Le tébuconazole (un fongicide) et les moineaux : encore une « étude » problématique
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Selon une étude menée au Centre d’Études Biologiques de Chizé, haut-lieu de la science à visées militantes, le tébuconazole « peut nuire à la reproduction des oiseaux des champs ». Étude menée sur des moineaux en conditions contrôlées (volière) sur la base d'une exposition chronique extravagante par rapport aux conditions réelles...
Je suis arrivé à l'étude par un billet ultra-bref de M. Christian Huyghe, présentement chargé de mission auprès de la Directrice Scientifique Agriculture de l'Institut National de Recherche pour l'Agriculture, l'Alimentation et l'Environnement (INRAE) :
« Décidément, les nouvelles sont mauvaises d'où qu'elles viennent ! »
Fichtre !
Ce billet renvoie à un article de The Conversation, « Comment l’un des pesticides les plus répandus en France menace les moineaux ».
Re-fichtre !
C'est de Mme Pauline Bellot, chercheuse postdoctorale à l’Université du Québec à Montréal, et M. Frédéric Angelier, directeur de recherche en biologie de l'environnement, des populations, écologie, La Rochelle Université.
En chapô :
« Moins connus que les insecticides, les fongicides triazolés sont pourtant très présents dans les milieux agricoles. L’un d’eux, le tébuconazole, est suspecté d’affecter la santé des oiseaux. Notre étude expérimentale met en effet en évidence des altérations du métabolisme, de la reproduction et de la survie chez les jeunes moineaux. »
Re-re-fichtre !
C'est « Chronic exposure to tebuconazole impairs offspring growth and survival in farmland birds: An experiment in captive house sparrows » (l'exposition chronique au tébuconazole nuit à la croissance et à la survie des oisillons chez les oiseaux des champs : une expérience menée sur des moineaux domestiques en captivité) de Pauline Bellot, François Brischoux, Clémentine Fritsch, Loula Lièvre, Cécile Ribout et Frédéric Angelier, publié dans Environmetal Research.
Il me faut changer d'interjection ! Alors allons-y pour...
Bigre !
Voilà une affirmation péremptoire... sur l'ensemble des oiseaux des champs, mais sur la base d'une seule espèce (ne critiquons pas l'usage des moineaux domestiques... leur milieu naturel s'étend au-delà des milieux habités), et surtout sur la base d'une « exposition chronique »...
Voici le résumé de l'étude :
« Points forts
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L'exposition des parents à du tébuconazole à une concentration de 550 μg.L−1 dans l'eau n'a eu aucun effet sur les caractéristiques de la couvée.
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Les poussins ont présenté une croissance réduite en réponse au tébuconazole.
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Les poussins ont présenté une mortalité plus élevée en réponse au tébuconazole.
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Le tébuconazole a eu un impact plus important sur les femelles que sur les mâles.
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L'exposition au tébuconazole peut affecter la reproduction des oiseaux des champs.
Résumé (découpé)
Les populations d'oiseaux des champs en Europe ont diminué de plus de 60 % en 40 ans, l'utilisation de pesticides étant soupçonnée d'être l'une des principales causes de ce déclin. Cependant, il reste difficile de tester l'impact de ces pesticides dans le cadre d'études sur le terrain en raison de variables environnementales confondantes qui peuvent également affecter la faune aviaire (par exemple, les ressources alimentaires, la fragmentation et l'altération des habitats).
Les triazoles sont une famille de fongicides omniprésents dans les agro-écosystèmes en raison de leur utilisation sur un large éventail de cultures. Les triazoles sont soupçonnés d'affecter les espèces aviaires non ciblées en perturbant des mécanismes physiologiques clés et en nuisant à leur reproduction.
Dans cette étude en captivité, nous avons étudié expérimentalement l'effet des fongicides triazolés les plus couramment utilisés (à savoir le tébuconazole) sur la reproduction d'une espèce aviaire représentative des terres agricoles, le moineau domestique (Passer domesticus).
Nous avons examiné les effets du tébuconazole à des concentrations réalistes (550 μg.L−1 dans l'eau potable pour atteindre environ 60 pg g−1 dans le plasma des moineaux) dans des conditions contrôlées sur plusieurs indicateurs de performance reproductive (taille de la couvée, succès d'éclosion, croissance et survie des poussins).
Nous avons constaté qu'une exposition chronique au tébuconazole (9 mois, y compris la période de reproduction) modifiait considérablement la reproduction des moineaux. Bien que la taille de la couvée et le succès d'éclosion n'aient pas été affectés par le tébuconazole, les poussins du groupe exposé ont présenté une croissance réduite et un taux de mortalité plus élevé.
Il est intéressant de noter que ces effets ont été exacerbés chez les poussins femelles, ce qui met en évidence un effet du tébuconazole sur la progéniture des moineaux qui dépend du sexe.
Cette étude démontre que le tébuconazole peut nuire à la reproduction des oiseaux des champs.
D'autres études sont désormais nécessaires pour distinguer les effets directs du tébuconazole (effets toxiques et sublétaux sur le développement des poussins/embryons) de ses effets indirects (altération de la qualité des œufs et des soins parentaux). »
Il y a bien des sujets de récrimination dans le résumé de cet article dont nous ne disposons que d'extraits.
Nous avons déjà évoqué la question de l'exposition chronique ci-dessus. Quelle que soit la qualité de l'expérimentation qui a été menée – au Centre d’Études Biologiques de Chizé, haut-lieu de la science à visées militantes – est-il raisonnable de tirer des conclusions aussi péremptoires que celles du titre de l'article ?
Posons-le autrement : une « contamination » chronique sur neuf mois est quasiment (adverbe utilisé ici par simple souci de précaution) impossible.
Dans son communiqué de presse – au titre tout aussi péremptoire, « Un des fongicides les plus utilisés en agriculture nuit à la reproduction des oiseaux » – le Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) conclut :
« Des études plus poussées restent nécessaires pour mieux documenter la contamination des animaux sauvages par cette substance et les perturbations physiologiques qu’elle peut engendrer. »
On est donc sûr que le tébuconazole nuit aux oiseaux (tous les oiseaux) selon le titre – c'est la posture –, mais en fait, on ne sait pas grand-chose de l'exposition (un facteur majeur de l'évaluation des risques), ni des « perturbations physiologiques » – c'est la réalité.
On peut faire un constat similaire à partir de l'étude : « l'exposition chronique au tébuconazole nuit à la croissance et à la survie des oisillons chez les oiseaux des champs » selon le titre, mais « [l]'exposition au tébuconazole peut affecter la reproduction des oiseaux des champs » selon les points forts (c'est nous qui graissons).
The Conversation a mis en lien une autre étude incluant comme premier auteur Frédéric Angelier, « High contamination of a sentinel vertebrate species by azoles in vineyards: a study of common blackbirds (Turdus merula) in multiple habitats in western France » (contamination élevée d'une espèce vertébrée sentinelle par les azoles dans les vignobles : étude sur des merles noirs (Turdus merula) dans plusieurs habitats de l'ouest de la France). Voici un extrait du résumé :
« Nous avons constaté qu'un pourcentage important de merles vivant dans les vignobles présentaient des taux plasmatiques extrêmement élevés de plusieurs azoles (moyennes (pg.g−1) ; tébuconazole : 149,23, difénoconazole : 44,27, fenbuconazole : 239,38, tétraconazole : 1194,16), alors que la contamination était très limitée chez les merles des forêts protégées et absente chez les merles urbains. Il est intéressant de noter que nous signalons également que la contamination des merles vivant dans les vignobles était particulièrement élevée à la fin du printemps et au début de l'été, ce qui correspond parfaitement aux résultats des échantillonneurs d'air passifs (c'est-à-dire des niveaux élevés d'azoles dans l'air des vignobles en juin et juillet). »
Diantre !
Juin-juillet... l'époque des traitements... ils ont découvert l'eau chaude...
Et puis, pourquoi ne pas avoir livré dans le résumé les niveaux mesurés chez les merles des forêts ?
Et pourquoi n'ont-ils pas testé des merles vivant dans un autre paysage rural que les vignes ? Peut-être que le message aurait été bien moins anxiogène si on avait trouvé que la « contamination » était un problème spécifique aux vignobles... Et surtout moins efficace pour l'influence sur les processus décisionnels à venir.
Quoi qu'il en soit, la dose que l'on a cherché à obtenir pour les moineaux (« environ 60 pg g−1 dans le plasma » ne semble pas irréaliste par rapport à ce qui a été trouvé chez les merles... mais – répétons-le – dans des vignobles.
Et donc, nous revenons au problème de base : quelle est la pertinence des déclarations tonitruantes dans les conditions réalistes et réelles ?
Il y a sans doute bien d'autres points qui devraient être analysés – tant au niveau de l'étude que de son instrumentalisation –, mais cela est difficile en l'absence d'accès au texte complet.
Il est dit dans the Conversation :
« Ces effets étaient particulièrement prononcés chez les femelles : leur taux de mortalité atteignait 65 % dans le groupe exposé, contre seulement 7 % dans le groupe témoin. Ces résultats suggèrent une sensibilité accrue au fongicide selon le sexe, et soulèvent des questions quant à la survie des jeunes dans les milieux contaminés. »
Cette différence impressionnante ne sort ni des « points forts », ni du résumé en tant que tel.
Contentons-nous de dire que c'est curieux...
Mais, selon the Conversation, en ouverture d'un laïus anxiogène,
« Ainsi, le tébuconazole pourrait représenter l’un des facteurs contribuant au déclin des oiseaux, en particulier dans les paysages agricoles intensifs. »
Mais, en bref, si on veut avoir la peau du tébuconazole – sur la sellette au niveau de l'Union Européenne où l'autorisation de la molécule arrive à son terme en août 2026 – on ne s'y prendrait pas autrement...
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