Pesticides et oiseaux : l'AFP informe-t-elle ou verse-t-elle dans la propagande ? Sur la base d'un article scientifique « d'opinion »
(Source)
Le battage médiatique anti-pesticides – et plus particulièrement acétamipride – bat son plein. Quel intérêt y avait-il pour l'Agence France-Presse de ressusciter un article vieux de plus d'un mois, article de surcroît très contestable ?
Le 24 février 2026, l'Agence France-Presse (AFP) a posté sur X :
« 🐦 La plupart des espèces d’oiseaux sont moins abondantes en France dans les zones où les achats de pesticides sont plus élevés, concluent des chercheurs, suggérant qu'une baisse de l'utilisation de ces produits aiderait à protéger la biodiversité. »
Ce post était assorti d'un lien vers un article de France 24 – en réalité de l'AFP –, « En France, moins d'oiseaux là où plus de pesticides sont achetés, selon une étude ».
C'est écrit en petit, mais c'est aussi visible à partir de l'URL : l'article date du 14 janvier 2026...
Quel intérêt avait donc l'AFP de ressusciter cet article ?
Sans nul doute mettre une pièce dans le bastringue de l'hystérie anti-pesticides et surtout anti-acétamipride.
En effet, le sénateur Laurent Duplomb a déposé fin janvier une proposition de loi tendant à autoriser des dérogations pour l'utilisation de ce néonicotinoïdes dans le cadre – en principe – des conditions fixées par le Conseil Constitutionnel lors de son examen de la loi issue de sa proposition précédente.
Notons incidemment que cette proposition Duplomb 2 a fait l'objet d'une pétition soumise à l'Assemblée Nationale. À l'heure où j'écris, elle a recueilli près de 365.000 signatures. Elle dépassera sans nul doute les 500.000. Il est donc possible qu'elle fasse l'objet d'une discussion au sein de l'Assemblée Nationale avant même la proposition de loi elle-même. Une situation inédite.
Revenons à l'article de France 24/AFP. C'est la régurgitation des points de vue des auteurs de l'article scientifique – sans contribution aucune de commentateurs qui pourraient avoir un point de vue critique et auraient pu mettre les affirmations desdits auteurs en perspective.
En voici l'essentiel :
« Une équipe française du Muséum national d'histoire naturelle (MNHN) a étudié des données sur l'achat au niveau local de 242 substances actives de pesticides, issues d'une base de données publique, en les comparant avec des chiffres relatifs à l’abondance de 64 espèces d’oiseaux communs, produits par une étude de science participative.
"On a trouvé un signal assez fort puisqu’il y a 84,4% des espèces pour lesquelles il y a des corrélations négatives, c’est-à-dire que plus il y a de pesticides vendus, moins il y a d’oiseaux", explique à l'AFP Anne-Christine Monnet, co-autrice de l'étude et chercheuse au MNHN.
"Cette étude suggère des effets négatifs étendus de la contamination environnementale", concluent les chercheurs dans l'étude publiée dans la revue britannique Proceedings B de la Royal Society.
"Nous pouvons conclure dès maintenant qu'une réduction de l'utilisation des pesticides est nécessaire pour atténuer les pertes actuelles de biodiversité agricole", écrivent-ils.
Il y a une sorte d'entourloupe quand on avance un pourcentage – en plus avec une décimale – pour une base de 64 espèces. Le résultat aurait été beaucoup plus parlant si on avait écrit : « 54 sur 64 ». Le nombre de 64 étant du reste un échantillon limité de l'avifaune.
Et, on le verra, la conclusion péremptoire est bien hasardeuse.
L'étude en question, c'est : « Common birds have higher abundances in croplands with lower pesticide purchases » (les oiseaux communs sont plus abondants dans les terres agricoles où les achats de pesticides sont moins importants) d'Anne-Christine Monnet, Milena Cairo, Nicolas Deguines, Frédéric Jiguet, Mathilde Vimont, Colin Fontaine et Emmanuelle Porcher.
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Extrait de la figure 3 : estimations des effets fixes dans le meilleur modèle pour l'abondance de 64 espèces d'oiseaux nicheurs communs en France pour les quantités de pesticides achetées. Les points noirs sont statistiquement significatifs à 5 % ; les points blanc, non.
En voici le résumé (découpé) :
« Les études de terrain sur les impacts des pesticides manquent souvent de données détaillées sur leur utilisation, ont du mal à distinguer leurs effets de ceux de l'intensification agricole et négligent la diversité des substances.
À l'aide d'une base de données française récemment publiée sur les achats de pesticides, nous avons étudié leur relation avec l'abondance des oiseaux. Nous avons d'abord vérifié que les données d'achat reflétaient bien la contamination environnementale en les comparant à des données indépendantes sur les résidus de pesticides dans les eaux de surface. Nous avons ensuite mis en relation les achats locaux de 242 substances actives avec l'abondance de 64 espèces d'oiseaux communes dans les terres cultivées.
Les quantités de pesticides étaient en corrélation négative avec l'abondance de 84,4 % des espèces, tandis que nous avons pris en compte d'autres aspects de l'intensification agricole.
Nous avons obtenu des résultats similaires avec une mesure plus intégrative des pesticides, combinant la quantité, la toxicité et la dégradabilité des substances.
Ce résultat suggère un impact négatif généralisé de la contamination environnementale, qui s'étend au-delà des espèces spécialisées des terres agricoles aux espèces d'oiseaux communes qui se nourrissent dans les terres cultivées, avec des effets en cascade potentiels à l'intérieur et à l'extérieur de ces paysages. »
Les auteurs n'ont pas osé conclure sur les effets bénéfiques d'une réduction de l'usage des pesticides – comme dans l'article de France 24/AFP.
Leur conclusion – quoique bémolisée par le mot « suggère » est cependant très audacieuse. Mais tellement conforme à un parti pris...
Nous n'entrerons pas dans le détail de l'étude, qui est, on s'en doute, d'une horrible complexité.
Mais voici un extrait du texte :
« Pour 84,4 % (n = 54) des espèces d'oiseaux communes, l'abondance était négativement corrélée aux quantités de pesticides. Cette relation négative était significative pour 25 espèces, alors qu'une seule espèce présentait une corrélation positive significative entre l'abondance et les quantités de pesticides. [...] »
On ne peut qu'être stupéfait devant le constat que les auteurs ont osé fonder leur argumentation sur le nombre total de mesures « positives » – au sens d'allant dans le sens de leur a priori – sans éliminer celles qui n'excluent pas l'hypothèse nulle (les pesticides n'ont pas d'effet sur l'abondance de l'espèce d'oiseaux considérée).
Les reviewers et la revue elle-même n'ont rien trouvé à redire !
Selon la figure 3 dont on trouvera ici la partie pertinente, les trois espèces les plus affectées par les pesticides sont la bergeronnette printanière – qui « affectionne les marais, les prairies humides près des lacs, les tourbières etc. » (Wikipedia) –, la tourterelle des bois et la mésange bleue.
À l'inverse, la huppe fasciée « profiterait » des pesticides. Selon Wikipedia, essentiellement insectivore, elle capture la grande majorité de ses proies au sol en fouillant dans l'herbe ou dans les interstices des écorces, et recherche spécialement les insectes colonisant les bouses et déjections de mammifères.
Bref, l'effet des pesticides ne paraît pas évident ?
Peut-on supposer que les « pesticides » – les 242 substances prises en compte – ont un effet direct sur les oiseaux ? Et un effet différencié selon les espèces ? Cela paraît difficile.
Il faut ensuite distinguer.
Les fongicides n'ont a priori aucun effet. Les herbicides sont susceptibles de réduire la nourriture des granivores, mais c'est aussi le cas des rotations des cultures réduisant le salissement et des désherbages mécaniques. Les insecticides sont susceptibles de réduire la nourriture des insectivores. Mais peut-on généraliser ? Un traitement aérien de jeunes betteraves n'aura pas le même effet que le traitement d'un verger en pleine végétation.
Bref, il est difficile pour un observateur extérieur de trouver des liens de causalité. Du reste, les auteurs se sont bien abstenu de passer leurs données dans les moulinettes statistiques en fonction des types de pesticides ou des pesticides individuels.
Dans son communiqué de presse, le Museum National d'Histoire Naturelle reste quelque peu vague :
« Ces résultats, qui tiennent compte d’autres facteurs d’intensification agricole, soulignent l’ampleur des impacts des pesticides sur les oiseaux communs. »
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Carte des quantités de pesticides achetés en 2017 et des 2072 points de comptage d’oiseaux réalisés entre 2015 et 2019 dans les cultures dans le cadre du suivi temporel des oiseaux communs (programme de sciences participatives STOC, points noirs) © Monnet et al. 2025
Les auteurs se sont aussi intéressés à « deux indices d'intensification agricole (gradient croissant des terres cultivées et des intrants, PCA1, et configuration du paysage, PCA2) » :
« L'abondance des oiseaux était négativement corrélée à l'augmentation progressive des terres cultivées et des apports d'engrais (PCA1) pour 85,9 % des espèces (n = 55), et cette corrélation négative était significative pour 73,4 % d'entre elles (n = 47 ; figure 3). […] Enfin, l'abondance de 87,5 % des espèces (n = 56) était positivement corrélée au deuxième axe PCA (54,7 % de manière significative), indiquant une abondance plus élevée dans les paysages plus simples comportant moins de parcelles (figure 3). [...] »
Curieuse association que « terres cultivées et [...] apports d'engrais ».
Et, plus curieux encore – quoique... ils n'entrent pas dans le cadre militant –, ces résultats n'ont pas été reflétés dans le résumé.
Pourtant, un simple examen visuel de la figure 3 donne à penser que les effets mesurés sont plus importants que pour les pesticides.
Laissons le dernier mot aux auteurs, non sans manifester notre scepticisme sur la portée réelle de l'étude et souligner l'extravagance de la conclusion de la conclusion, qui scelle le caractère militant, non scientifique, de l'article :
« Notre étude démontre que l'utilisation de pesticides a un impact négatif important sur l'abondance des oiseaux dans les paysages agricoles, indépendamment des effets de la composition du paysage et d'autres pratiques agricoles. Cet impact s'étend non seulement aux espèces spécialisées des terres agricoles, mais aussi à de nombreuses espèces qui exploitent régulièrement les terres cultivées. Les recherches futures pourraient s'intéresser au régime alimentaire des oiseaux afin de distinguer la contribution relative des effets toxiques directs et indirects sur les oiseaux par le biais de la perturbation du réseau trophique ou d'évaluer si ces effets entraînent des changements démographiques à long terme. Cependant, nous pouvons d'ores et déjà conclure que la réduction de l'utilisation des pesticides est nécessaire pour atténuer la perte actuelle de biodiversité des terres agricoles. »
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