Land sharing et land sparing : la terminologie au secours de l’idéologie
Philippe Stoop, sur LinkedIn*
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Illustration : Contrairement aux clichés véhiculés sur le débat land sharing / land sparing, (cf par exemple https://www.interbev.fr/wp-content/uploads/2020/12/note-itab_acv-agribalyse-20201211_web.pdf, page 52), le paysage de gauche n’est nullement représentatif du land sparing : c’est de l’agriculture intensive « à l’ancienne », avec des grandes parcelles qui ont conduit à l’élimination des infrastructures agroécologiques (IAE). Et le paysage idyllique de droite n’est pas du land sharing : les parcelles de cultures y sont conduites de façon intensive, mais les IAE ont été respectées ou restaurées : c’est bel et bien du land sparing !
Le débat scientifique sur le land sharing et le land sparing devrait être le cadre majeur de la réflexion politique sur le lien entre agriculture et biodiversité. Son objet est de déterminer quel est le mode d’aménagement agricole préservant le mieux la biodiversité, pour un objectif de production donné : « faut-il concentrer l’agriculture sur des terres et des cultures intensives en facteurs industriels, pour conserver ailleurs plus d’espaces naturels riches en biodiversité (land sparing) ? Ou bien privilégier une agriculture plus diversifiée mais à plus faible rendement, c’est-à-dire plus extensive et donc moins économe en espaces naturels (land sharing) ? » (Desquilbet et al. 2013, https://hal.science/hal-00945304/).
Ce thème de recherche étant surtout actif dans les pays anglo-saxons, il n’avait pas encore de dénomination en français. C’est désormais chose faite : le référentiel TerMef, géré par le Ministère de l’Économie et des Finances pour définir les concepts de l’économie et de l’innovation en français, en a proposé une dénomination française. C’est plutôt une bonne nouvelle vu l’importance scientifique et politique de ces termes. Mais la façon dont ils ont été traduits et définis est pour le moins surprenante :
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Le land sharing est traduit par « Extension de l’agroécologie », et défini comme « Stratégie agricole qui consiste à étendre des pratiques agroécologiques à tous les espaces susceptibles d’être cultivés, pour y favoriser la biodiversité ».
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Le land sparing est traduit par « Concentration de l’agriculture » et défini comme « Stratégie agricole qui consiste à circonscrire l’activité agricole à des espaces limités, exploités de manière intensive, de façon à réserver un maximum d’espaces favorables à la biodiversité. »
Passons sur le fait qu’avec des dénominations françaises aussi distinctes, il sera difficile aux non-spécialistes de comprendre que ces deux notions sont les deux alternatives d’une même question scientifique. Ce sont surtout les définitions qui posent problème. Elles donnent l’impression que seul le land sharing relève de l’agroécologie, ce qui est doublement faux :
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Le land sparing est la stratégie qui permet de réserver le plus de place aux infrastructures agroécologiques (haies, bandes enherbées, petits cours d’eaux) qui sont les principaux réservoirs de biodiversité agricole extraparcellaire,
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et il n’est nullement incompatible avec les techniques de conservation des sols, qui permettent de restaurer une large part de la biodiversité intraparcellaire sans pénaliser le rendement.
Alors que l’on attendrait de ce référentiel terminologique qu’il définisse les termes du débat de façon neutre (comme la définition citée plus haut de Desquilbet et al.), il a en fait été formulé de façon à légitimer la vision écologiste, selon laquelle l’agroécologie passerait nécessairement par une extensification de l’agriculture, ce qui n’était nullement induit par sa définition initiale (ni d’ailleurs par celle de TerMef, selon qui « L’agroécologie tend notamment à combiner une production agricole compétitive avec une exploitation raisonnée des ressources naturelles. »)
Réserver ainsi le « label » agroécologie au land sharing n’a rien d’anodin, surtout quand cette définition émane du Ministère des Finances : en effet, la transition agroécologique reste un mot d’ordre fort au niveau politique français et européen, avec les incitations financières qui la soutiennent, que ce soit pour le financement public de la R&D ou les aides PAC. Acter que le land sparing ne relèverait pas de l’agroécologie pourrait donc être exploité par les groupes de pression qui le dénigrent déjà, en le faisant passer pour la continuation de l’agriculture intensive du XXe siècle, afin de le priver de toute aide financière, bien que les mesures de restauration des IAE qui y sont nécessaires aient un coût pour l’agriculteur.
C’est d’autant plus navrant que, comme le montrait récemment un Point de Vue d’Académiciens de l'Académie d'Agriculture de France, la solution optimale pour la biodiversité est sans doute dans une association de ces deux modes de production, où le land sharing serait encouragé plus sélectivement sur les territoires les plus fragiles, et le land sparing sur le reste du territoire. En effet, ces deux modes d’aménagement des espaces cultivés ne bénéficient pas aux mêmes espèces animales ou végétales, en fonction de leurs spécialisations écologiques. (https://www.academie-agriculture.fr/system/files_force/publications/avis-recommandations/2022/20220615agricultureetbiodiversite20210516.pdf?download=1 ).
De plus, une politique associant land sharing et land sparing, au lieu de les opposer, permettrait un soutien financier moins coûteux et moins pénalisant pour les agriculteurs français et européens, en leur évitant une double peine (restauration des IAE + réduction des intrants), comme le prévoyait initialement le fameux plan « Farm to Fork » qui a suscité tant de tensions :
« Crise agricole : disons stop au "en même temps" et au "quoi qu’il en coûte" » Philippe Stoop (Interview).
Espérons donc que la Commission Terminologique voudra bien réexaminer la question, pour reconnaître que le land sparing est bien une autre façon de mettre en œuvre les leviers agroécologiques (et si possible en lui trouvant un autre nom que « Concentration de l’agriculture »…). A défaut, il serait intéressant d'avoir l'avis du Ministère de l'Agriculture et de la Souveraineté Alimentaire sur ce sujet.
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* Directeur Recherche & Innovation ITK – Membre de l'Académie d'Agriculture de France
Ma note :
Ces termes ont été « inventés » par une Commission pour l'Enrichissement de la Langue Française et publiés au Journal Officiel du 21 mars 2025 (voir mon article).
J'ai interrogé Grok : « Comment traduit-on "land sharing" et "land sparing" en français au Canada ? ». Voici la réponse :
« Au Canada, en français, les termes "land sharing" et "land sparing" sont souvent utilisés dans le contexte de l'agriculture et de la conservation de la biodiversité. Voici leurs traductions généralement acceptées :
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Land sharing : Partage des terres
Ce terme désigne une approche où l'agriculture et la conservation de la biodiversité coexistent sur les mêmes terres, souvent par des pratiques agricoles moins intensives qui favorisent la faune et la flore.
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Land sparing : Épargne des terres
Ce terme fait référence à une stratégie où des zones spécifiques sont intensivement cultivées pour maximiser la production alimentaire, permettant ainsi de préserver d'autres zones pour la conservation de la biodiversité.
Ces traductions sont couramment utilisées dans les milieux académiques, environnementaux et agricoles au Canada francophone, notamment au Québec. Toutefois, dans certains contextes, on peut rencontrer des variations ou des explications plus détaillées selon le public cible. Si vous avez un contexte précis (par exemple, un document ou une discussion), je peux affiner la réponse ! »
J'avais écrit en mars dernier :
« La CELF n'est pas un comité Théodule... à preuve, nous avons droit à 14 termes, dont certains nouveaux (à ma connaissance du moins). Elle œuvre en concertation avec des entités similaires de la Belgique, du Canada et de la Suisse. »
Visiblement, il y a eu un couac dans la coopération avec les instances linguistiques canadiennes, dont le travail est généralement remarquable (à preuve, dans ce cas).
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