Agriculteurs et manifestations – contribution à Atlantico
André Heitz*
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Atlantico m'a demandé de contribuer à un article, « Salon de l’agriculture : que cache ce calme d’après la tempête ? » Le deuxième contributeur a été M. Jean-Christophe Bureau, professeur d'économie à AgroParisTech. Voici mes réponses.
Un an après la grande manifestation des agriculteurs, le calme semble retombé… mais l’édition 2025 du salon de l’Agriculture s’inscrit tout de même dans un contexte complexe. Faut-il penser que la tension est tout à fait retombée, que les raisons initiales de la colère ont toutes été adressées ? La situation des agriculteurs (et particulièrement des petits agriculteurs) a-t-elle évoluée depuis 2024, quels progrès ont été faits ?
Il est très difficile de se faire une idée précise de la situation, tant l'agriculture est par essence complexe par la diversité de ses productions et de ses contraintes, ainsi que sur le plan sociologique. Toute réponse relève pour une grande partie de l'opinion.
Mon opinion est que la tension n'est pas retombée, même si elle ne s'exprime pas. Pour les raisons de la colère, certaines s'atténuent et d'autres surgissent en fonction des spécificités du métier – notamment l'évolution des perspectives économiques des exploitations régie par les conditions agroclimatiques de la production et l'évolution des cours des intrants (engrais notamment) et des produits.
Pour les petits agriculteurs, la réponse semble plus claire : les élections aux chambres d'agriculture ont vu une poussée de la Coordination Rurale dans des départements caractérisés par des structures plutôt petites à productions diversifiées. L'activisme de cette formation a trouvé une réponse dans les urnes.
Quels sont les différents facteurs d'apaisement qui permettent aujourd’hui d’expliquer pourquoi le mouvement ne reprend pas nécessairement ? Dans quelle mesure l’adoption de la loi d’orientation agricole a-t-elle pu convaincre les syndicats, par exemple (quid, également, des élections aux chambres de l’agriculture?)
Je ne suis pas sûr que l'on puisse parler d'apaisement. Nous vivons peut-être un calme avant de nouvelles tempêtes.
Le métier – la mission – de l'agriculteur consiste à produire, en fonction des cycles naturels. Il faut le rappeler à bonne partie de la société qui s'approvisionne en supermarché, ainsi qu'à nos décideurs : produire les aliments qui se retrouvent dans nos assiettes et bols trois fois par jour.
Pour un agriculteur, manifester représente un gros investissement. L'arrivée du printemps, conjuguée à des déclarations d'intention du gouvernement, avaient sans doute incité les agriculteurs à se consacrer à leur tâche prioritaire l'année dernière. Je pense que les dirigeants de la FNSEA et des JA se sont aussi employés à calmer les troupes et arrêter un mouvement dont les objectifs devenaient plus flous. La même chose s'est passée par exemple en Allemagne et aux Pays-Bas.
Puis il y a eu la chienlit politique... À quoi bon s'agiter s'il n'y a pas d'interlocuteur ? Seule la Coordination Rurale s'est engagée dans la contestation dans l'espoir de marquer des points dans les élections aux Chambres d'Agriculture ; les organisations majoritaires (FNSEA et Jeunes Agriculteurs) ont plutôt fait prévaloir leur rôle de gestionnaires et d'interlocuteurs des pouvoirs administratifs et politiques.
Les récents travaux législatifs ont-ils joué un rôle ? Peut-être ont-ils incité au « wait and see ». Pour l'avenir, il faudra voir ce qui change vraiment.
A Bruxelles, la question du démantèlement du Green Deal est désormais ouverte. Dans quelle mesure faut-il penser que la prise de conscience (affichée, au moins) de nos dirigeants est de nature à calmer la colère de nos agriculteurs ?
Je crains fort que le mot « démantèlement » soit très excessif !
La donne a changé à Bruxelles au niveau de la Commission avec le départ de M. Frans Timmermans et de son chef de cabinet Diederik Samsom... ancien de Greenpeace. Les équilibres ont aussi évolué au Parlement Européen, et l'élection au Bundestag allemand devrait renforcer l'approche économique par rapport à l'approche que l'on qualifie faussement d'« écologique ».
Il paraît cependant difficile de défaire les éléments du Green Deal qui sont déjà en place. Pour d'autres, un abandon brutal – et la reconnaissance explicite du fait qu'on s'est fourvoyé – ne me paraît pas réaliste. À mon avis, les dossiers passeront au bas de la pile mais ne disparaîtront pas de la table.
L'influent blogueur allemand Bauerwilli (Willi l'agriculteur) – à quand un personnage de même envergure en France ? – a titré, à mon sens présomptueusement, sur la mort du Green Deal ; le nouveau slogan de la Commission, c'est « la boussole de compétitivité ». Parmi les « grands axes d'action », il y a la décarbonation. Dieu sait ce qu'on pourra y mettre pour l'agriculture !
Le 13 septembre 2024, Mme Ursula von der Leyen a prononcé un discours dans une conférence de DLD Nature à Munich avec notamment la déclaration suivante :
« Nos agriculteurs font des bénéfices plus élevés en utilisant davantage de terres et en les cultivant aussi intensivement que possible, plutôt qu'en laissant en friche des terres où les plantes sauvages peuvent fleurir et les oiseaux se reproduire. Depuis des générations, l'humanité ne fait que récompenser le pillage de notre environnement naturel. Et aujourd'hui, nous voyons à quel point c'est fondamentalement faux. C'est mal d'un point de vue moral, mais aussi d'un point de vue économique. »
Il fallait sans doute flatter les fibres « vertes ». Mais c'est tellement outrancier... Si c'est ça la boussole de compétitivité, les agriculteurs ont des soucis à se faire.
Ajoutons encore que Mme Ursula von der Leyen a nommé dans son cabinet comme conseiller – « décroissant » selon une analyse de M. Gil Rivière-Wekstein – l'ancien député écologiste belge Philippe Lamberts. Démarche politicienne d'une politicienne madrée ou souci de donner du corps à une vision personnelle proche de Martine à la ferme ? À vous de voir...
Quelles sont les mesures qu’il faudrait réellement mettre en place pour épauler les petites installations agricoles dont la situation ne s’est pas améliorée malgré les concessions d’Emmanuel Macron ?
Très franchement, je ne sais pas. Ce qui me désole, c'est l'absence de vision, tant à court terme qu'à long terme (dans l'optique du renouvellement des générations et de l'adaptation aux conditions agro-écologiques et économiques prévisibles).
Les « concessions d'Emmanuel Macron » ? Grand diseux, petit faiseux...
Du temps de Jean Monnet et de Philippe Lamour, ou encore du Général, d'Edgar Pisani et de Pierre Messmer, on aurait mis en place un grand plan d'aménagement hydraulique pour valoriser l'eau tombée en abondance quand elle est en pénurie, autrement dit d'irrigation (chut... mot politiquement incorrect).
Et quand on voit, par exemple, qu'une ministre chargée de l'écologie se prononce contre la réintroduction de l'acétamipride et préconise implicitement de flinguer la filière noisette, et peut-être aussi celle de la betterave à sucre... « Ma boussole, c'est la science », a-t-elle dit ? C'était notamment à propos de l'interdiction des PFAS pour les usages du quotidien – indistinctement, tous les PFAS, maintenant actée à une très large majorité par une Assemblée Nationale rayonnante de satisfaction.
Plus particulièrement pour l'agriculture, nous avons un problème avec « la science ». Et la boussole n'indique pas le nord, ni le sud, mais, selon une formule consacrée peu charitable pour nos compatriotes de la façade Atlantique, l'ouest.
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