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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Le monde merveilleux de l’agroécologie par corrélations, II : Où est la cause, où est l’effet ?

10 Octobre 2024 Publié dans #critique de l'information, #Agro-écologie

Le monde merveilleux de l’agroécologie par corrélations, II : Où est la cause, où est l’effet ?

 

Philippe Stoop*

 

 

 

 

Une publication récente de Pour la Science, rédigée par des chercheurs de l’INRAE, du Museum National d’Histoire Naturelle et du CNRS, affirme que le rendement des cultures est d’ores et déjà sensiblement affecté par le déclin des populations d’insectes pollinisateurs, et que ce déficit de pollinisation est aggravé par l’emploi des pesticides [1]. Dans la première partie de cet article [2], nous avons vu que le diagnostic des auteurs sur l’état des populations d’insectes, et sur l’importance des insectes pollinisateurs est outrageusement pessimiste, et reflète plus les chiffres habituellement cités par les ONG écologistes que le consensus scientifique. De plus, leur cartographie nationale d’efficacité de la pollinisation repose sur un raisonnement bien fragile, voire tautologique, et impossible à vérifier sur le terrain. Dans cette deuxième partie, nous allons examiner leurs arguments à propos de l’impact des pesticides sur la pollinisation, qui s’avèrent tout aussi fragiles. Ce sera l’occasion de voir, sur une étude de cas réel, comment quelques publications très douteuses de chercheurs militants peuvent être combinées pour construire un discours apparemment bien étayé, mais en fait très éloigné du consensus scientifique.

 

 

Nous en venons maintenant à la partie la plus originale de l’article de Pour la Science, et celle qui normalement devrait avoir le plus d’impact sur l’orientation des politiques agroécologiques : la démonstration des effets indirects négatifs des pesticides sur le rendement des cultures, par réduction de la pollinisation entomophile. Là aussi, les auteurs ne citent pas explicitement la référence des publications sur lesquelles ils s’appuient, mais elles sont facilement identifiables quand on connait un peu le sujet. Jetons-y donc un œil.

 

La première citée, à laquelle a contribué une des rédactrices de l’article de Pour la Science, a été réalisée en région Midi-Pyrénées (Duflot et al., 2022) [3]. Le résumé qui en est fait peut paraitre convaincant pour des non-spécialistes, mais il fait immédiatement sursauter tout agronome ou agriculteur : en effet, cette étude porte sur des céréales, cultures dont la pollinisation est réalisée par le vent, et nullement par les insectes ! Il n’y a donc a priori aucune raison pour que la disparition des pollinisateurs leur porte tort. Pas la moindre explication dans Pour la Science sur cette incongruité. Bien sûr, dans l’article scientifique original, les auteurs se sont sentis obligés d’expliquer cet étrange phénomène, mais leur justification ne vaut guère mieux : ils rappellent que les insectes pollinisateurs comprennent entre autres les syrphes (les petites mouches rayées comme des guêpes, que l’on voit souvent voler sur place au-dessus des cultures ou des prairies), dont les larves sont prédatrices des pucerons. Le rendement du blé dépendrait donc aussi d’eux, non pas à cause de leur rôle de pollinisateur, mais grâce à leur action prédatrice. Une explication hors sujet donc, et bien peu convaincante : les pucerons n’ont qu’un impact mineur sur le rendement des céréales dans le sud de la France. De plus, contrairement à la pollinisation qui est invisible, et sur laquelle on peut donc raconter ce que l’on veut, les attaques de pucerons sont facilement détectables, surtout quand elles sont assez fortes et prolongées pour faire perdre du rendement. Si les rendements du blé étaient réellement pénalisés par les pesticides comme l’indiquent les auteurs, on devrait donc observer des attaques de pucerons bien visibles dans les parcelles conventionnelles, que l’on n’aurait pas dans les parcelles bio : une hypothèse surprenante qui ne semble confirmée par aucune observation de terrain… Ni d’ailleurs par les Bulletins de Santé du Végétal de Midi-Pyrénées, qui ne signalent pas de dégâts sensibles de pucerons en 2016 ni en 2017, les deux années de cette étude [4].

 

La deuxième publication citée a le mérite (ou l’imprudence) d’annoncer très explicitement avoir quantifié l’effet de la pollinisation sur le rendement du colza, et de clamer tout aussi clairement qu’elle n’a par contre pas observé d’effet positif des pesticides sur le rendement. Il s’agit d’une enquête de terrain du Centre d’Etudes Biologique de Chizé (CEBC) dans les Deux-Sèvres (Rui Catarino et al., 2019) [5]. Nous ne rentrerons pas ici dans les détails techniques de cet article, déjà disséqués dans la revue « Agriculture & Environnement » [6]. En résumé, ce chef d’œuvre de « science d’opinion » réussit l’exploit de bafouer en même temps les deux règles les plus élémentaires de bonne interprétation des statistiques : « Une corrélation ne démontre pas une causalité », et « l’absence de corrélation ne démontre pas l’absence de causalité » :

 

  • Les auteurs observent une corrélation (faiblement) significative entre population d’abeilles dans les parcelles de colza et rendement, et en déduisent qu’une forte population de pollinisateurs permet des gains de rendement de 35 %. En réalité, l’observation du nuage de points obtenus, et des connaissances élémentaires en agronomie du colza, suggèrent plutôt une causalité en sens inverse (voir la figure) : les parcelles à haut rendement sont des parcelles très florifères, qui ont par conséquent attiré (et nourri) beaucoup d’abeilles. Ce point de vue est d’ailleurs conforté par les expérimentations de cultures de colza sous grillage, pour empêcher leur pollinisation par les insectes, qui montrent que ceux-ci n’ont qu’un impact très modeste sur le rendement.

 

 

Rui Catarino et al. observent dans leur enquête de terrain une corrélation significative entre le nombre d’abeilles et autres pollinisateurs observés dans les parcelles de colza et leur rendement. Ils en concluent qu’une forte présence de pollinisateurs permet des gains de rendement de 35 %. Cette interprétation est surprenante, car les références existant sur les cultures de colza sous grillage, donc sans aucun pollinisateur, ne montrent que des pertes de rendement beaucoup plus modestes. En fait, même la forme du nuage de points obtenus contredit l’hypothèse des auteurs. Si les pollinisateurs influaient beaucoup sur le rendement, il devrait y avoir peu de points dans le secteur vert du graphe et beaucoup plus dans le secteur bleu, or c’est l’inverse que l’on observe. De plus, les abeilles, qui n’interviennent qu’au printemps, ne peuvent compenser que faiblement les nombreux accidents qui menacent les colzas à l’automne et en hiver. Il devrait donc y avoir une proportion notable de parcelles, dans le secteur jaune du graphe (c’est-à-dire avec un faible rendement, malgré une forte présence d’abeilles). Or c’est le contraire que l’on observe : presque toutes les parcelles à forte présence d’abeilles ont un fort rendement. Par contre, les parcelles à faible rendement ont presque toujours peu d’abeilles (secteur blanc). Toutes ces observations suggèrent une explication beaucoup plus vraisemblable à cette corrélation positive : les parcelles à fort rendement sont des parcelles qui ont une forte densité de fleurs… et qui par conséquent attirent beaucoup d’abeilles ! (Figure adaptée de la Fig. 3b de Rui Catarino et al.)

 

 

  • Quant à l’affirmation sur l’inefficacité économique et même technique des pesticides, elle repose simplement sur le fait que les auteurs n’ont trouvé aucune corrélation entre le nombre d’insecticides employés sur les parcelles et leur rendement, ni même avec les populations d’insectes ravageurs que l’on y observe. L’ineptie de ces affirmations est pourtant évidente : si on cherchait une corrélation entre consommation de médicaments et santé humaine, toutes maladies et tous médicaments confondus, on n’en trouverait sans doute aucune, ou alors une corrélation négative (les personnes qui consomment le plus de médicaments sont les plus malades). Mais cela ne prouve nullement que les médicaments ne servent à rien. L’absence de corrélation entre nombre de traitements insecticides et populations de ravageurs peut sembler plus troublante, tant que l’on n’a pas lu la publication, mais elle s’explique par des biais à peine plus subtils : les comptages sont réalisés en fin de campagne, à un moment où beaucoup d’insectes ravageurs ayant pu justifier des traitements ne sont plus présents dans les parcelles [7].

 

 

Des résultats dans l’air du temps, mais en contradiction avec des connaissances bien établies

 

Cet article de Pour la Science déroule donc un raisonnement d’apparence cohérente, étayé à chaque étape par des travaux scientifiques, parfois parus dans des revues prestigieuses. Mais quand on connait suffisamment le sujet pour identifier les publications citées, on voit qu’aucune d’entre elles ne sort indemne d’un examen attentif par un lecteur ayant des connaissances minimales en agronomie et même parfois en écologie. On peut bien sûr choisir de leur accorder foi quand même, mais dans ce cas il faudrait au moins signaler aux lecteurs non spécialistes qu’elles contredisent des connaissances a priori bien établies par d’autres méthodes :

 

  • L’article Hallmann et al. 2017, ainsi que les suivis participatifs de pollinisateurs coordonnés par les auteurs, trouvent une décroissance des populations bien plus rapide que les méta-analyses de la bibliographie scientifique.

 

  • L’article Duflot et al. 2022, qui porte sur des cultures non pollinisées par les insectes, n’est enrôlé dans cet article que grâce à une pirouette qui attribue à des pollinisateurs mineurs un rôle majeur dans la protection contre les pucerons, dont l’impact sur le rendement des céréales n’a jamais été avéré.

 

  • L’article Rui Catarino et al. 2019 attribue aux pollinisateurs, par des corrélations statistiques douteuses, un effet sur le rendement qui est contredit par toutes les études beaucoup plus simples et moins contestables, réalisées en isolant la culture de colza de tout contact avec les insectes.

 

  • Le même article, sur l’absence d’impact économique des pesticides, contredit des décennies de recherche en agriculture raisonnée, sur le lien entre les populations d’insectes ravageurs, et leur effet sur le rendement.

 

En bonne pratique scientifique, toutes ces publications nécessiteraient donc d’être confirmées, pour vérifier les raisons de leurs divergences avec les connaissances antérieures, avant d’être présentées autrement qu’au conditionnel. Mais faute de disposer des références bibliographiques précises, aucun lecteur de Pour la Science non spécialiste du sujet ne pourra deviner les doutes qui minent les affirmations des auteurs. On peut s’en consoler en se disant que c’est inhérent aux revues de vulgarisation, mais que ce ne sont de toutes façons pas elles qui font foi pour les prises de décision politiques, qui sont plutôt informées par de grandes expertises collectives, qui engagent non seulement la crédibilité de quelques auteurs potentiellement militants, mais aussi celle de leurs organismes de tutelle. Qu’en est-il sur ce sujet de l’impact des pesticides sur le service écosystémique de la pollinisation par les insectes ? C’est ce que nous verrons dans la 3e partie de cet article.

 

________________

 

[1] Agriculture et pollinisateurs : vers une nouvelle alliance ? | Pour la Science

 

[2] https://www.linkedin.com/feed/update/urn:li:activity:7244261870117748736/

Sur ce blog: Le monde merveilleux de l’agroécologie par corrélations, I : La « Nouvelle alliance de l’agriculture et des pollinisateurs » - Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels (over-blog.com)

 

[3] Farming intensity indirectly reduces crop yield through negative effects on agrobiodiversity and key ecological functions - ScienceDirect

 

[4] https://occitanie.chambre-agriculture.fr/agroenvironnement/ecophyto/bulletin-de-sante-du-vegetal/bsv-midi-pyrenees/grandes-cultures/

 

[5] Bee pollination outperforms pesticides for oilseed crop production and profitability | Proceedings of the Royal Society B: Biological Sciences (royalsocietypublishing.org)

 

[6] Agroécologie : attention aux promesses prématurées #1 ! Les abeilles (agriculture-environnement.fr)

 

[7] agroecologie-attention-aux-promesses-prematurees.pdf (agriculture-environnement.fr)

 

Directeur Recherche & Innovation ITK - Membre de l'Académie d'Agriculture de France

 

Source : Le monde merveilleux de l’agroécologie par corrélations, II : Où est la cause, où est l’effet ? | LinkedIn

 

 

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