode de vie et les facteurs environnementaux, collectivement appelés "exposome". »

 

Le « décor » étant planté, sur la base d'un copier-coller de l'article scientifique, on passe aux résultats de l'étude :

 

« ▶️[...]

 

Leurs résultats mettent en évidence une nouvelle association entre les scores pondérés de risque de méthylation (SRM) pour le pesticide piclorame (herbicide organochloré) et l'incidence du cancer du côlon et du rectum à apparition précoce, par rapport aux cas à apparition tardive.

 

[…]

 

▶️Mais ce n'est pas tout, l'utilisation des SRM comme indicateur de l'exposition aux pesticides a permis d'identifier des associations significatives avec plusieurs pesticides.

 

▶️Des associations significatives ont été observées entre l'intensité d'utilisation de plusieurs pesticides et l'incidence des cancers colorectaux précoces notamment pour le glyphosate, l'atrazine, le piclorame, le 2,4-D et dicamba. »

 

 

L'étude

 

L'étude, c'est « Epigenetic Fingerprints Link Early-Onset Colon an Rectal Cancer to Pesticide Exposure » (des empreintes épigénétiques établissent un lien entre le cancer du côlon et du rectum précoce et l'exposition aux pesticides) de Silvana Maas, Iosune Baraibar, Odei Blanco-Irazuegui, Josep Tabernero, Elena Elez et Jose Seoane, publié sur Research Square.

 

En voici le résumé (découpé) :

 

« L'incidence du cancer colorectal (CCR) augmente rapidement chez les personnes de moins de 50 ans, en particulier dans les pays à revenu élevé. Cette augmentation va de pair avec des changements dans le mode de vie et les facteurs environnementaux, collectivement appelés « exposome » ; cependant, la question de savoir si ceux-ci sont causalement liés au développement du CCR précoce (CCRP) n'a pas été étudiée.

 

En raison du manque de données sur l'exposome dans la plupart des cohortes de cancer, nous avons construit des scores de risque de méthylation pondérés (SRM) comme indicateurs de l'exposition à l'exposome afin d'identifier les facteurs de risque spécifiques associés au CCRP.

 

Notre analyse confirme les facteurs de risque précédemment identifiés, tels que le niveau d'éducation, l'alimentation et le tabagisme.

 

De plus, nous avons identifié l'exposition à l'herbicide piclorame comme un nouveau facteur de risque (Padj. = 0,00049), un résultat que nous avons reproduit dans une méta-analyse comprenant six cohortes de CCR (P = 0,021), en comparant les cas de CCR précoce avec des patients diagnostiqués à l'âge de 70 ans ou plus.

 

Par la suite, nous avons utilisé des données démographiques provenant de 81 comtés américains sur une période de 20 ans et validé l'association entre l'utilisation du piclorame et l'incidence du CCRP (P = 2,87 × 10⁻³).

 

Ces résultats mettent en évidence le rôle crucial de l'exposome dans le risque de CCRP, soulignant l'urgence de mettre en place des interventions ciblées tant au niveau individuel qu'au niveau des politiques publiques. »

 

 

Le commentaire

 

Du militantisme sur la base d'un preprint

 

Je n'ai – hélas – pas pris la sage précaution d'archiver mon commentaire...

 

Vous l'aurez déjà compris : il a été supprimé, tout comme un autre commentaire de M. Thierry Tetu.

 

Mais voici mes observations, quelque peu augmentées.

 

Le billet sur LinkedIn a bien sûr été « tagué ». Quand on trouve, par exemple, Cancer Colère et Fleur Breteau, on se doute bien que la priorité a été donnée au militantisme.

 

L'article en cause est un preprint qui n'a pas été revu par des pairs. Il a été mis en ligne sur Research Square, le 14 juin 2024... il y a bientôt deux ans. Il faut croire qu'il n'a pas trouvé grâce chez un éditeur.

 

 

Petits faiseux, grands diseux...

 

L'article dépasse aussi – très largement mes compétences. Mais je peux compter... La recherche initiale a porté sur 31 cas de cancer du côlon précoce et 100 cas de cancer du côlon tardif (après 70 ans). La méta-analyse a été menée sur 78 cas de cancer colorectal précoce et 251 cas de cancer colorectal tardif provenant de... sept études. On peut donc légitimement s'interroger sur la puissance statistique des résultats et la fiabilité des conclusions...

 

...Des conclusions qui, comme il sied à un article manifestement militant, incluent « l'urgence de mettre en place des interventions ciblées tant au niveau individuel qu'au niveau des politiques publiques ».

 

 

Figure 1

Les scores de risque de méthylation liés à l'exposome révèlent des différences entre les patients atteints d'un cancer du côlon et du rectum à apparition précoce et ceux atteints d'un cancer à apparition tardive

Aperçu synthétique de l'association entre les scores de risque de méthylation liés à l'exposome (SRM) en comparant les cas à apparition précoce (âge < 50 ans) à ceux à apparition tardive (âge ≥ 70 ans), la catégorie « apparition tardive » servant de référence. La phase de découverte a été menée dans le cadre du TCGA-COAD et comprend 31 cas de cancer du côlon à apparition précoce et 100 cas à apparition tardive ; les résultats obtenus sont présentés dans le panneau de gauche. La phase de réplication comprend la méta-analyse des cohortes de réplication (GSE131013, GSE42752, TCGA-READ, GSE39958, GSE101764 et GSE77954), qui comprend 48 patients atteints d’un cancer du côlon et du rectum à apparition précoce et 151 atteints d’un cancer du côlon et du rectum à apparition tardive ; les résultats obtenus sont présentés dans le panneau de droite. Les seuils de sélection des marqueurs indiquent le seuil de signification utilisé dans l'EWAS d'origine pour la sélection des CpG, à savoir P < 1,2 × 10⁻⁷ (GW), P < 1,0 × 10⁻⁵ (P1E5), et des taux de fausses découvertes < 0,1 (F01), < 0,05 (F005) et < 0,1 (F001). La présence de CpG au-delà des seuils de sélection des marqueurs varie, les données indisponibles étant indiquées en blanc par N.A., tandis que les résultats non significatifs sont représentés en gris clair. 2,4-D ; acide 2,4-dichlorophénoxyacétique, AHEI ; indice alternatif d'alimentation saine, BMI ; indice de masse corporelle, DDT ; dichlorodiphényltrichloroéthane, MDS ; score du régime méditerranéen, NO2 ; dioxyde d'azote, PCB ; polychlorobiphényles, PM10, PM2,5 et PM2,5-10 ; particules < 10, < 2,5 et entre 2,5 et 10 micromètres (µm) de diamètre, smoking-Maas ; CpG issus du modèle d'inférence du tabagisme.

 

 

Le lien avec le piclorame...

 

Les auteurs ont donc trouvé un lien avec un herbicide, le piclorame. Ils écrivent :

 

« Les effets des expositions environnementales telles que les microplastiques et les nanoplastiques (MNP), les polluants atmosphériques et d’autres agents potentiellement cancérigènes sur la santé humaine et le CCR commencent tout juste à être documentés (70–77). Les expositions au cours de la vie peuvent varier, ce qui rend les analyses, tant sur le plan catégoriel que quantitatif, particulièrement complexes et peut soulever des inquiétudes quant à d’éventuelles associations fallacieuses. Nos résultats établissent systématiquement un lien entre le CCRP et l’exposition au pesticide piclorame sur la base d’empreintes épigénétiques. »

 

Cela ne manque pas de sel ! Les auteurs appellent à juste titre à la prudence sur les associations fallacieuses (« spurious ») et embrayent – sans prudence aucune – sur l'association qu'ils ont trouvée avec le piclorame !

 

 

Un exemple de corrélation fallacieuse (« spurious »). (Source)

 

 

...un analogue d'une hormone végétale...

 

Ils expliquent :

 

« […] Le mécanisme d’action du piclorame en tant qu’herbicide repose sur sa capacité à imiter les auxines, hormones de croissance végétale, et à inhiber les enzymes qui les dégradent, ce qui entraîne des effets plus persistants que ceux de l’hormone naturelle (78). [...] »

 

L'auxine est une hormone végétale qui n'a pas d'équivalent chez l'humain. Cela n'exclut évidemment pas la possibilité qu'un analogue de l'auxine ait un effet cancérogène. Mais cela exige aussi un peu plus qu'une corrélation statistique – et encore, avec un proxy, les scores de risque de méthylation liés à l'exposome.

 

 

...sans doute peu présente dans l'alimentation humaine

 

Un autre élément important est l'exposition. Les auteurs sont laconiques :

 

« Le piclorame a été homologué pour la première fois comme pesticide aux États-Unis en 1964 ; cet herbicide et ses dérivés se sont généralement révélés présenter une toxicité aiguë modérée à faible chez les animaux de laboratoire. Cependant, une exposition alimentaire aux résidus de picloram est plausible, car on en a détecté dans des céréales et des sous-produits de viande, et les effets d'une exposition à long terme sur la santé humaine n'ont pas encore été décrits à ce jour. »

 

C'est risible ! L'exposition est « plausible » parce que... !

 

C'est encore plus risible quand on sait que, selon le rapport de mars 2018 de la Commission Européenne sur lequel s'est fondée la réapprobation du piclorame, l'exposition chronique aux résidus de piclorame par la consommation d'aliments ne devrait pas dépasser 1 % de la limite maximale de résidus (0,3 mg/kg poids corporel) pour tous les groupes de consommateurs ; et que l'exposition additionnelle par l'eau et les produits d'origine animale ne devrait pas poser de problèmes.

 

Et le piclorame n'est pas mentionné dans le dernier rapport de l'EFSA sur les résidus de pesticides dans les aliments.

 

Par ailleurs, les auteurs disent avoir validé l'association en utilisant les données démographiques et les données sur l'utilisation du piclorame de 81 comtés américains. Mais, dans ce cas, l'exposition se ferait prioritairement par les dérives atmosphériques.

 

 

Les associations avec d'autres herbicides

 

Enfin, les auteurs affirment apporter des preuves d’associations entre le cancer colorectal précoce et l’exposition au glyphosate et à l’atrazine.

 

Cela ne résulte pas de leur figure 1 !

 

Voici l'explication pour le glyphosate :

 

« Le glyphosate est déjà classé comme "probablement cancérigène pour l’homme" par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), ce qui confirme la validité des résultats obtenus (79). »

 

Là aussi, on peut tomber de sa chaise !

 

L'explication pour l'atrazine est alambiquée. Elle se termine par ceci :

 

« De plus, une étude de mise à jour récente menée au sein de la cohorte de l'Agricultural Health Study a également mis en évidence un lien entre l'utilisation de l'atrazine et plusieurs types de cancer, y compris chez les patients âgés de moins de 50 ans (83). »

 

Certes, mais pas pour le cancer colorectal. Et l'AHS porte sur les applicateurs de produits phytosanitaires, pas sur les consommateurs de produits alimentaires susceptibles de contenir des résidus. L'argument est donc parfaitement spécieux.

 

 

Les conflits d'intérêts

 

Il y en a une palanquée. Nous le noterons sans plus : l'étude n'a aucune influence sur les intérêts économiques de l'industrie pharmaceutique.

 

 

Éthique v. indécence : 0 – 1

 

En résumé, cet article publié sous la forme d'un preprint resté jusqu'à ce jour sans suite, présente bien des problèmes que l'on peut débusquer sans être un spécialiste de la matière et sans avoir à creuser trop profondément le sujet.

 

Une personne ayant une double casquette a choisi de faire prévaloir l'opportunisme militant sur le sérieux académique.

 

Confrontée à des commentaires qui, au minimum, auraient dû titiller la fibre académique, elle a préféré les supprimer et maintenir – sans changements – son billet anxiogène.

 

Cela interroge sur les mœurs qui prévalent dans certains milieux tant académiques qu'activistes.

 

Mais ce n'est pas nouveau.

 

 

Post scriptum

 

à l'heure où je mes en ligne, le post aux commentaires caviardés a été republié 35 fois, y compris par un personnage bénéficiant d'un large auditoire, avec ce commentaire :

 

« Le glyphosate non cancérigène. Une étude de plus qui montre le contraire. »

 

 

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