Oiseaux insectivores et imidaclopride : Le Monde relaie une nouvelle étude peu convaincante, mais dans la ligne militante...
Figure 2. Effets estimés des mesures relatives aux pesticides sur l'abondance des oiseaux. (A) Imidaclopride sur les oiseaux insectivores (rouge), (B) TAT-pollinisateurs [toxicité appliquée totale] sur les oiseaux granivores (violet) et (C) TAT-plantes sur les oiseaux généralistes (vert). Les lignes représentent les relations prévues par les GAMM, la teinte la plus foncée représentant la période précédant l'interdiction (2013-2018), la teinte la plus claire représentant la période suivant l'interdiction (2019-2022) et la troisième ligne correspondant à l'ensemble de la période (2013-2022). Il convient de noter que pour la relation entre l'imidaclopride et l'abondance des oiseaux insectivores pour la période postérieure à l'interdiction (fig. 2.A), la quantité d'imidaclopride utilisée est estimée à partir de la période antérieure à l'interdiction (voir méthodes et résultats). Les lignes pleines indiquent des relations significatives, tandis que les lignes pointillées indiquent des relations non significatives. Les zones ombrées représentent les intervalles de confiance à 95 % des prédictions. L'imidaclopride est fourni en ln[kilogrammes autour des codes postaux entourant les parcelles de surveillance +1], le TAT-pollinisateur en ln[g/abeille autour des codes postaux entourant les parcelles de surveillance] et le TAT-plante en ln[g/ha autour des codes postaux entourant les parcelles de surveillance].
Une étude scientifique a encore fait l'objet d'un article « intéressant » dans le Monde. Mais l'étude elle-même est aussi « intéressante »...
L'ami Foucart est très occupé ces temps-ci. Il a déniché – ou on lui a généreusement transmis – une étude scientifique et cela s'est traduit par un article, le 20 novembre 2025, au titre alléchant – lire : putaclic –, « Pesticides "tueurs d’abeilles" : l’interdiction du principal néonicotinoïde a bénéficié aux populations d’oiseaux insectivores ».
Doublement percutant, par le triomphalisme du message de fond ainsi que par le recours panurgique au slogan des activistes instrumentalisant les abeilles.
La sobriété s'invite toutefois dès le chapô :
« Une étude parue dans la revue "Environmental Pollution" montre que depuis l’interdiction de l’imidaclopride, en 2018, les populations d’oiseaux sont un peu plus abondantes dans les zones qui étaient les plus traitées. »
Les oiseaux insectivores auraient donc profité... un peu... En fait, le « un peu » ressortait explicitement du titre de l'étude...
L'étude, c'est « Weak recovery of insectivorous bird populations after ban of neonicotinoids in France, hinting at lasting impacts » (faible reprise des populations d'oiseaux insectivores après l'interdiction des néonicotinoïdes en France, laissant présager des effets durables). On trouvera un texte complet ici.
Non, Nostradamus ne figure pas parmi les auteurs d'une étude qui succombe à la divination : Thomas Perrot, Karine Princé, Emmanuelle Porcher, Jakob Wolfram, Ralf Schulz et Colin Fontaine.
Les affiliations sont aussi importantes:
-
Fondation pour la Recherche sur la Biodiversité, Centre de Synthèse et d'Analyse sur la Biodiversité (FRB-Cesab) ;
-
iES Landau, Institut des Sciences Environnementales, RPTU Kaiserslautern-Landau ;
-
Station de Recherche sur les Écosystèmes d'Eußerthal (EERES), RPTU Kaiserslautern-Landau ;
-
Centre d'Études Biologiques de Chizé, UMR7372, CNRS & Université de La Rochelle.
La FRB est financée par le ministère français de la Recherche, une dizaine d'institutions (dont l'OFB) et LVMH. Elle a reçu un financement supplémentaire de la part la Ligue pour la Protection des Oiseaux (LPO) « pour mettre en œuvre le programme de recherche sur les impacts des néonicotinoïdes sur la biodiversité et les services écosystémiques ».
Bien entendu, la FRB « garantit que les bailleurs de fonds publics ou privés n'interviendront pas dans la conduite ou les résultats de la recherche ». Bien entendu aussi, les chercheurs ont été totalement imperméables aux attentes, au moins implicites, des bailleurs de fonds...
Voici le résumé (découpé) :
« Points forts
• On s'attend à ce que l'imidaclopride joue un rôle [Imidacloprid is expected to play a role] dans le déclin des populations d'oiseaux.
• L'interdiction récente des néonicotinoïdes en Europe pourrait avoir permis aux populations de se rétablir.
• Cette relation a été étudiée en France pour 57 espèces sur 1.900 parcelles [en fait, c'est 1.983].
• L'imidaclopride a réduit la population d'oiseaux entre 12,7 et 9 % avant et après l'interdiction. [Traduction littérale]
• L'interdiction des pesticides ne garantit pas un rétablissement immédiat de la biodiversité après l'interdiction.
Résumé
On s'attend à ce que les néonicotinoïdes jouent un rôle important dans le déclin des populations d'oiseaux en raison de leurs effets néfastes sur les ressources alimentaires (principalement les insectes) et de leur toxicité létale et sublétale. Des études antérieures menées aux États-Unis et aux Pays-Bas ont montré des liens entre l'utilisation des néonicotinoïdes et l'abondance des oiseaux, mais le potentiel de rétablissement des populations après une interdiction n'a pas été étudié.
Nous avons étudié cette relation en France sur la période 2013-2022, en nous concentrant sur 57 espèces d'oiseaux insectivores, granivores et généralistes, recensées sur un grand nombre de parcelles (n = 1983).
Nous avons spécifiquement examiné l'imidaclopride, le néonicotinoïde le plus vendu en France avant son interdiction en 2018, qui est toujours présent dans les eaux de surface et les sols.
De plus, nous avons pris en compte les effets potentiels d'autres pesticides en calculant la toxicité appliquée totale (TAT) pour différents groupes d'espèces, ainsi que les facteurs liés au paysage et au climat.
Nous avons constaté que l'abondance des populations d'oiseaux insectivores était négativement associée à l'utilisation de l'imidaclopride.
Nous avons également constaté que la différence d'abondance des oiseaux insectivores entre les sites où l'imidaclopride était largement utilisé et ceux où il ne l'était pas était légèrement plus élevée avant l'interdiction (12,7 % d'oiseaux en plus dans les sites sans imidaclopride) qu'après (9 %), ce qui suggère une faible reprise de leurs populations.
En revanche, les espèces granivores et généralistes ont montré des associations neutres ou non linéaires avec l'utilisation d'autres pesticides et aucune réponse à l'imidaclopride.
Notre étude confirme l'impact néfaste de l'imidaclopride sur les oiseaux insectivores et souligne que l'interdiction des pesticides ne suffit pas à elle seule à garantir un rétablissement immédiat de la biodiversité. Cela nécessite des mesures de conservation supplémentaires dans les paysages contaminés par les néonicotinoïdes afin de restaurer les populations d'insectes et d'oiseaux. »
Autrement dit : ce qu'il fallait démontrer.
Nous n'entrerons pas dans le détail de cette étude, d'une grande complexité.
En bref, les auteurs ont croisé deux jeux de données : les comptages d'oiseaux du recensement français d'oiseaux nicheurs, sur des carrés de 2 kilomètres de côté, d'une part, et les ventes de pesticides, et plus particulièrement d'imidaclopride, selon les codes postaux pertinents pour ces carrés. On a procédé à des ajustements en fonction, d'une part, des paysages et des climats et, d'autre part, d'une « toxicité totale » des pesticides pertinents dans une zone circulaire de 2.830 mètres de diamètre centrée sur le centre des carrés précités.
En bref encore, c'est de la haute voltige – ce qui n'est pas surprenant pour ce genre d'études.
Le ton général et les conclusions ne sont peut-être pas surprenants non plus.
Comme nous l'avons souvent évoqué sur ce blog, il y a une sorte de conspiration « scientifique » pour faire interdire les néonicotinoïdes et autres insecticides systémiques. Elle est parfaitement démontrée (la preuve originale est ici), et concrétisée par la très nébuleuse Task Force on Systemic Pesticides (TSFP).
L'introduction de l'étude dont il est question ici est déjà révélatrice : l'étude s'inscrit dans la lignée des productions de la TFSP. Par dessein et conception, ou par quasi-obligation et mimétisme, le paysage « scientifique » étant maintenant piqueté de productions qui laissent peu de champ à des études dissonantes. Y compris des productions « scientifiques » qui sont devenues des références incontournables bien qu'elles aient fait l'objet de vives critiques, voire d'un démontage en règle.
Selon les points forts, « [l]'imidaclopride a réduit la population d'oiseaux entre 12,7 et 9 % avant et après l'interdiction » (traduction littérale). Il faut entendre par là que, selon le texte de l'étude, l'abondance des oiseaux insectivores sur les sites où l'imidaclopride était largement utilisée était inférieure de 12,7 % à celle des sites sans imidaclopride pendant la période 2013-2018, et de 9 % pendant la période 2019-2022 (il y a, semble-t-il, un problème de concordance avec le résumé – le problème classique des pourcentages « en dedans » ou « en dehors »).
C'est donc avec une témérité certaine que les différences d'abondance sont attribuées à l'effet de l'imidaclopride.
Les auteurs sont beaucoup plus mesurés dans le corps de l'article :
« Pour les oiseaux insectivores, l'abondance au cours de la période 2013-2022 s'explique mieux par les quantités d'imidaclopride que par la pression exercée par d'autres pesticides, comme l'indiquent les TAT pollinisateurs ou les TAT oiseaux (tableau S2). Sur l'ensemble de la période, l'abondance des oiseaux insectivores était en moyenne 9,0 % plus faible dans les zones où l'utilisation d'imidaclopride était élevée que dans les zones où elle n'était pas utilisée (tableau S2, figure 2.A). »
Curieuse, la deuxième phrase, qui escamote les 12,7 %... Les auteurs écrivent encore :
« Les effets significatifs des néonicotinoïdes sur les oiseaux insectivores concordent avec les études antérieures, qui indiquaient que les néonicotinoïdes contribuent au déclin de la population d'oiseaux insectivores d'environ 3,5 % à 5 % par an (Hallmann et al., 2014 ; Li et al., 2020). Nous avons estimé que l'abondance des oiseaux insectivores était de 9,0 à 12,7 % plus faible dans les sites où l'imidaclopride était largement utilisé que dans ceux où il ne l'était pas. »
C'est curieux : on compare une différence d'abondance moyenne à des déclins annuels, de plus sans contextualisation. Hallmann et al. ont avancé le chiffre de 3,5 % pour des concentrations de 20 nanogrammes d'imidaclopride par litre d'eau de surface. Li et al. produisent toute une gamme de chiffres pour des situations particulières.
L'étude se conclut encore par l'affirmation qu'elle démontre la nécessité du maintien de l'interdiction actuelle. Avec deux chiffres et un écart de 3,6 points de pourcentage...
On a envie d'écrire : « Mission accomplie »
Citons encore ce passage :
« Lorsque nous avons analysé l'effet de l'utilisation de l'imidaclopride avant et après l'interdiction sur l'abondance des oiseaux insectivores, nous avons constaté un effet négatif significatif de l'utilisation de l'imidaclopride avant l'interdiction (période 2013-2018) sur l'abondance des oiseaux, qui a persisté après l'interdiction. Comme prévu, l'abondance des oiseaux insectivores avant l'interdiction (2013-2018) était inférieure de 12,7 % sur les sites à forte utilisation d'imidaclopride par rapport à ceux sans utilisation d'imidaclopride pendant la même période, et l'empreinte de cette utilisation d'imidaclopride avant l'interdiction était encore détectable sur l'abondance des oiseaux insectivores après l'interdiction (2019-2022), avec une abondance inférieure de 9,1 % 342 sur les sites où l'utilisation d'imidaclopride était élevée avant l'interdiction (tableau 1, figure 2.A). »
Que c'est lourdingue ! Les mentions de l'écart dans le texte de l'article – trois au total – sont répétitives, sans contextualisation et surtout sans indication des intervalles de confiance. Le tableau est indéchiffrable pour un non-spécialiste, et la figure (ci-dessus) peu compréhensible.
Notons cependant que si le premier graphique suggère une relation cohérente (dont la nature reste évidemment à déterminer), les graphiques suivants, avec des courbes en cloche et en U paraissent bien curieux. Mais c'est le premier, a priori cohérent avec les préjugés, qui a retenu l'attention...
Et si, en définitive, ces observations – les différences d'abondance et la différence de 3,6 points de pourcentage pour « avant-après » – étaient dépourvues de signification pratique et de pertinence ?
En tout cas, il nous semble bien prétentieux d'écrire :
« En conclusion, nos résultats renforcent les preuves des effets en cascade importants et durables des néonicotinoïdes dans les réseaux trophiques, avec des répercussions primaires sur les insectes qui se propagent aux oiseaux insectivores (Hallmann et al., 2014 ; Li et al., 2020). »
L'hypothèse que l'imidaclopride (semble-t-il essentiellement utilisée en traitement de semences) – et donc son interdiction – n'a pas eu d'influence sur les populations d'oiseaux insectivores, ou au pire une influence limitée, n'a pas été envisagée. Et pour cause... « Hallmann et al., 2014 ; Li et al., 2020 » ont dit... et il est de bon ton de se ranger derrière eux... Mais il y a aussi le « programme de recherche sur les impacts des néonicotinoïdes sur la biodiversité et les services écosystémiques » et il serait malvenu de porter préjudice à sa poursuite...
Ferions nous du mauvais esprit ? Peut-être.
Mais, ayant recueilli plusieurs avis (contrairement au Monde...), The Guardian – peu suspect d'hostilité à l'écologie – a écrit :
« D'autres chercheurs se sont montrés plus prudents quant à ces conclusions. James Pearce-Higgins, directeur scientifique du British Trust for Ornithology, a déclaré : "Cette étude montre qu'il pourrait y avoir des signes précurseurs d'une faible reprise des populations, mais les résultats sont incertains et pourraient être dus à d'autres facteurs corrélés." »
En tout cas, la sorte de sermon sur la « nécessité de maintenir l'interdiction actuelle et de renforcer la surveillance à grande échelle et à long terme [...] » fait l'impasse sur une question bien plus fondamentale : la nécessité d'une production agricole et alimentaire performante alliée, bien sûr, à une protection adéquate de l'environnement.
Figure 1. Répartition spatiale de l'abondance des oiseaux et des ventes de pesticides. L'abondance des oiseaux est classée par guilde trophique : (A) insectivores, (B) granivores et (C) généralistes. Les ventes de pesticides sont indiquées pour différents paramètres : (A) imidaclopride, (B) TAT oiseaux (aigu) et (C) TAT plantes. L'abondance des oiseaux et les ventes de pesticides ont été estimées à l'aide de modèles additifs généralisés (GAM), avec la longitude et la latitude des codes postaux comme variables explicatives et l'abondance des oiseaux ou les montants des ventes de pesticides comme variable dépendante. Pour l'abondance des oiseaux, le dégradé de couleurs allant du rouge au vert représente une abondance croissante. Pour les pesticides, le dégradé allant du vert au rouge indique une augmentation des ventes. L'imidaclopride est indiqué en ln[kilogrammes par code postal +1], le TAT oiseaux aigu en ln[mg/kg de poids corporel/jour par code postal] et le TAT plantes en ln[g/ha par code postal].
Laissons la parole à M. Patrick Hautefeuille :
« Ce matin, je lis dans Le Monde :
"Pesticides 'tueurs d’abeilles' : l’interdiction du principal néonicotinoïde a bénéficié aux populations d’oiseaux insectivores".
Et là, on retrouve la mécanique désormais bien rodée du journal et de ses journalistes “en croisade” : un titre militant, une dramaturgie écologiste, et derrière… des faits qui racontent tout autre chose.
Parce que dès qu’on dépasse le vernis idéologique, tout s’effondre :
1. Le Monde vend un succès écologique… qui n’existe pas.
Le “rebond” mis en scène ?
Une variation minuscule : 12,7 % → 9 %.
Rien à voir avec le tableau triomphant suggéré. On gonfle un signal faible pour fabriquer une victoire symbolique. C’est du narratif, pas de l’information.
2. Même l’étude citée ne dit PAS que les oiseaux revivent.
Le journaliste le sait car il le cite lui-même :
"Nos résultats ne disent pas qu’au total les oiseaux insectivores rebondissent en France…"
Mais ça ne l’empêche pas de titrer comme si c’était le cas.
Cette technique, on la connaît :
On met une affirmation ambiguë en petit dans le texte, et une certitude militante en grand dans le titre.
3. Un journaliste qui écrit pour confirmer son récit, pas pour informer . C’est du lexique militant, émotionnel, destiné à installer un réflexe :
Pesticide = mal
Interdiction = bien
Et surtout : “Regardez, on avait raison.”
Le rôle du journaliste ? Disparu.
Remplacé par celui de porte-voix d’un courant idéologique.
Conclusion :
Encore une fois, ce journal ne se contente pas de relayer une étude :
Il la plie, l’arrange, et la scénarise pour nourrir son récit militant.
On n’est plus dans l’information, on est dans la narration engagée.
Et chacun peut lire l’article du Monde : les mots et les chiffres sont là, mais la manière dont ils sont assemblés montre clairement l’intention. Une intention politique, pas journalistique. Le pire dans tout ça, c’est aussi que cette information est reprise telle quelle par de nombreux médias, nationaux, sans la moindre correction ! »
Soyons toutefois réalistes : il n'y a pas eu de ruée.
/image%2F1635744%2F20150606%2Fob_b8319b_2015-06-06-les-champs-de-l-au-dela-tom.jpg)