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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

« Les Illusionnistes » : un portrait décapant de l’écologie politique

25 Octobre 2024 Publié dans #Recension

« Les Illusionnistes » : un portrait décapant de l’écologie politique

 

Philippe Stoop*

 

 

Bien qu’il soit sorti le mois dernier, il n’est pas trop tard pour recommander la lecture du livre « Les Illusionnistes » de Géraldine Woessner et Erwan Seznec .

 

Cet ouvrage des deux journalistes de Le Point est l’un des plus documentés et exhaustifs à ce jour, pour souligner à quel point l’écologie politique, bien que se prétendant fondée sur la science, s’est éloignée de l’écologie scientifique. En effet, celle-ci passe toujours au second plan, quand elle contredit les vraies motivations politiques de l’écologisme, la lutte contre le capitalisme, et plus récemment, contre les rapports de domination. Des idéaux en soi parfaitement respectables, mais qui deviennent vite contre-productifs pour l’environnement, quand ils incitent à aggraver inutilement l’impact économique et social des nécessaires modifications de nos modes de vie et de production.

 

La première partie du livre retrace l’histoire de l’écologie politique, en soulignant la ténuité de ses liens avec les milieux scientifiques, et ses affinités beaucoup plus claires avec les courants politiques anti-capitalistes et anti-autoritaires, ainsi qu’avec des courants littéraires et philosophiques confinant parfois à l’ésotérisme.

 

Les auteurs consacrent ensuite les deux parties suivantes aux principales têtes de turc de l’écologisme, l’énergie et l’agriculture. Les chapitres sur l’énergie sont les plus accablants, en particulier grâce aux éclairages récents de la Commission d’enquête parlementaire de 2023 sur la perte de souveraineté et d’indépendance énergétique de la France. Celle-ci a permis de retracer toutes les étapes politiques qui ont conduit à la situation actuelle, où l’obsession anti-nucléaire retarde et complique la transition vers des mix énergétiques moins carbonés. Par contraste, on voit que le tableau est pour l’instant moins clair en agriculture, où une enquête parlementaire du même type serait bien utile pour clarifier l’écheveau de décisions juridiques inspirées par la pensée écologiste (confusions continuelles entre risque et danger, avec comme corollaire l’abandon de la notion de balance bénéfice/risque, glorification de modes de production conduisant à des coûts alimentaires inacceptables par la majorité de la population, sans avantage écologique majeur), qui ont conduit à l’agribashing actuel, à la perte de compétitivité de nos agriculteurs, et à la régression de notre souveraineté alimentaire.

 

Les deux dernières parties sont consacrées aux méthodes de l’écologisme, de la rhétorique des « marchands de peur » à la valorisation de « modèles alternatifs » qui sont bien loin d’avoir fait leurs preuves (l’exemple de la ZAD de Notre-Dame des Landes est particulièrement démonstratif), en passant par l’entrisme politique qui permet de contourner les urnes où les partis écologistes ont du mal à s’imposer. Un chapitre souligne le rôle des médias dans la légitimation des dérives pseudoscientifiques de l’écologisme, en pointant en particulier le rôle éminent de Le Monde. Tout cela est exact, mais occulte un peu une composante cruciale de cette légitimation, en particulier dans le cas de l’agriculture : le rôle des instituts de recherche publics. Avec leur conception très généreuse de la liberté d’expression des chercheurs militants, et l’ambiguïté avec laquelle ils s’abstiennent de valider leurs travaux trop contestables, mais sans les contredire ouvertement non plus (voir Le monde merveilleux de l’agroécologie par corrélations, III : La fabrique de la science alternative), les grands organismes de recherche laissent toute latitude aux experts autoproclamés qui sévissent dans les médias, pour propager des infox parfois délirantes en les faisant passer comme « démontrées par la science ». Il est dommage que cet aspect essentiel de la question n’ait pas été abordé, mais il faut reconnaître aussi que cela aurait obligé à entrer dans des débats complexes, difficiles à faire passer dans un ouvrage destiné au grand public comme celui-ci. Cette partie de l’histoire reste à écrire.

 

La perfection n’étant pas de ce monde, on peut tout de même faire quelques petits reproches de détail à l’ouvrage :

 

  • Quelques chapitres manquent un peu de rigueur, en particulier celui sur les algues vertes, qui est plus un billet d’humeur qu’une démonstration aussi argumentée que le reste du livre.

 

  • Il brandit un peu trop la menace d’une « dictature verte ». Il est vrai qu’une tentation autoritaire apparait clairement chez certains écologistes particulièrement radicaux, mais très minoritaires, et finalement plutôt utiles, car ils contribuent aux dissensions et aux échecs électoraux des partis écologistes. Le vrai danger est plus dans la tendance ultramajoritaire d’un « populisme pour CSP+ », où les pollutions diverses jouent le même rôle de facteur explicatif obsessionnel de tous les maux de notre société, que l’immigration pour d’autres partis [1], et dont la responsabilité est reportée sur les producteurs (agriculteurs ou industriels) plutôt que sur les consommateurs-électeurs, qui sont pourtant le vrai moteur de ces atteintes environnementales, inhérentes au poids que l’humanité a pris dans la biosphère.

 

  • Les auteurs donnent parfois l’impression qu’ils considèrent l’épuisement des ressources naturelles comme un faux problème, utilisé comme prétexte pour justifier des politiques de décroissance. En réalité, il en est du dépassement des limites planétaires comme du changement climatique (qui est d’ailleurs une de ses composantes) : c’est un sujet qui est certes abondamment exploité et déformé par la littérature écologiste, mais qui repose sur des constats scientifiques, que l’on ne peut écarter d’un revers de la main en se disant que le progrès technique permettra de tout régler. Dans le domaine de l’énergie, on peut encore espérer le coup de baguette magique de la fusion nucléaire contrôlée, mais en se rappelant quand même que cela fait 70 ans qu’on nous la promet pour dans 50 ans. Dans le cas de l’agriculture, il est clair qu’aucun progrès technique, que ce soit l’agriculture de précision ou la sélection assisté par les technologies génomiques, ne bouleversera les fondamentaux des cycles chimiques et énergétiques inhérents à la vie, et ne permettra donc de réduire drastiquement l’impact écologique de notre alimentation. Pas plus que le végétarisme, version écologiste de la baguette magique agricole (Quelques idées fausses sur la viande et l’élevage | INRAE et Une agriculture sans élevage plus écologique?

 

Ces quelques réserves mineures ne doivent pas occulter le grand intérêt de ce livre, dont on espère qu’il contribuera à une prise de conscience collective salutaire, et favorisera l’émergence de politiques vraiment écologiques : c’est-à-dire qui privilégient les enjeux globaux et non locaux, et sans oublier la nécessité sociale, éthique et environnementale de préserver autant que possible notre capacité à produire les biens et services que nous consommons.

 

________________

 

[1] Une chronique récente dans Le Nouvel Obs pointait de façon très humoristique la symétrie de ces deux obsessions. Le plus drôle étant que l’auteur ne l’avait probablement pas écrite dans ce but… « Protéger nos traditions, notre mode de vie et nos dysfonctionnements thyroïdiens » (nouvelobs.com)

 

Directeur Recherche & Innovation ITK – Membre de l'Académie d'Agriculture de France

 

Source : « Les Illusionnistes » : un portrait décapant de l’écologie politique | LinkedIn

 

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