« Déforestation importée » : la bien-pensance et la connerie
(Source)
La Commission Européenne propose de reporter l'entrée en vigueur de son règlement « déforestation ». Sa suppression serait plus appropriée.
Le 2 octobre 2024 (date sur la toile), le Monde avait publié « Sous pression, Bruxelles propose de retarder l’entrée en vigueur du texte luttant contre la déforestation importée », avec en chapô :
« La Commission européenne souhaite repousser d’un an l’application de ce règlement, censé entrer en vigueur le 30 décembre. Cette mesure phare du pacte vert européen est critiquée par de nombreux Etats et acteurs industriels pour sa complexité. »
Cela a le mérite de la concision et de l'objectivité. Mais l'article commence par les récriminations de deux « ONG », dont Greenpeace :
« Ursula von der Leyen condamne les forêts à une nouvelle année de destruction. »
Comme si la forêt allait être sauvée d'un coup de baguette magique, par le Règlement (UE) 2023/1115 du Parlement Européen et du Conseil du 31 mai 2023 relatif à la mise à disposition sur le marché de l’Union et à l’exportation à partir de l’Union de certains produits de base et produits associés à la déforestation et à la dégradation des forêts, et abrogeant le règlement (UE) n° 995/2010 (RDUE). Mais Greenpeace peut tout se permettre, surtout le plus extravagant, quand on fait dans l'activisme... oups ! le plaidoyer.
Petite incidente : 38 articles et... 80 considérants et, parmi les articles, des perles telles que : « Sous réserve de ce qui est prévu à l’article 37, paragraphe 3, le présent règlement ne s’applique pas aux produits en cause énumérés à l’annexe I qui ont été produits avant la date indiquée à l’article 38, paragraphe 1. » (Article premier, alinéa 2)
La députée européenne Marie Toussaint y est aussi allée de son couplet sur X (ex-Twitter), notamment :
« 841 536 ! C'est le nombre de terrains de foot de forêts qui seront détruits dans l'année si nous ne faisons rien. »
Il y a de quoi rire ! Un résultat à six (6) chiffres significatifs, alors que ni le numérateur (surface déforestée) ni le dénominateur (surface d'un terrain de football) ne sont connus avec précision. En fait, elle est partie d'une déforestation de l'équivalent de 10 terrains de football à la minute et des 16 % mentionnés ci-dessous. Ces gens prétendent définir notre avenir en Europe et gouverner en France...
Le Monde a expliqué :
« Adopté en 2023 et censé entrer en vigueur le 30 décembre, ce règlement vise à interdire l’importation et l’exportation d’une série de produits (cacao, café, soja, huile de palme, bois, caoutchouc, viande bovine, cuir…) issus de la déforestation. Il s’appuie sur un système de traçabilité : afin de commercialiser un bien sur le marché européen, les entreprises devront être capables de garantir que celui-ci n’est pas associé à une parcelle déboisée après le 31 décembre 2020, grâce à l’utilisation de données de géolocalisation et de photos satellitaires. L’Union européenne est à l’origine d’environ 16 % de la déforestation liée au commerce mondial. »
En bref, sont montés au créneau : des États exportateurs tels que l’Argentine, la Bolivie, le Brésil, la Côte d’Ivoire, les Etats-Unis d'Amérique, l’Indonésie ; des filières économiques, dont celles de l’agroalimentaire, de l’élevage, du commerce ou du bois ; et des capitales européennes, dont Berlin et Vienne.
Les pays européens ne sont pas en reste. Dans « L’Europe sacrifie les forêts sur l’autel du poulet frit (entre autres) », le Nouvel Obs écrit :
« Les pays européens eux-mêmes ont trouvé à redire. Les Scandinaves par exemple, grands producteurs de bois qui pratiquent encore la coupe rase et se seraient vus empêchés de vendre leurs troncs dans l’UE, ainsi que de les exporter. Ou la Pologne et l’Allemagne, respectivement premier et deuxième producteurs de volailles sur le Vieux Continent – des bêtes nourries pour au moins un quart de leur portion en soja, avant d’être transformées en blancs de poulets et en nuggets. Les industriels du café comme Lavazza sont entrés dans la danse, critiquant des règles trop complexes. Et enfin les agriculteurs, inquiets d’un texte jugé inflationniste tant en matière de prix que de paperasse.[...] »
Mais, pour l'auteure du Nouvel Obs,
« [...] Et ce petit monde a gagné. »
Voilà une vision du monde réel qui ne porte pas très loin... peut-être même pas au-delà de son ordinateur, de son petit confort et de ses grandes convictions personnelles.
Il ne faut pourtant pas avoir fait Sciences Po pour comprendre le problème. Ou, peut-être, faut-il l'avoir fait pour ne pas comprendre...
(Source)
Notre ministère chargé de l'écologie a produit un résumé de ce merveilleux nouveau système conçu pour sauver la planète... et plomber nos économies. Une usine à gaz dans son principe ainsi que dans sa gestion :
« Les opérateurs et commerçants exercent une diligence raisonnée avant d’importer, d’exporter ou de vendre sur le marché domestique les produits listés à l’annexe 1 du RDUE. Ils réalisent une déclaration de diligence raisonnée dans le système d’information européen dédié avant chaque mise sur le marché. Ils transmettent à leurs clients les informations relatives à la diligence raisonnée ainsi que le numéro de déclaration de diligence raisonnée correspondant aux produits vendus. L’ensemble des informations doit être conservé pendant 5 ans par les acteurs économiques. »
Prenons un importateur de soja pour l'alimentation animale. Il devra, sans doute de concert avec les acteurs de la filière locale, de la ferme au port d'embarquement sur l'Atlantique, s'assurer que « son » soja n'est pas issu d'une déforestation intervenue après le 30 (pas le 31) décembre 2020. Il faudra une géolocalisation de toutes les parcelles où ce soja aura été produit, et le lot entier sera déclassé – interdit d'importation – s'il y a une seule parcelle déforestée. Cela implique une séparation des filières « soja destiné à l'Union Européenne »-« soja destiné au reste du monde ».
Et voici, du texte du règlement européen (article 9.d) :
« […] pour les produits en cause qui contiennent des bovins ou ont été fabriqués à partir de bovins, et pour de tels produits en cause qui ont été nourris avec des produits en cause, la géolocalisation renvoie à tous les établissements dans lesquels les bovins ont été gardés; pour tous les autres produits en cause figurant à l’annexe I, la géolocalisation renvoie aux parcelles. »
Les opérateurs doivent aussi procéder à une évaluation des risques. Et cela comprend des éléments relatifs aux peuples autochtones. Ainsi, ils doivent s'assurer, le cas échéant, qu'il y a eu une consultation et une coopération de bonne foi avec ces peuples et qu'il n'y a pas :
« […] de revendications dûment motivées de populations autochtones fondées sur des informations objectives et vérifiables concernant l’utilisation ou la propriété de la zone utilisée aux fins de la production du produit de base en cause ». (Article 10.2.e))
Tout cela implique aussi des coûts supplémentaires pour les « opérateurs » (metteurs en marché et exportateurs) ainsi que les commerçants... donc une compétitivité péjorée des filières, de production animale dans notre exemple du soja, sur le marché européen et le cas échéant international.
Bravo les bien-pensants !
Bien sûr, un tel système ne se conçoit pas sans une administration européenne et des administrations nationales – en France, en principe, sous l'égide des ministères chargés de l'environnement et de l'agriculture. Rassurez-vous... cela augmente le PIB (ironie).
Bien sûr (bis), un tel système ne se conçoit pas non plus sans des contrôles – ce qui implique aussi une charge supplémentaire pour les opérateurs : chez 1 %, 3 % et 9 % d'entre eux selon que les produits viennent de pays ou parties de pays à risque faible, « standard » ou élevé.
Bien sûr (ter), un tel système ne se conçoit pas sans « mesures correctives en cas de non-conformité » (article 24) – qui peuvent aller jusqu'à l'interdiction de la mise sur le marché ou l'obligation de rappeler le produit – ni sanctions (article 25) – qui doivent être « effectives, proportionnées et dissuasives » et comprendre la confiscation des produits ou des revenus tirés des produits.
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Et penseriez-vous que notre merveilleux tir dans le pied contribuera à la lutte contre la déforestation ?
Les fameux 16 % de contribution de l'Union Européenne à la déforestation, c'est sans doute du pipeau. Le chiffre vient apparemment du WWF qui a la certification écologique dans son portefeuille d'activités (notamment la certification FSC pour les produits de la forêt). S'il faut trouver des responsables au-delà des pays producteurs, il faut les chercher chez les pays importateurs qui augmentent leurs importations, pas chez ceux dont les besoins sont stables, voire en baisse.
Enfonçons le clou : exclure du marché européen le soja qui serait produit sur des parcelles déjà aniennement déforestées (mais après le 30 décembre 2020) ne contribuera aucunement à la lutte contre la déforestation. Et les besoins européens étant grosso modo stables, les pays producteurs n'ont pas besoin de déforester (davantage) pour nous approvisionner.
Et qu'arrivera-t-il quand le système – dont les infrastructures d'administration et de contrôle ne sont apparemment toujours pas en place – sera, d'aventure, opérationnel ?
La bien-pensante et crétine Union Européenne importera du soja à la virginité environnementale (raisonnablement) garantie... et le soja qui serait issu d'une déforestation – réglementée ou sauvage – prendra d'autres destinations.
Bravo les bien-pensants !
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