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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Écoles et pesticides : une carabistouille du Monde

12 Janvier 2026

Écoles et pesticides : une carabistouille du Monde

 

Entretenir les angoisses face aux pesticides, inviter les pesticides dans le débat électoral à venir... qui paye ?

 

On se serre évidemment les coudes au Monde. (Source)

 

 

Que faut-il penser lorsque Le Monde publie un article intitulé : « Plus de 1,7 million d’écoliers français soumis à une forte "pression pesticides", selon une cartographie inédite » et écrit dans un article compagnon : « La carte doit être utilisée comme un outil de repérage et de dialogue, et non comme un diagnostic toxicologique ou sanitaire » ?

Et dans quelles conditions réelles cette opération a-t-elle été menée. En particulier, qui a financé des travaux sans aucun doute complexes et fastidieux ?

 

 

On se serre évidemment les coudes au Monde (bis). (Source)

 

 

Une opération d'envergure

 

Le 18 décembre 2025 (date sur la toile), Le Monde a publié : « Plus de 1,7 million d’écoliers français soumis à une forte "pression pesticides", selon une cartographie inédite ».

 

En chapô :

 

« "Le Monde" et une dizaine de scientifiques ont établi un baromètre de l’exposition potentielle aux pesticides autour de chaque établissement scolaire français. »

 

Le retour à la raison n'a donc pas tardé : après un titre destiné à choquer et à susciter les angoisses des parents de nos chères têtes blondes, ainsi que l'indignation du plus grand nombre, la « forte "pression pesticides» n'est plus que... « potentielle ».

 

Dans l'édition papier (datée du 19 décembre 2025), c'est : « Plus de 1,7 million d'élèves exposés aux pesticides »... une pleine page. C'est posé comme un fait et non plus « selon... ». Mais admettons qu'il y a des impératifs d'espace disponible...

 

Un article compagnon disponible seulement sur la toile interroge et titille : « Votre école est-elle soumise à une forte "pression pesticide" ? Explorez notre carte ».

 

En chapô :

 

« "Le Monde" a établi, avec un collectif de chercheurs, une carte de France des écoles, collèges et lycées en fonction de leur proximité avec des parcelles agricoles où des pesticides sont utilisés. Près d’un établissement sur quatre est soumis à une "pression forte". »

 

 

Notez la légende : « […] La carte doit être utilisée comme un outil de repérage et de dialogue, et non comme un diagnostic toxicologique ou sanitaire. »

 

 

Une méthodologie foireuse

 

Il comporte des éléments de la méthodologie et renvoie vers un article plus détaillé en PDF.

 

Pour faire simple, on a géolocalisé les établissements d'enseignement ; déterminé les surfaces cultivées et les cultures correspondantes dans un rayon de un kilomètre autour de l'établissement (314 hectares) ; attribué à chaque parcelle un indicateur de fréquence de traitement (IFT) issu d'enquêtes au niveau de la région administrative ; combiné ces données pour obtenir un « IFT théorique moyen » qui devient un « indice de “pression de pesticide” ».

 

Et, bien sûr, pour l'agitprop des articles du Monde, on a comptabilisé les élèves – 1,76 million, soit environ 15 % des effectifs métropolitains.

 

L'IFT est un pis-aller, en l'absence de données précises portant sur chaque parcelle et chaque traitement.

 

C'est une mesure de l'utilisation de produits phytosanitaires exprimée en nombre de traitements rapportés à la dose de référence. Ici, il agrège tous les types de traitements. L'IFT est par exemple de 4 si la parcelle reçoit deux doses de référence d'herbicides et deux de fongicides.

 

On ne distingue donc pas les produits et leurs propriétés intrinsèques ; on ne tient pas compte des facteurs susceptibles d'influencer l'exposition tels que les propriétés de volatilisation et de dérive, ainsi que l'éloignement, les vents dominants, les obstacles à la diffusion éventuelle des produits, les pratiques des agriculteurs, telles que les dates et heures des traitements (si et pour autant qu'ils traitent), etc.

 

Les IFT théoriques sont convertis en sept niveaux de « pression pesticide ». Par exemple, la pression « forte » correspond à un IFT théorique de 1 à 3. Pour la valeur 1, tout se passe comme si les 314 hectares du disque de 1 km de rayon avaient reçu une dose de référence ; si un tiers de cette surface (100 hectares) est cultivé et uniformément traité, ce tiers aurait reçu trois traitements à la dose de référence.

 

 

Le « top 500 »

 

 

Il y a une belle quantité d'ajustements et de subtilités, mais le résultat est clair : on n'évalue pas un risque sanitaire, de toute façon minime en conditions normales.

 

Et, bien sûr, l'exposition de nos chères têtes blondes à des pesticides centrée sur l'école n'est qu'un élément de l'exposition totale aux pesticides et à d'autres substances... Que penser par exemple de ce néonicotinoïde – si épouvantable en usage agricole – qu'on met sur la nuque de Médor ou qu'on lui fait porter en collier pour le protéger des tiques ?

 

Que penser aussi des gaz d'échappement des voitures des parents à l'entrée ou à la sortie de l'école ?

 

Si l'indicateur de « pression pesticide » peut ou – soyons sceptiques – pourrait avoir un intérêt pour des études scientifiques à un niveau plus global, il est parfaitement absurde si on considère une école particulière.

 

On peut admettre que ce fait est implicitement reconnu par les auteurs de la méthodologie, lesquels concluent :

 

« L’indicateur doit donc être interprété comme un “baromètre de pression pesticide” à l'échelle des paysages entourant les établissements, conçu pour éclairer le débat public et orienter, le cas échéant, des investigations complémentaires, plutôt que comme une mesure directe de toxicité ou d’exposition. »

 

« ...éclairer le débat public » ? Avec un indicateur aussi peu « éclairant », même avec quelques données complémentaires ?

 

Sainte-Pazanne, au centre d'une controverse sur les cancers pédiatriques. Très scientifique la formule : « La parcelle traitée la plus proche se situe à moins de […] mètres de l'établissement. »

 

 

Le canal A et le canal B – ou « good cop, bad cop »

 

Bien sûr, Le Monde a fait de l'équilibrisme : présenter l'indicateur et sa signification de manière mesurée et, en même temps, assaisonner ses articles d'éléments anxiogènes – tout en faisant la promotion de l'agriculture biologique.

 

Ainsi, dans le deuxième article qui permet de s'« informer » commune par commune :

 

« Cette carte désigne une "pression pesticide" autour des établissements scolaires, c’est-à-dire l’intensité estimée des usages agricoles à proximité. "La carte ne doit pas être interprétée comme un indicateur de risque, précisent les experts du Joint Research Centre de la Commission européenne associés au projet. Il s’agit d’un outil servant à repérer les établissements situés dans des contextes de pratiques agricoles plus ou moins intensives", afin d’objectiver des situations locales, d’alimenter le dialogue et, le cas échéant, de mettre en place des mesures de précaution. »

 

C'était le canal A. Et voici maintenant le canal B :

 

« L’école de mon enfant est sous forte pression : dois-je m’inquiéter ?

 

Pour les écoles classées en pression forte et plus, "la première étape est de mieux comprendre la réalité locale : quels types de produits sont utilisés, à quelles distances, avec quels aménagements de protection éventuels, indique le géographe Adrien Guetté. Si, à l’issue de ce travail d’information, le risque d’exposition apparaît significatif, il est alors légitime que la communauté éducative demande à la collectivité d’agir".

 

Les parents d’élèves d’écoles sous forte pression "doivent se mobiliser, demander des informations complémentaires et des actions, mais sans tomber dans la panique ni la stigmatisation des agriculteurs, qui ont eux aussi besoin d’accompagnement pour faire évoluer leurs pratiques", recommande Karine Princé, écologue au Muséum national d’histoire naturelle. »

 

Subtilement, Le Monde fait intervenir des personnalités extérieures pour porter « la bonne parole », actionnant ainsi le sophisme de l'appel à l'autorité.

 

 

Une manœuvre électorale ?

 

C'est aussi la technique utilisée pour un appel à l'action qui dévoile ce qui constitue peut-être l'objectif de ce qu'il convient d'appeler une manœuvre :

 

« Enfin, "les communes ont la responsabilité des écoles, de l’urbanisme et du dialogue avec le monde agricole", rappelle Adrien Guetté, maître de conférences en géographie de l’environnement à l’université de Tours. Selon lui, "il serait légitime que les candidats et candidates aux élections municipales s’engagent publiquement sur ce qu’ils comptent faire pour réduire la pression des pesticides autour des établissements scolaires".

 

Et voilà...

 

 

Quelques questions

 

Il reste à notre sens deux derniers points :

 

« Coordonné par Le Monde, le baromètre de la "pression pesticides" autour des établissements scolaires est le fruit d’une collaboration de plusieurs mois avec un collectif pluridisciplinaire constitué d’une dizaine d’experts [...] »

 

Suivent des noms et des affiliations et :

 

« […] et des scientifiques du Joint Research Centre de la Commission européenne. »

 

Qui sont ces « scientifiques » ? À quel titre et dans quelles conditions ont-ils participé à cette manœuvre ?

 

Par ailleurs, on peut penser qu'il a fallu un financement, même si on peut aussi penser que cet exercice repose sur des données qui auraient pu être acquises dans le cadre des travaux ayant mené à « Pesticides in France: ten years of combined exposure to active substances in land, air and surface water » (les pesticides en France : dix ans d'exposition combinée aux substances actives dans le sol, l'air et les eaux de surface) de Stanislas Rigal et Thomas Perrot. Cet article – écrit dans un anglais très approximatif – a été financé par la Fondation pour la Recherche sur la Biodiversité (FRB) et le projet européen BioAgora.

 

Qui a payé, et combien ?

 

Et ce genre d'exercice se multipliera-t-il à l'avenir, comme tend à le suggérer le profil de Mme Raphaëlle Aubert et ses hashtags sur bsky ?

 

 

Le profil de la signataire des articles sur Bsky. Faut-il voir dans ce profil un indice du fait que les «enquêtes » collaboratives se multiplieront à l'avenir ? (Source)

 

 

 

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J
Nouvelle pub tv de l'ADEME qui nous dit encore d'acheter bio....
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B
L’agribashing n’en finit plus !<br /> J’ai souvent vu des parents porter leur jeune enfant dans une poussette et se faufiler auprès des voitures pour trouver un passage clouté. Pendant tout ce temps, l’enfant est strictement à la hauteur des pots d’échappement des voitures et ingurgite nonens volens des grammes de toxiques tous plus redoutables les uns que les autres. Et la, pas besoin d’une étude « scientifique » pour savoir que le résultat sera désastreux.<br /> Pourtant, une solution simple existe : interdire les voitures dans un rayon d’un km autour des écoles. Pourquoi Raphaëlle AUBERT n’inscrit pas cette revendication en première ligne de ses posts?
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