Fête des Mères : offrez des fleurs... mais ne les mangez pas !
À l'occasion de la Saint-Valentin, l'UFC-Que Choisir et nombre de médias à sa suite ont fait de la gesticulation – en langage bienséant : « alerté » – sur les fleurs « contaminées », voire « empoisonnées », par les pesticides. On ne sort pas des schémas classiques d'un consumérisme qui entretient prioritairement son fond de commerce par l'alarmisme. En fait, il n'y a pas de raison de s'alarmer.
L'opération avait été menée de main de maître par l'UFC-Que Choisir avec le concours empressé de l'Agence France Presse (exemple) : c'est qu'une mauvaise nouvelle matérielle est une bonne nouvelle médiatique... Et nos journaux et chaînes audiovisuelles s'étaient engouffrés avec délectation, particulièrement ce 14 février 2025, jour de la Saint-Valentin.
Sur son site, l'UFC-Que Choisir a produit un sur-titre alarmiste, « Saint-Valentin empoisonnée » et un titre qui ne l'est pas moins, « 100 % des fleurs testées sont contaminées ».
Le chapô résume l'annonce de l'apocalypse :
« Offrir des fleurs pour la Saint-Valentin, un geste d’amour ? Pas si sûr. Derrière ces bouquets se cache un danger invisible. Notre test en laboratoire, publié dans le magazine Que Choisir n° 644 (1), révèle une contamination massive des fleurs coupées par des pesticides, dont certains interdits en Europe, mettant en péril la santé de ceux qui les manipulent. Aujourd’hui, aucune réglementation ne limite ces résidus toxiques sur les fleurs coupées. Face à cette situation alarmante, l’UFC-Que Choisir exige des mesures immédiates pour protéger la santé publique et l’environnement. »
La note 1 nous informait que le magazine allait paraître en kiosque le 20 février, mais que l'article complet était déjà disponible en ligne.
La médiasphère a donc pris pour argent comptant une « information » pour le moins lacunaire. Prenons-le de la note 2 de la page précitée :
« L’UFC-Que Choisir a acheté, en janvier, 15 bouquets de fleurs (5 gerbéras, 5 roses et 5 chrysanthèmes) dans différents circuits de distribution : grande surface, fleuriste et commerce en ligne. Chaque bouquet a été soumis à des analyses en laboratoire pour détecter la présence de près de 600 résidus de pesticides, incluant les pesticides interdits en Europe. Les résultats ont permis d’identifier les molécules les plus toxiques et de mesurer leur concentration, révélant une contamination massive et inquiétante. »
On n'en saura guère davantage, sauf que :
« […] Nous avons retrouvé jusqu’à 46 résidus de pesticides différents sur un même bouquet. Ces substances incluent des cancérogènes avérés et des perturbateurs endocriniens qui menacent directement la santé de ceux qui les manipulent quotidiennement. »
On est dans le schéma classique : un nombre limité de produits testés (mais on sait d'avance qu'on trouvera des résidus de pesticides, compte tenu des impératifs de la production et de la nécessité de fournir des fleurs à l'aspect impeccable, ainsi que de la sensibilité des appareils de mesure) ; l'annonce d'un nombre maximal de substances recherchées ; une annonce basique sur les résultats, avec le chiffre maximum le plus percutant, mais sans indication des molécules en cause, des teneurs mesurées, du mode opératoire de l'analyse, bref, sans mise en perspective ; un commentaire des plus anxiogènes.
Ce commentaire est de plus amplifié par un cas particulier qui a aussi fait, récemment, les délices de la médiasphère :
« L’alerte sur l'impact des pesticides dans les fleurs coupées a pris une ampleur dramatique avec le décès d’une enfant de 11 ans, victime d’une leucémie après l’exposition in utero aux pesticides inhalés par sa mère, alors représentante en fleurs chez un grossiste. »
Il y aurait beaucoup à dire sur ce cas tragique et le lien allégué entre l'activité professionnelle de la mère et la maladie de la fillette (il est indémontrable). Bornons-nous à constater que l'UFC-Que Choisir se sert de ce cas pour susciter des angoisses chez des acheteurs de fleurs et les élues de leur cœur, qui seraient occasionnellement en contact avec des fleurs plutôt que régulièrement.
Feu Emmy est encore davantage instrumentalisée dans le magazine qu'il aura fallu attendre pour en savoir plus.
Mais, en fait, on n'en saura guère plus.
On reste dans le classique : l'agitation d'épouvantails ; le saupoudrage de chiffres sur le nombre de pesticides détectés, sans plus de détails permettant de saisir l'intégralité de la situation réelle ; l'esbroufe avec des « analyses exclusives » ; des digressions pour remplir cinq pages...
L'article est « agrémenté » de citations de divers intervenants, soigneusement choisis. De l'Institut Technique de l'Horticulture Astredhor (sur les exigences du marché et les contraintes de la culture de plantes pérennes sous serre), de PAN [Pesticide Action Network] Europe, de l'Université d'Oxford (sur la situation socio-économique dans les pays producteurs), de l'Université de Bordeaux (sur les risques pour les fleuristes), de l'ONG Fair Trade/Max Havelaar, de Phyto-victimes, du Collectif de la Fleur Française.
Émerge du lot un certain Giovanni Prete... sociologue de son état, « spécialiste des enjeux de santé environnementale et de santé au travail ».
Brillent par leur absence les toxicologues... ceux qui auraient pu expliquer de quoi il en retourne vraiment. Mais il aurait fallu être plus transparent sur les résultats de l'analyse...
Et donc, dévoiler le... pot aux roses...
En résumé, c'est une production classique du mouvement consumériste qui vise davantage le maintien – à défaut de prospérité – de son fond de commerce à grand renfort de sensationnalisme que la véritable information du consommateur.
L'UFC-Que Choisir réussit même l'exploit de recommander les bouquets labellisés Fairtrade/Max Havelaar « pour limiter – un tout petit peu – les dégâts », et ce, en relevant quelques lignes plus loin que les roses Fairtrade analysées
« étaient les deuxièmes les plus contaminées de notre sélection de 15 bouquets et contenaient pas moins de 11 résidus au danger sanitaire suspecté ou avéré » !
Une situation similaire s'était présentée en Allemagne en décembre 2023.
Le BUND e. V. (Bund für Umwelt und Naturschutz Deutschland (Fédération Allemande pour l'Environnement et la Protection de la Nature, affiliée à Friends of the Earth International) avait fait du tapage sur les sapins de Noël « contaminés » par des pesticides.
Le Bundesinstitut für Risikobewertung (BfR – Institut Fédéral d'Évaluation des Risques) avait été très prompt à publier une prise de position et à répondre sur un mode littéraire et avec les sarcasmes que justifiaient l'alarmisme de BUND e. V.
En France, il semble inconcevable que l'Agence Nationale de Sécurité Sanitaire de l'Alimentation, de l'Environnement et du Travail (ANSES) fasse de la pédagogie en réaction aux pseudo-lanceurs d'alerte et aux adorateurs, à but lucratif ou non, du zéro résidu de pesticides.
Même pas par référence aux travaux d'agences similaires. Il se trouve que le BfR avait produit un avis sur les fleurs coupées en avril 2021. Avis qui serait bien sûr blasphématoire et impubliable pour l'UFC-Que Choisir. En résumé :
« Après avoir analysé les données disponibles, le BfR estime que les fleurs coupées commercialisées en Allemagne ne sont pas susceptibles de nuire à la santé des consommateurs. Il en va de même pour le personnel travaillant dans le commerce de fleurs et manipulant des fleurs coupées, à condition que les normes d'hygiène recommandées soient respectées. »
Les chiffres de l'UFC-Que Choisir paraissent extravagants (46 résidus sur un même bouquet !) – pour une comparaison, voir par exemple ici. On a sans doute fait procéder à une recherche sur l'ensemble des fleurs et pas seulement sur les pesticides qui se trouveraient à la surface. Ces derniers seraient les seuls pertinents pour les professionnels de la vente de fleurs (ne respectant pas les normes d'hygiène) et pour les consommateurs.
Rappelons aussi qu'on arrive à détecter des résidus de l'ordre de 1 picogramme/kilogramme. C'est l'équivalent d'un litre dans un kilomètre cube, en gros dans le lac d'Annecy ! Mais on peut trouver des quantités importantes de résidus de certains produits phytosanitaires dans, notamment, les roses (voir la même source).
On peut tout de même renvoyer le consommateur au principe de Paracelse, dans son libellé exact : « Toutes les choses sont poisons, et rien n’est sans poison ; seule la dose fait qu'une chose n’est pas poison. »
Mais il y a un conseil bien plus judicieux, que l'UFC-Que Choisir a omis de donner :
« Ne mangez pas les fleurs ! »
Et nous pouvons donner ce conseil sans appréhension aucune pour la Fête des Mères :
« Achetez des fleurs! »
Et pour les belles-mères :
« Ne refusez pas le bouquet de votre gendre : ce n'est pas avec lui qu'il vous empoisonnera ! »
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