140 tonnes de pesticides dans les nuages ?
Image : IA
La sarabande médiatique de l'anxiogenèse a été initiée le 20 septembre 2025 par – surprise... – un article du Monde de M. Stéphane Foucart, « Des dizaines de tonnes de pesticides présentes dans les nuages au-dessus de la France ». Des médias régionaux comme France3 Auvergne-Rhône-Alpes et la Montagne sauvent cependant l'honneur médiatique en ramenant le scoop à de plus justes proportions : une tempête dans un verre d'eau.
« Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre »...
Oups ! Recommençons !
Au commencement, le 8 septembre 2025, la revue Environmental Science & Technology publiait « Are Clouds a Neglected Reservoir of Pesticides? » (les nuages sont-ils un réservoir négligé de pesticides ?).
Les auteurs en sont Angelica Bianco, Pauline Nibert, Yi Wu, Jean-Luc Baray, Marcello Brigante, Gilles Mailhot, Laurent Deguillaume, Davide Vione, Damien J. E. Cabanes, Marie Méjean et Pascale Besse-Hoggan.
Huit émargent à l'Université Clermont Auvergne et au CNRS, au Laboratoire de Météorologie Physique (6) ou à l'Institut de Chimie (2) ; deux sont des employés d'un laboratoire privé, Phytocontrol, de Nimes ; et Davide Vione est affilié au Département de Chimie de l'Université de Turin, ce qui permet à des médias de qualifier l'équipe d'« internationale ».
Le titre de l'étude – « les nuages sont-ils un réservoir négligé de pesticides ? – relève à notre sens davantage des tabloïds que de la littérature scientifique. Un « réservoir », de plus « négligé » ?...
Voici le résumé (découpé) :
« La contamination par les pesticides est une préoccupation croissante et alarmante tant pour l'environnement que pour la santé humaine. Largement utilisés en agriculture pour lutter contre les parasites et maladies et les vecteurs de maladies, les pesticides subissent un transport atmosphérique à longue distance sous forme gazeuse, dans des aérosols et, comme le montre cet article, dans les nuages.
Nous avons mesuré la concentration de 32 pesticides à l'observatoire du Puy de Dôme (France) dans une fourchette comprise entre moins de 1 μg L–1 et le μg L–1 [in the sub μg L–1 to μg L–1 range] dans l'eau des nuages, provenant en grande partie d'un transport allant du régional à la longue distance [largely arising from regional to long-range transport] qui implique également des pesticides actuellement interdits à l'usage agricole en France.
La moitié des échantillons présentaient une concentration totale de pesticides supérieure à 0,5 μg L–1, qui est la limite européenne pour l'eau potable. Si l'on exclut le 2,4-dinitrophénol, qui peut également être produit par des réactions photochimiques, deux échantillons présentent encore une concentration totale supérieure à 0,5 μg L–1.
La détection fréquente de pesticides dans l'eau de pluie peut donc dépendre de leur présence dans les nuages ainsi que du lessivage atmosphérique.
Les estimations de la quantité de pesticides dans les nuages au-dessus de la France, comprises entre 6,4 ± 3,2 et 139 ± 75 tonnes, suggèrent que leurs quantités dans la phase aqueuse des nuages sont potentiellement élevées et que ces composés pourraient affecter des zones qui ne sont pas directement touchées par les activités agricoles. »
Il est difficile et, sans doute, un peu hasardeux de commenter une étude – publiée derrière un péage – sur la seule base d'un résumé mal écrit.
Nous sommes cependant aidés, notamment, par une analyse de l'US Right to Know publiée dès le 11 septembre 2025, « Banned pesticides found in clouds, sparking new health concerns » (des pesticides interdits découverts dans les nuages, suscitant de nouvelles inquiétudes pour la santé). Ah ! le fonds de commerce de la peur... Certains médias ont aussi livré quelques bribes d'information.
Une autre source a été les analyses et commentaires de M. Patrick Hautefeuille sur LinkedIn.
Voici donc quelques éléments.
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Ce n'est pas précisé dans le résumé : l'étude est fondée sur – seulement – six (6) échantillons d'eau de brouillard (ou de nuages) prélevés à la fin de l'été 2023 et au printemps 2024.
Cela transparaît, si on y est attentif, du résumé par l'image. Une image sans repères en abscisse et en ordonnée... Les pairs chargés de la revue – en l'occurrence une... paire – n'ont rien trouvé à redire.
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Quand les auteurs écrivent : « La moitié des échantillons présentaient... », il faut donc comprendre : « trois échantillons ». Les pairs n'ont pas réagi.
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La figure est aussi intéressante en ce qu'elle suggère une forte saisonnalité des présences de pesticides dans les nuages. C'est évidemment attendu (par les gens rationnels), mais les auteurs ne l'ont pas évoqué dans leur résumé. L'important pour eux – comme dans nombre de productions de la « science d'opinion » – ce sont les cas extrêmes supérieurs.
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Les auteurs écrivent : « Nous avons mesuré la concentration de 32 pesticides... ». En réalité, ils ont cherché 446 substances, et donc trouvé 32 à des niveaux quantifiables. Devrions-nous écrire : « ...n'ont trouve que... » ?
Certes, la détection d'un nombre limité de substances est aussi un phénomène prévisible, mais mentionner le nombre total recherché – du reste selon un usage répandu – aurait été une mise en perspective utile pour les lecteurs non avertis et un avertissement pour les adeptes de l'instrumentalisation des (de certaines) études scientifiques.
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« ...32 pesticides » ? En réalité, les auteurs ont visé plus large et trouvé :
– un métabolite de l'amitraz, un produit utilisé en apiculture contre le varroa ;
– de l'anthraquinone, dont l'autorisation comme produit de protection des plantes (répulsif contre les oiseaux) a été retirée en novembre 1999, mais qui a diverses applications industrielles ;
– du DEET, un répulsif contre les insectes (aussi utilisé pour la protection des humains) ;
– du fipronil et de la perméthrine, interdits en tant que produits de protection des plantes depuis février 2004 et février 1998, respectivement, mais utilisés comme biocides.
L'omission d'une référence à ces résultats a permis une instrumentalisation de l'étude focalisée sur les « pesticides ».
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Les auteurs sont très évasifs sur les quantités mesurées. « in the sub μg L–1 to μg L–1 range » est d'une rare imprécision. Les pairs s'en sont contentés...
Si l'on en croit l'US Right to Know, la concentration totale maximale, pour l'un des échantillons de fin d'été, était de 1,45 µg/L. Soit de l'ordre du morceau de sucre dans une piscine olympique.
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La référence à « la limite européenne pour l'eau potable » de 0,5 µg/L est sans pertinence, l'eau des nuages – ou de pluie – n'étant pas bue (et il est recommandé de ne pas la boire).
Du reste, cette comparaison avec une norme pour l'eau potable est un grand classique dans la littérature de l'activisme anti-pesticides.
La formulation est en outre – volontairement ? – imprécise. Il s'agit d'une limite de qualité et non de potabilité.
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L'extrapolation au contenu total des nuages en pesticides au-dessus de la France – « entre 6,4 ± 3,2 et 139 ± 75 tonnes » – est d'une rare imprécision (c'est en plus affublé d'intervalles de confiance de 50 % ou plus !). Elle relève de la prestidigitation, du doigt mouillé, mais par une saucée, pas par une manœuvre du bout de la langue. Et elle sert manifestement à susciter l'intérêt pour la publication... et donc son instrumentalisation.
C'est réussi ! Rendez-vous compte :140 tonnes ! Si on rapporte ce chiffre à la superficie de la France métropolitaine et en admettant une répartition régulière sur le territoire métropolitain, on obtient une concentration de... 0,26 milligrammes dans une colonne nuageuse qui ferait 1 mètre carré à la base et, potentiellement, des centaines ou des milliers de mètres de hauteur.
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Enfin, on nous dit que « ces composés pourraient affecter des zones qui ne sont pas directement touchées par les activités agricoles ». C'est un fait établi. Qui ne connait pas les histoires de DDT dans la graisse des ours polaires ? Les nuages et pluies chargés de sable du Sahara, le fameux nuage de Tchernobyl, etc. ?
L'Université Clermont-Auvergne a publié le 10 septembre 2025 un communiqué de presse qui reprend largement les éléments du résumé de l'étude, mais en en ajoutant d'autres comme les 6 échantillons étudiés et les 446 composés recherchés.
Et puis vint le fameux « Des dizaines de tonnes de pesticides présentes dans les nuages au-dessus de la France » de M. Stéphane Foucart dans Le Monde du 20 septembre 2025 (version électronique – 21-22 en édition papier).
Très rapidement, le tocsin est implicitement sonné avec un talent remarquable :
« "En lançant ce projet, je m'attendais à ne trouver que quelques kilos", raconte Angelica Bianco, chercheuse au laboratoire de météorologie physique (CNRS, université Clermont-Auvergne), première autrice de ces travaux. In fine, les résultats sont très différents : selon la couverture nuageuse du moment, entre 6 et 140 tonnes de pesticides circulent dans le ciel français. [...] »
Mme Angelica Bianco est bien sollicitée et elle contribue de bon cœur. Ainsi :
« L'un des points les plus alarmants de ces résultats est que, dans au moins un tiers des échantillons, la concentration totale de pesticides est supérieure à la limite de qualité pour l'eau potable. »
Il y a aussi le glyphosate qui n'a pas été recherché – et qui devrait donc gonfler les résultats –, les molécules interdites, la possibilité d'usages illégaux... Bref, le discours « orienté ».
Une technique classique de l'auteur du Monde consiste aussi à faire intervenir des personnages avec des opinions tranchées, le cas échéant sur le mode de la supputation.
Ainsi, M. Gerhard Lammel (Institut Max Planck de Chimie (Mayence, Allemagne) et Université Masaryk (Brno, République tchèque)) opine à propos de l'absence d'études sur les effets des pesticides à distance dans les procédures officielles d'évaluation des risques :
« Le transport de pesticides sur de longues distances et leur dépôt dans des écosystèmes éloignés ne sont pas censés se produire selon les critères appliqués par les procédures d'autorisation en vigueur en Europe. »
Sa spécialité est la chimie des substances organiques, particulièrement des polluants, présents à l'état de traces dans les aréosols. Compétence en matière de procédures d'autorisation ? Sans doute suffisante pour faire du persiflage et du dénigrement dans un article du Monde de M. Stéphane Foucart...
Ajoutons, question dénigrement, et sur le mode diplomatique, que sa formulation n'est pas très heureuse.
Mme Ségolène Humann-Guilleminot (Université Radboud, Nimègue, Pays-Bas) est une autre contributrice, déjà sollicitée par le passé :
« Avec les mouvements des nuages et la distance parcourue, des produits interdits en Europe à cause de leur toxicité nous arrivent quand même dessus en provenance de pays où ils sont encore autorisés […] Le problème est mondial. »
Le problème ? Quelles sont les « problèmes » – avérés bien sûr ? Quelles sont les concentrations – dans l'absolu et par rapport à d'autres polluants ? Où sont les preuves d'un transport a priori transatlantique ou transméditerranéen ? On cherchera en vain une mise en perspective dans l'article.
Et il y a, en conclusion, l'inévitable Dave Goulson, qualifié par certains de chercheur à gages et qui ambitionne d'égaler Rachel Carson avec son « Terre silencieuse » :
« Les indices d'un déclin important des populations d'insectes dans des zones où les pesticides ne sont pas utilisés, comme les forêts tropicales de Porto Rico et du Costa Rica ainsi que les réserves naturelles en Allemagne, sont particulièrement déroutants [...]. Cette nouvelle étude vient s'ajouter aux preuves de plus en plus nombreuses indiquant que les pesticides dérivent dans l'atmosphère et retombent sous forme de pluie ou neige à des centaines, voire milliers, de kilomètres de l'endroit où ils ont été utilisés. Notre belle planète est désormais baignée dans un cocktail de poisons. »
Du grand art !
Subrepticement, un lien est fait avec le déclin des insectes. Évidemment sans la moindre preuve, mais le lecteur lira un lien de cause à effet dans cette déclaration.
Et « poisons » clôt l'article...
Paraphrasons l'Acte de l'Apocalypse :
« [Mal]Heureux celui qui lit, [Mal]heureux ceux qui écoutent les paroles de la prophétie et gardent ce qui est écrit en elle, car le temps est proche. »
Bon nombre de médias se sont laisser aller dans les outrances tant au niveau de leurs titres que de leurs textes.
Science & Vie – la revue qui a des problèmes avec la science dans certains domaines – est à cet égard emblématique, sinon caricatural : « Une étude alarmante révèle qu'en France, il pleut… des pesticides », titre-t-elle le 23 septembre 2025.
La mise en route :
« Quand ce n’est pas dans l’eau, c’est dans la terre, et quand ce n’est pas là, ça finit… dans les nuages. Génial. »
Génial, en effet, comme la conclusion :
« Et c’est comme ça que dans certaines régions françaises, mais aussi dans le monde en général, il pleut très certainement des pesticides. Cela pourrait donc expliquer pourquoi à certains endroits où l’utilisation de pesticides n’est pas répandue, on observe une pollution généralisée des sols et des cours d’eau.
Enfin, on évoquait il y a quelques jours que des populations d’insectes se mettaient mystérieusement à disparaître loin de toute pollution et de pesticides… si finalement, ces substances se retrouvaient dans les nuages qui apportent la pluie dans ces régions éloignées, cela pourrait être un début d’explication… »
Le génie qui a pondu ça se vante d'un Master 2 en journalisme...
Ah ! il y a aussi un résumé, un « En bref », avec cette merveille :
« Des chercheurs de l'Université Clermont-Auvergne ont découvert jusqu'à 140 tonnes de pesticides dans les nuages au sommet du puy de Dôme.
[…]
Cette découverte explique la pollution des sols et des eaux, même dans les régions éloignées des zones d'utilisation de pesticides. »
Le site aura tout de même pris soin de préciser les sources : L'Humanité (qui a par exemple fait un lien fort excentrique avec l'augmentation des demandes d’indemnisation des victimes de pesticides) et Le Parisien...
Bref, c'est : « Le journaliste qui a lu les journalistes qui ont lu... » Lu quoi donc ?
Mme Angelica Bianco a eu son heure de gloire... Prenons-le encore, par exemple, du Parisien :
« L’étude, pionnière en Europe, ne prétend pas mesurer un danger sanitaire immédiat, mais elle change la perception. "L’image du nuage blanc, propre, est trompeuse. Ce que nous avons trouvé, c’est un cocktail chimique qui voyage au-dessus de nos têtes", résume la chercheuse. »
C'est « moins pire » que dans Le Monde, mais cela reste atterrant Et dire que l'Observatoire du Puy de Dôme avait trouvé en 2023 que les nuages transportent des bactéries résistantes à des antibiotiques...
Des médias régionaux sauvent cependant l'honneur médiatique en ramenant le scoop à de plus justes proportions : une tempête dans un verre d'eau.
C'est le cas de France3 Auvergne-Rhône-Alpes avec : « Herbicides, fongicides, insecticides... ces pesticides mesurés dans les nuages : "C’est faible, mais cela mérite de l’attention" », du 23 septembre 2025 ; et de La Montagne avec « Des tonnes de pesticides dans les nuages : ce qu'il faut retenir de l'étude menée au puy de Dôme qui fait la une des médias », du même jour (texte complet dans Press Reader).
Du premier article :
« Face à ces résultats, la chercheuse tient à nuancer : "Je ne veux pas transmettre le message 'tout est pollué'. Il y a bien des pesticides dans les nuages, mais à très faible concentration. Il ne faut pas extrapoler ou dramatiser les résultats scientifiques." Angélica Bianco souhaite poursuivre ses recherches. "J’aimerais poursuivre avec l’analyse d’autres échantillons, car notre série actuelle est limitée. Ensuite, ces résultats pourraient être utilisés pour travailler sur la réglementation des pesticides, mais ce n’est pas mon domaine." »
C'est un retour sur Terre bienvenu. Mais les propos plus mesurés rapportés dans ces deux médias ne font pas le poids face aux prêcheurs d'Apocalypse du Monde – qui nous avaient déjà alertés sur les pluies de néonicotinoïdes au Japon – et leurs disciples.
Cette étude de Bianco et al. enrichit sans nul doute nos connaissances, mais sur des points de détail, pas sur le fait que des « pesticides » parviennent jusqu'aux nuages. Elle suggère aussi des pistes de recherche a priori intéressantes.
Son instrumentalisation – pour une partie fondée sur un résumé relevant de la science militante et pour l'autre sur des dévoiements médiatiques donnant la priorité au militantisme au détriment de l'information – est en revanche indue.
Formons le vœu – soyons fous... – que si de nouvelles recherches sont entreprises, on élargira la focale pour rechercher d'autres substances que les « pesticides » de manière à contextualiser les résultats sur ces derniers et – soyons encore plus fous... – à faire cesser ou au moins réduire l'hystérie promue et déployée autour d'intrants agricoles qui contribuent largement remplir nos assiettes en produits de qualité en quantité suffisantes.
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