Conseil National de l'Ordre des Médecins et loi Duplomb : canal A et canal B
Le Conseil National de l'Ordre des Médecins a cru bon de s'immiscer dans le « débat » sur la loi Duplomb et le pugilat autour de l'acétamipride. L'exercice est plus difficile que la sanction de confrères ayant défendu la médecine fondée sur la science et, au-delà, la santé publique avec des mots qui ont pu heurter les rosières ! Mais avec un peu, beaucoup d'astuce, le message inconvenant sur le canal A passe par le canal B...
Comme bon nombre de mes concitoyens, j'ai appris par les médias que le Conseil National de l'Ordre des Médecins est descendu dans l'arène pour participer au pugilat autour de l'acétamipride et, plus généralement, de la loi Duplomb.
Ainsi, le 30 juillet 2025 (date sur la toile), le Monde titrait, sur la base d'une dépêche de l'Agence France Presse, « Loi Duplomb : l’ordre des médecins prend position contre, estimant que les "alertes ne peuvent être ignorées" ».
En chapô :
« Alors que le texte contesté prévoit la réintroduction de l’acétamipride, l’instance juge que "sur le plan médical (…) le doute n’est pas raisonnable" et déplore "l’écart persistant entre les connaissances scientifiques disponibles et les décisions". »
Le Monde a eu la bonté de mettre le lien vers la prose du Conseil. Et, surprise, surprise...
Sous le sur-titre « Santé environnementale », nous sommes informés que : « Le Cnom affirme la place du médecin au cœur des enjeux de santé environnementale » !
Message corporatiste ! L'illustration est intéressante : un stéthoscope ausculte une Terre étonnamment verte...
Lien avec la loi Duplomb ? Aucun !
Le chapô résume – conformément au savoir-vivre de la communication – l'objet du communiqué de presse de ce 30 juillet 2025 :
« Le Conseil national de l’Ordre des médecins (Cnom), renouvelé en juin avec l’élection d’un nouveau Président et d’un nouveau Bureau, a défini quatre axes structurants pour les trois années à venir. L’un d’eux place le médecin au cœur des enjeux de santé environnementale. »
Lien avec la loi Duplomb ? Aucun !
Qu'en est-il de la péroraison ?
« C’est pourquoi le Cnom s’engage à lancer sans délai une réflexion structurée sur les liens entre santé et environnement. Cette démarche associera des médecins de terrain, des experts scientifiques, des agriculteurs, des élus politiques et des représentants des usagers de la santé. Notre objectif est clair : faire de la santé environnementale un pilier de la politique de santé publique, et défendre la santé comme bien supérieur, dans toutes ses dimensions. »
Lien avec la loi Duplomb ? Aucun !
Il faut s'arrêter un instant à cette formidable ambition.
Qu'est-ce qu'un « débat structuré » ?
Est-ce bien le rôle du Conseil National, instance suprême de l'Ordre des Médecins – jusqu'à plus ample informé « Institution de droit privé chargée d’une mission de service public, [qui] assure la régulation déontologique de la profession médicale » ?
La santé environnementale sera-t-elle promue par un débat qui se fera avec des parties prenantes ou supposées prenantes dont certaines sont de parti pris comme le montre la situation actuelle ?
Nous paraphraserons ici M. Bernhardt Url, alors directeur exécutif de l'Autorité Européenne de Sécurité des Aliments (EFSA), dont nous avons cité les propos dans un article fort opportunément sous-titré : « Petites leçons de civisme ».
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« La lettre de 96 personnes [du 27 novembre 2015 adressée au Commissaire Vytenis Andriukaitis au sujet du glyphosate, dont l'auteur était M. Christopher Portier], a été mentionnée très souvent. Pour moi, c'est un très bon exemple de la différence entre les modes de travail des deux organisations [le CIRC et l'EFSA]. Nous travaillons sur le glyphosate avec 100 scientifiques des États membres. Ils voient les preuves ; ils contribuent ; ils contestent ; ils participent à des téléconférences – c'est le processus de revue par les pairs – et c'est avec cet ensemble de 100 scientifiques que nous avons pu produire un résultat.
Nous n'avons pas demandé à ces scientifiques de signer une lettre, qu'ils aiment ou non le résultat. Une membre du Parlement l'a exprimé de manière fort juste. Elle a dit : "96 scientifiques se sentent mal à l'aise face à l'opinion de l'EFSA." Et c'est bien de cela qu'il s'agit. Des gens qui n'ont pas contribué aux travaux, qui n'ont vraisemblablement pas vu les preuves, qui n'ont pas eu le temps d'entrer dans le détail, qui ne sont pas impliqués dans le processus, ont signé une lettre de soutien.
Je suis désolé de le dire, mais pour moi, avec cette lettre, vous quittez le domaine de la science, vous entrez dans le domaine du lobbying et des campagnes ('campaigning'), et ce n’est pas la façon dont l’EFSA travaille. Pour moi, ceci est le signe que nous entrons dans l’âge Facebook de la science. Vous avez une évaluation scientifique, vous la mettez sur Facebook et vous comptez combien de personnes 'aiment'. Pour nous, ce n’est pas un progrès. Nous, nous produisons une opinion scientifique, nous la défendons, mais nous n’avons pas à prendre en compte si c’est aimé ou pas. »
Bernhard Url, audition par la Commission de l'Environnement, de la Santé Publique et de la Sécurité Alimentaire du Parlement Européen, le 1er décembre 2015 |
On voit mal le Conseil National de l'Ordre des Médecins faire mieux qu'une EFSA protégée par des procédures strictes et une éthique bien établie. Il sera, au mieux, difficile de résister à l'entrisme des militants bien organisés, y compris dans le monde médical, et à une sorte d'indifférence ou de lassitude des membres de la profession sans opinions préconçues et fatigués par un travail harassant.
Comparaison n'est certes pas raison, mais comment ne pas la faire avec le tohu-bohu sur le cadmium de la Conférence Nationale des Unions Régionales des Professionnels de Santé-Médecins Libéraux (URPS-ML) ?
En fait, nous sommes déjà partis pour une sorte de dictature de l'opinion comme en témoigne l'introduction du communiqué de presse :
« L’actualité récente, avec l’adoption de la loi Duplomb, a ravivé les inquiétudes : la possible réintroduction de l’acétamipride, un pesticide de la famille des néonicotinoïdes, fait polémique. Si la détresse du monde agricole est indéniable, cette décision divise jusque dans ses rangs, et suscite une large opposition dans la société civile, parmi les restaurateurs, les citoyens, et dans le monde médical. Plusieurs organisations, dont la Ligue contre le cancer, ont alerté sur les risques sanitaires graves associés à cette substance. »
Cette prose est du 30 juillet 2025... et se rapporte à une décision prise au mois de juin. Il faut donc croire que c'est l'« actualité récente » qui a été le déclencheur de cette communication de la plus haute importance. Pourtant, le CNOM a aussi eu largement le temps d'analyser les différentes expressions d'opinions et de revendications, bref, de faire le point sur l'irrationalité voire l'absurdité de nombre d'entre elles.
Non, le CNOM ne se lancera pas dans une explication pour réfuter ou mettre en perspective les motifs de ces « inquiétudes », en application d'une haute conception de la médecine, fondée sur les preuves.
Non, le CNOM ne se lancera pas non plus dans des explications pour réfuter ou mettre en perspective les arguments avancés par les divers protestataires.
On ne va tout de même pas se fâcher avec des « restaurateurs », fussent-ils d'une obédience particulière, encore moins avec « le monde médical ».
Un monde médical qui nous a inspiré un article intitulé : « Proposition de loi Duplomb-Menonville : le recul effarant de la science et de la rationalité chez des associations et sociétés savantes médicales »...
Quant à la Ligue contre le Cancer, citée spécifiquement par le CNOM, son communiqué est décrit de manière outrancière.
De manière générale, un CNOM objectif aurait dû avoir le plus grand mal à trouver des alertes sur les « risques sanitaires graves associés à cette substance » ! Autres que des déclarations à l'emporte-pièce ou, au mieux, quelques articles scientifiques fournissant des pistes pour des recherches plus approfondies.
20 minutes avait publié le 22 juillet 2025 un alléchant « Pétition contre la loi Duplomb : Que dit la Science sur la dangerosité de l’acétamipride pour notre santé ? » Que dit le résumé, à juste titre ?
« Par manque d’études d’ampleur, ces risques restent incertains mais les faisceaux d’indices laissés par celles déjà réalisées devraient conduire à "un principe de précaution" selon Pierre-Michel Périnaud, président de l’association Alerte des médecins sur les pesticides. »
Rappelons ici que « cette substance » est autorisée en tant que biocide pour des usages domestiques tels que... la lutte contre les punaises de lit !
Que trouve-t-on de spécifique dans la « fameuse » lettre du 5 mai 2025 d'« un millier de médecins et scientifiques », voire de « 1300 médecins et scientifiques » adressée aux ministres de la Santé, de l’Agriculture, du Travail et de l’Environnement ?
« Par ailleurs, la ré-autorisation de certains néonicotinoïdes, ces insecticides “tueurs d’abeilles” interdits en France depuis 2016, ainsi que des substances ayant un mode d’action similaire inquiète aussi bien le monde de la santé que celui des apiculteurs. Le retrait de l’autorisation s’est fondé, à l’époque, sur des avis scientifiques, notamment de la Task Force on Systemic Pesticides qui a passé en revue plus de 1000 articles scientifiques pointant les effets dévastateurs de ces pesticides sur la santé humaine et l’environnement. »
Une seule et unique référence à la santé humaine, une déclaration générale, à l'évidence outrancière...
Le communiqué de presse est tout aussi explicite sur le caractère de passager clandestin des préoccupations de santé humaine soulevées à propos des néonicotinoïdes (notez aussi le conditionnel) :
« Les signataires s’alarment également de la réautorisation envisagée de trois néonicotinoïdes (acétamipride, flupyradifurone et sulfoxaflor), pourtant reconnus comme extrêmement nocifs pour les pollinisateurs par l’EFSA et l’ANSES. Ces substances, interdites en France depuis 2016 en application du principe de précaution, menaceraient à nouveau la biodiversité et la santé humaine. »
Portée – a-t-on dit – par Médecins du Monde et Alerte des Médecins sur les Pesticides (avec un « des » abusif dans la dénomination), elle n'est plus disponible sur le site de la première organisation (son communiqué de presse est ici) et difficilement trouvable sur celui de la seconde (avec une liste des premiers signataires qui réserve quelques belles surprises).
Le diagnostic du CNOM est donc franchement foireux. La suite l'est tout autant :
« Le Cnom rappelle que le médecin est au service de la personne et de la santé publique. Il exerce sa mission dans le respect de la vie humaine et de sa dignité (article R.4127-2 du Code de la santé publique). »
Digne production d'une organisation corporatiste...
La santé publique ? En sanctionnant – y compris par des interdictions effectives de pratiquer – des médecins qui ont défendu la santé publique contre de malfaisants complotistes mais ont fait preuve d'imprudence dans le choix de leur vocabulaire ? Le problème se pose du reste aussi au sujet de l'homéopathie.
Mais nous digressons... Voici la suite :
« Nous déplorons l’écart persistant entre les connaissances scientifiques disponibles et les décisions réglementaires. Ce décalage compromet l’application effective du principe constitutionnel de précaution. »
Voilà une fort déplorable attaque – gratuite et infondée – contre la science réglementaire !
Il n'est pas sûr non plus que le CNOM ait bien compris les principes du « principe de précaution », qui entre en jeu précisément quand les connaissances scientifiques ne sont pas « disponibles » en suffisance, ; un principe qui ne se traduit pas, comme cela semble implicite dans le communiqué, par des interdictions. Imaginez, du reste, l'application de ce propos à la médecine et la pharmacie... adieu, médicaments aux effets secondaires avérés...
Reprenons du Monde pour l'illustration : les « alertes ne peuvent être ignorées » et « sur le plan médical (…) le doute n’est pas raisonnable ». Il y une sérieuse omission (c'est nous qui graissons) :
« Sur le plan médical, nous affirmons que le doute n’est pas raisonnable lorsqu’il s’agit de substances susceptibles d’exposer la population à des risques majeurs : troubles neuro-développementaux, cancers pédiatriques, maladies chroniques. Ces alertes ne peuvent être ignorées. »
Voilà un beau sujet de thèse !
Il est question de « risques majeurs »... pour lesquels nous n'avons aucun élément de preuve ni aucun indice sérieux s'agissant du sujet qui fâche. Et l'évocation de trois catégories d'affections est pure gesticulation.
Rappelons encore une fois : l'acétamipride est autorisée dans l'Union Européenne comme produit de protection des plantes ; elle y est utilisée dans 26 États membres et n'a été interdite en France que par une décision politicienne et démagogique. Elle est aussi autorisée et utilisée comme biocide, y compris en emplois domestiques.
Il y a encore un paragraphe très général. Le CNOM se fait prescripteur des politiques agricoles !
En mettant la santé humaine au second rang derrière la biodiversité !
« La compétitivité agricole et les distorsions de concurrence au sein de l’Union Européenne ne doivent pas servir d’arguments pour relâcher notre vigilance en matière de protection de la biodiversité et de santé humaine. Les difficultés réelles du monde agricole doivent trouver des réponses compatibles avec ces exigences fondamentales. »
Un constat s'impose : il n'y a pas de trace d'opposition à la loi Duplomb !
C'est ce qu'indique aussi, implicitement, un post du CNOM sur X.
(Source)
Et c'est ce que d'aucuns, certes peu nombreux, ont relevé, toujours sur X, comme Mme Géraldine Woessner.
Cela lui a valu une réponse polie à son égard, cinglante à l'égard du CNOM, de M. Yves Recorbet :
« Non, mais c’est tout comme. Je l’ai relu. Dans le style on condamne mais on ne le dit pas au cas où des énervés nous attaqueraient. La lâcheté est pire que la bêtise. Et si cet organisme avait voulu défendre cette loi, il n’aurait pas écrit ceci. Désolé pour une fois pas d’accord. »
Mais les opinions ne sont pas très divergentes. Mme Géraldine Woessner à nouveau :
« Traduction : "Sous la pression de notre patientèle endoctrinée, que nous avons peur de perdre, nous ne pouvons pas rester bras ballants en nous reposant sur l'Anses... Disons que nous sommes troublés, et que nous lançons une réflexion. C'est mou, c'est vague... C'est parfait." »
Mais il y a surtout eu celle de M. Nicolas Berrod, journaliste au Parisien :
« Le communiqué a été envoyé avec "CP - Le CNOM s'engage contre la Loi Duplomb" en objet du mail et ce commentaire d'emblée : "Je vous prie de trouver un communiqué de presse ci-joint du Conseil National de l’Ordre des médecins, qui s’engage contre la loi Duplomb et déplore l’écart persistant entre les connaissances scientifiques disponibles et les décisions réglementaires". Mais, en effet, le communiqué en tant que tel n'est pas aussi clair. »
Ce à quoi Mme Géraldine Woessner a répondu :
« (Oui, moi je n'ai pas reçu ce communiqué de presse, seulement l'avis du CNOM, qui donc ne prend PAS position...) »
C'était donc : « Amis journalistes... » – ou plutôt : « Journalistes amis... » – « voici comment orienter votre article. »
Honni soit qui manigance !
Coluche
(Source)
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