Acide trifluoroacétique (TFA) dans les vins : un fort goût de lobbying
André Heitz*
Le plus petit des polluants éternels a été décelé dans des bouteilles de vins européens à des concentrations très élevées, d’après des analyses conduites par le réseau d’associations Pesticide Action Network. L’usage des pesticides fluorés est fortement soupçonné d’en être la cause. L'« alerte » tombe à point pour influencer une décision devant être prise à Bruxelles.
Une fois de plus, les médias se sont mis en ordre de marche, cette fois-ci au son du clairon du Pesticide Action Network Europe (PAN Europe). En France, beaucoup moins dans l'espace germanophone, par exemple. Pour l'Italie, une recherche sur « TFA vino » ne donne qu'un journal (La Repubblica) sur la première page de résultats. Il y a une exception française !
Prenons-le du Monde Planète de MM. Stéphane Mandard et Stéphane Foucart, relais zélés des littératures militantes : « Du TFA, le plus répandu des PFAS, détecté dans des bouteilles de vin à des niveaux record ».
En chapô :
« Le plus petit des polluants éternels a été décelé dans des bouteilles de vins européens à des concentrations très élevées, d’après des analyses conduites par le réseau d’associations Pesticide Action Network. L’usage des pesticides fluorés est fortement soupçonné d’en être la cause. »
Tout y est, ou presque : « PFAS » – substances perfluoroalkylées et polyfluoroalkylées – est devenu un totem autour duquel les mouvances antipesticides et anticapitalistes tournent frénétiquement dans une danse du scalp ; « polluants éternels » est une formidable invention sémantique ; « niveaux records » se passe en principe de commentaire ; et « pesticides fluorés » nous indique la cible.
Ce petit monde a eu de la chance.
PAN Europe a publié son communiqué le 23 avril 2025, un jour avant que l'Agence Nationale de Sécurité Sanitaire de l'Alimentation, de l'Environnement et du Travail (ANSES) ne publie le sien, au titre bien trop mollasson,« Analyse des résultats de l’expertise collective de l’Inserm sur les effets des pesticides sur la santé » ; mais celui-ci n'a pas échappé au Monde qui a publié (à 00h01 le 24 avril sur la toile...) « Pesticides : l’Anses lance une alerte d’ampleur après un examen des effets de produits toujours autorisés », du clavier de M. Stéphane Foucart.
Ce même 24 avril, 60 Millions de Consommateurs a mis en ligne « Huile d’olive : 22 marques testées, des contaminants trouvés, laquelle choisir ? », devenu chez le Parisien « Des huiles d’olive contiennent des hydrocarbures et des plastifiants, alerte 60 Millions de consommateurs ».
On pourrait ajouter le rappel d'une brioche de Pâques aux fruits confits pour cause de « dépassement des limites autorisées de pesticides », en fait de chlorpyrifos, mais dans les seuls raisons secs, ce qui a incité Économiematin à évoquer un « rappel d'urgence ». Il y aussi eu un signalement de confitures de griotte, fraise, rhubarbe et fève de Tonka pour cause de présence d'aflatoxines. Mais là, on est dans le concret.
Ajoutons encore pour l'anecdote le site Aufeminin, l'un de ceux qui recyclent périodiquement les mauvaises nouvelles sanitaires (alléguées) qui sont de bonnes nouvelles médiatiques. « Voici la salade qui contient le plus de pesticides, la pire à acheter en supermarché selon 60 Millions de consommateurs » reprend une chose vieille d'un an. Un cas de décadence du consumérisme et de panurgisme qui fut décrypté dans ces colonnes.
Il faut croire sur parole PAN Europe – un réseau d'organisations de 28 États de (ou se disant de) consommateurs, de santé publique, de l'environnement, etc. ; disposant de pas moins de 12 accréditations au Parlement Européen ; et dont le budget est généreusement alimenté par la Commission Européenne (347.000 euros sur une cassette totale de 530.000 euros)... pour, selon le cas, contrecarrer des projets européens ou les orienter dans le sens voulu par les directions générales « amies ».
PAN Europe a donc fait analyser 49 bouteilles de vin (10 anciennes et 39 récentes) provenant de 10 pays et a trouvé de l'acide trifluoroacétique dans toutes les bouteilles récentes, celles d'avant 1988 n'en contenant pas.
La « contamination » serait ubiquitaire et « exponentielle ». Selon le « rapport » détaillé, « les vins de 2021-2024 présentent des niveaux moyens (sic) de 122 µg/L, avec quelques pics à plus de 300 µg/L ».
Selon le communiqué de presse, judicieusement intitulé « Une étude révèle une augmentation alarmante de la présence de TFA, un produit chimique éternel, dans le vin européen », « [l]e TFA a été détecté dans tous les vins récents, avec une concentration médiane de 110 microgrammes par litre (µg/l) et des niveaux maximaux allant jusqu'à 320 µg/L. »
Les deux propositions sont sans doute exactes, l'une se référant à la moyenne et l'autre à la médiane. Pour les « quelques pics », il y a... deux valeurs au-dessus de 300 µg/L.
Pour nous convaincre du caractère exponentiel, PAN Europe a produit un graphique. Impressionnant, non ?
Mais il faut regarder de plus près : tous les points – sauf le dernier – sont des mesures individuelles, prises sur une bouteille chacune. C'est encore plus évident sur le graphique ci-dessous.
On peut le prendre dans tous les sens que l'on veut : cette étude a peut-être une valeur suggestive, en aucun cas démonstrative. Dix bouteilles d'avant 2020, mais aussi 18 bouteilles (sur 49) d'Autriche (cinq de France), sont censées nous fournir l'image d'une évolution « alarmante ». Il y a de quoi mourir de rire...
Et quand on lit dans le Monde :
« Plus préoccupant encore, depuis les années 2000, les concentrations de TFA augmentent dans le vin à un rythme galopant, selon une progression qui suit jusqu’à présent une courbe qui a tous les traits d’une exponentielle »...
Le commentaire de PAN Europe destiné aux médias et au public est bien sûr à la hauteur de l'ambition dont il sera question plus loin. En témoigne le titre du communiqué de presse, « Une étude révèle une augmentation alarmante de la présence de TFA, un produit chimique éternel, dans le vin européen ».
Mais que signifient ces chiffres ? Le « rapport » est plus disert et, a priori, plutôt digne de confiance si l'on sait lire. Il comporte une section au titre explicite : « Des risques pour la santé largement inexplorés ».
Mais cela ne l'empêche pas d'écrire :
« […] Depuis l'introduction des gaz F [fluorés] et d'autres PFAS libérant du TFA, l'industrie des PFAS et les scientifiques affiliés ont investi des ressources considérables dans la promotion du mythe selon lequel le TFA est inoffensif pour la santé et l'environnement. Ce mythe a été entretenu pendant des décennies […].
De nombreux organismes de réglementation ont accepté cet argument sans esprit critique pendant bien trop longtemps. Rétrospectivement, ceci représente un échec grave et difficile à comprendre. Notamment, l'industrie n'a jamais fourni d'études pour étayer ses affirmations d'innocuité. »
Complotisme, dénigrement des instances de réglementation, propos contradictoires...
Le fait semble être que les données sur les effets sanitaires sont plutôt minces, mais pour la raison simple que l'acide trifluoroacétique n'est pas vraiment préoccupant – peut-être, dirons-nous, aux quantités couramment rencontrées par le passé puisque la tendance actuelle est de céder à la panique.
PAN Europe a ajouté :
« Même aujourd'hui, comme l'ont récemment confirmé les autorités sanitaires européennes, les connaissances manquent en ce qui concerne les effets du TFA sur des paramètres tels que l'immunotoxicité, la toxicité pour la reproduction et le développement. Il n'existe pratiquement aucune étude solide sur les effets endocriniens ou neurotoxiques, ni les études standard de toxicité et de cancérogénicité à long terme requises pour l'autorisation des pesticides. [...] »
Les connaissances manquent-elles (prétendument, ce n'est pas vraiment le cas – voir par exemple ici et ici) parce qu'on n'a rien trouvé de passionnant et donc rien d'autre que « RAS » à rapporter, ou parce qu'on a caché des choses... Selon que l'on est rationnel ou complotiste...
PAN Europe a tout de même trouvé que
« le mythe de l'innocuité du TFA a récemment été brisé par une étude animale sur la toxicité pour la reproduction, conforme à REACH. »
Problème : son lien pointe vers une étude sur des rates gestantes, et non sur des lapines chez les fœtus desquelles on aurait observé de « sévères malformations ». Dans cette étude sur des rates, on avait administré des doses de TFA de 37,5 ; 75 et 150 milligrammes/kilogramme de poids corporel/jour et conclu à une NOAEL (dose sans effet nocif observable) de 75 mg/kg pour les rates et 150 mg/kg pour les embryons/fœtus.
La bonne source semble être celle-ci. Les anomalies majeures touchant plus particulièrement les yeux ont été relevées pour... 375 et 750 milligrammes de trifluoroacétate de sodium/kilogramme de poids corporel administrés par gavage. Pour une femme enceinte de 60 kg, le premier chiffre correspondrait à 22,5 grammes par jour (équivalent à quatre dosettes de sucre et demie), sur plus de six mois de grossesse.
La dose journalière admissible (DJA) actuellement applicable dans l'Union Européenne est de 0,05 milligramme/kilogramme de poids corporel (ou 50 microgramme/kg). Selon ce document de l'Autorité Européenne de Sécurité des Aliments (EFSA), ce chiffre a été établi sur la base d'une étude subchronique de 90 jours sur des rats avec un facteur de sécurité de 200 – au lieu du facteur 100 couramment appliqué – pour tenir compte du passage du subchronique au chronique.
Il faut bien comprendre la notion de DJA : c'est la valeur à partir de laquelle on s'agite pour protéger la santé de la population ; ce n'est pas la valeur à partir de laquelle nous courons réellement un risque. Dans le cas présent, elle a été établie par des tests sur des animaux de laboratoire qui n'ont montré aucun effet nocif jusqu'à une dose de (0,05 x 200 =) 10 milligrammes/kg ou 10.000 microgrammes/kg de poids corporel (bien inférieure à celles mentionnées ci-dessus).
Restons dans les microgrammes et considérons les valeurs précitées, la moyenne de 122 microgramme/litre de vin et le maximum de 320 µg/L. Cette DJA de 50 µg/kg correspond à 3.000 µg pour une petite personne de 60 kg.
Autrement dit, il lui faudrait absorber plus de 9 litres, ou 12 bouteilles, pour atteindre sa DJA avec le vin autrichien le plus chargé – ou 25 litres ou 33 bouteilles dans le cas de la valeur moyenne.
À ce niveau de consommation, on ne s'inquiétera plus du CF3-COOH... le CH3-CH2OH, autrement dit l'alcool, aura fait son œuvre depuis longtemps.
Bien sûr, les activistes feront valoir qu'il y a d'autres sources de TFA. Les deux auteurs du Monde ont ainsi su frapper aux bonnes portes pour trouver des universitaires prêts à développer avec conviction l'argument. Dans le même temps, mais à quelques paragraphes de distance, les lobbyistes et leurs perroquets nous disent que les niveaux trouvés dans le vin surpassent très largement ceux retrouvés dans l'eau potable, jusqu'à cent fois l'eau du robinet.
Mais reprenons nos calculs : un verre de vin de deux décis moyennement chargé représente 0,8 % de la dose admissible pour la petite personne de 60 kg.
Autre élément de comparaison : En France (et en Allemagne), le taux de TFA toléré dans l’eau potable est de 60 µg/l. C'est en gros la moitié du taux moyen annoncé par PAN Europe. Et, jusqu'à plus ample informé, on consomme bien plus d'eau que de vin...
L'EFSA doit réévaluer la DJA à la demande de la Commission Européenne, et son opinion est attendue pour fin octobre 2025.
Ce qu'il convient d'appeler une manipulation de l'opinion au vu de l'impact médiatique – certes aussi permanent que la légendaire mémoire du poisson tant que la manipulation n'est pas répétée – n'est manifestement pas lié à cet exercice.
La solution nous est donnée dans le Figaro, un des rares journaux qui aura tenté une mise en perspective avec « Une étude révèle la présence de polluants éternels dans le vin : est-ce dangereux ? La réponse d’un scientifique », sous la signature de M. Martin Lemaire et Mme Clara Griveau.
L'acide fluoroacétique est un métabolite de produits phytosanitaires fluorés et, selon Mme Salomé Roynel, chargée de mission chez PAN Europe,
« Mi-mai, les États membres de l’UE sont invités à voter sur la proposition de la Commission visant à interdire le flutolanil, un pesticide PFAS émetteur de TFA. [...] »
Le flutolanil comporte un radical CF3 (il est donc bien « polyfluoré »). En France, il n'est autorisé que sur les plants de pommes de terre.
Mais qu'importe... La stratégie d'influence, le lobbying, marche sans doute mieux avec le vin qu'avec la patate...
Et puis on peut généraliser, comme le fait M. François Veillerette, porte-parole de Générations Futures – une association également stipendiée par un ministère et un office français, ainsi que par le biobusiness – en sonnant le tocsin :
« L’Europe doit agir de toute urgence pour interdire les pesticides PFAS et autres sources de TFA, car ce que nous observons aujourd’hui n’est probablement que la partie émergée de l’iceberg d’une contamination qui affecte l’ensemble de notre alimentation. »
PAN Europe n'a pas eu cette cohérence et s'est contenté de réclamer l'interdiction des « pesticides PFAS » et des gaz fluorés dans son « Message de la bouteille ».
Les pesticides, voilà l'ennemi... et l'un des motifs pour lesquels des instances gouvernementales comme notre ministère chargé de l'écologie investissent dans des entreprises de lobbying incorporées sous forme d'associations.
______________
* André Heitz est ingénieur agronome et fonctionnaire international du système des Nations Unies à la retraite. Il a servi l’Union internationale pour la protection des obtentions végétales (UPOV) et l’Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle (OMPI). Dans son dernier poste, il a été le directeur du Bureau de coordination de l’OMPI à Bruxelles.
Une version de cet article a été publiée par Atlantico.
/image%2F1635744%2F20150606%2Fob_b8319b_2015-06-06-les-champs-de-l-au-dela-tom.jpg)