Pour ou contre l'accord avec le Mercosur : démontage d'une grossière manipulation médiatique
(Source)
Ce résumé des votes des eurodéputés français a refait surface sur LinkedIn dans un billet peu amène critiquant l'incohérence (alléguée) des positions prises par certains groupes politiques au sujet de l'accord avec le Mercosur. Il a fallu chercher pour remonter le fil. Résultat : ce post d'EÉLV est d'une extraordinaire mauvaise foi.
Le 26 janvier 2024, le groupe des Écologistes – EÉLV a publié un post sur X dont le texte mérite d'être reproduit, rapport à son ortaugraf :
« Qui a voté pour rejeté le MERCOSUR, traité de libre échange ? »
Ce post livre deux éléments :
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En grands caractères : « Qui est pour le rejet de l'accord UE-Mercosur ? », question censée avoir fait l'objet d'un vote ;
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En plus petit et en vert pisseux, et difficilement lisible dans le vert un peu moins pisseux du bandeau : « Amendement 17 rapport sur la mise en œuvre de la politique commerciale (A9-0160/2020).
Ce post répondait à un post de FranceInfo et une prise de position de M. Xavier Bertrand. Manifestement, la réponse était du niveau de la cour de récréation. Mais ce n'est pas vraiment le sujet.
(Source)
Le texte dont il s'agit est la Résolution du Parlement européen du 7 octobre 2020 sur la mise en œuvre de la politique commerciale commune – rapport annuel 2018. C'est du reste une résolution non contraignante. Voter contre l'accord – si tel était bien l'objet de l'amendement – revenait en quelque sorte à maltraiter un violon.
Mais, manifestement, l'amendement 17 ne pouvait pas poser une question aussi brutale, appelant une prise de position « pour le rejet de l'accord UE-Mercosur ». En fait, il était à la fois incohérent et d'une portée plus générale.
Il portait en fait sur le paragraphe 36, dont voici le texte adopté dans son contexte :
« Amérique latine et Caraïbes
35. [Le Parlement européen] souligne l’importance d’un renforcement des relations politiques et commerciales réciproquement avantageuses avec l’Amérique latine; rappelle que l’Union européenne et l’Amérique latine entretiennent une coopération étroite fondée sur leurs liens historiques, culturels et économiques, la région Amérique latine et Caraïbes représentant le cinquième partenaire commercial de l’Union; estime que la présence de l’Union européenne dans la région est essentielle pour améliorer la coopération fondée sur des valeurs communes ainsi que pour réaliser la politique d’action extérieure de l’Union, notamment en ce qui concerne le renforcement du système commercial multilatéral fondé sur des règles; invite la Commission à clarifier ses intentions concernant les futurs accords commerciaux et d’association par rapport à la division du texte;
36. insiste sur l’importance de la modernisation, conclue récemment, de l’accord d’association UE-Mexique et de la conclusion de l’accord d’association avec le Mercosur, l’un et l’autre étant susceptibles d’approfondir notre partenariat stratégique avec l’Amérique latine, de donner une nouvelle dimension à nos relations commerciales avec ces pays et de contribuer à la diversification des chaînes d’approvisionnement de l’économie européenne; estime que l’accord d’association entre l’Union européenne et le Mercosur représente le plus large accord de ce type entre deux blocs et pourrait créer un espace de marché ouvert avantageux pour les deux parties et où vivent 800 millions de personnes environ; rappelle que cet accord, comme tous les accords commerciaux de l’Union européenne, doivent assurer des conditions de concurrence loyale et garantir le respect des normes et modes de production européens; rappelle que l’accord contient un chapitre contraignant sur le développement durable qui doit être appliqué, mis en œuvre et pleinement évalué, ainsi que des engagements spécifiques en ce qui concerne les droits des travailleurs et la protection de l’environnement, y compris la mise en œuvre de l’accord de Paris sur le climat et des règles d’application y afférentes; souligne que l’accord UE-Mercosur ne peut pas être ratifié en l’état;
37. est convaincu que la modernisation de l’accord d’association avec le Chili contribuera à renforcer la présence de l’Union européenne dans l’ensemble de la région et à promouvoir un programme commercial international axé sur le développement durable, une protection renforcée des normes environnementales et de travail, et le respect des droits de l’homme; demande à la Commission de veiller à ce que les négociations en cours respectent ces principes et à ce qu’un accord puisse être conclu en temps opportun; »
L'amendement 17, déposé par M. Luke Ming Flanagan au nom du groupe GUE/NGL (LFI y siège pour la France) consistait essentiellement à substituer le texte suivant à celui de la proposition originale :
« 36. prend acte de l’accord d’association UE-Mexique et de l’accord d’association UE-Mercosur récemment paraphés; rappelle que ces accords contiennent des chapitres sur le développement durable, mais ne prévoit aucun mécanisme pour les rendre exécutoires, et demande au Conseil de s’abstenir de les signer; invite la Commission à renégocier intégralement la politique commerciale de l’Union afin de veiller au plein respect de l’accord de Paris et des normes de l’OIT et à reconnaître, face aux lacunes constatées pendant la pandémie, qu’il est urgent que l’Union recouvre ses propres capacités de production dans tous les secteurs stratégiques ; »
Un texte qui « prend acte [...] de l’accord d’association UE-Mercosur », mais lui trouve bien des défauts ; qui « invite la Commission à renégocier intégralement la politique commerciale de l’Union » dans des buts spécifiques ; qui invite la Commission à « reconnaître » des lacunes... peut-il s'interpréter comme une expression de rejet de l'accord UE-Mercosur ?
Dans le monde imaginaire d'EÉLV et de la politique qui s'asseoit cyniquement sur les faits, oui...
Cet amendement a été repoussé par 465 voix contre 156 et 76 abstentions.
Il y eut une autre proposition d'amendement (N° 36), déposée par un groupe de députés dont la première signataire était Mme Marie-Pierre Vedrenne (Renew). Elle consistait à ajouter le texte suivant au paragraphe 36 :
« s’inquiète vivement de la politique environnementale de Jair Bolsonaro qui est en contradiction avec les engagements pris dans le cadre de l’accord de Paris, notamment en matière de lutte contre le réchauffement climatique et de protection de la biodiversité; souligne que, dans ces conditions, l’accord UE-Mercosur ne peut être ratifié en l’état ; »
Notons que le motif des inquiétudes était fort limité (et fort peu diplomatique). La partie finale – « souligne que l’accord UE-Mercosur ne peut pas être ratifié en l’état » en version définitive – a été adoptée par 345 voix contre 295 et 56 abstentions.
Le texte dans son ensemble a été adopté par 431 voix contre 140 et 124 abstentions. On trouvera le détail ici.
Il est bien sûr difficile de séparer une disposition particulière du texte dans son ensemble. Il est néanmoins possible de constater que nos eurodéputés du PPE et de Renew (et des Verts-ALE) ont voté pour un texte qui disait que « l’accord UE-Mercosur ne peut être ratifié en l’état ».
C'est un texte qui est sorti de leurs rangs, qui donne une image bien différente que celle qu'a présentée le communicant d'EÉLV dans son post sur X.
Les eurodéputés français de la droite maintenant LR, du centre et des écologistes ont aussi souscrit à des considérations très fermes sur « l’importance d’un renforcement des relations politiques et commerciales réciproquement avantageuses avec l’Amérique latine ». C'est, en dernière analyse, un positionnement pour un accord avec le Mercosur...
C'est, bien sûr, de peu de poids aujourd'hui : le courage politique ne saurait préempter le calcul politicien.
Les LFI et RN ont voté contre, et nos socialistes et apparentés se sont réfugiés dans l'abstention.
Pour résumer, le post d'EÉLV est d'une extraordinaire mauvaise foi. Et c'est sur ce genre d'immondices que se forgent des opinions...
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