Les poussins de busards cendrés, les pesticides, la zone-atelier de Chizé et... la science poubelle
« Organic farming reduces pesticide load in a bird of prey » (l'agriculture biologique réduit la charge en pesticides d'un oiseau de proie), d'Elva Fuentes, Jérôme Moreau, Maurice Millet, Vincent Bretagnolle et Karine Monceau, publié dans Science of The Total Environment, est la dernière production de la Zone Atelier Plaine & Val de Sèvre (de Chizé). C'est faux... dès le titre.
« …bientôt une étude sur l’eau qui mouille » a été une des réactions à l'annonce de cette nouvelle étude sortie de la Zone Atelier Plaine & Val de Sèvre (de Chizé).
Soyons clairs : on apprend des choses et on n'a pas de raison à priori de douter de la qualité des résultats obtenus. Mais on reste sur sa faim et surtout dubitatif sur l'intérêt réel de la recherche et donc l'utilisation des ressources et, surtout, sur l'exploitation de ce travail de recherche dans l'article lui-même et dans la communication institutionnelle.
En voici le résumé :
« Points forts
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Il n'existe aucune étude sur la variabilité inter- et intra-nichée des pesticides non persistants.
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28 composés ont été détectés dans le sang de 55 poussins de Circus pygargus provenant de 22 nids.
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Il existe une grande variabilité des niveaux de contamination à l'intérieur des nids et entre les nids.
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Une agriculture plus biologique autour des nids réduit le nombre de pesticides dans le sang des poussins.
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Ni le sexe ni son interaction avec l'ordre d'éclosion n'influencent la contamination des poussins.
Résumé [découpé]
Les activités humaines ont conduit à la contamination de tous les compartiments de l'environnement dans le monde entier, y compris les espèces d'oiseaux.
Chez les oiseaux, l'environnement et le transfert maternel entraînent une forte variabilité inter-nichées des niveaux de contamination par les polluants, alors que la variabilité intra-nichée est généralement faible. Cependant, la plupart des études existantes se sont concentrées sur les métaux lourds ou les composés persistants et aucune, à notre connaissance, n'a abordé la variabilité des niveaux de contamination de plusieurs pesticides et les facteurs qui l'influencent.
Dans cette étude, le nombre de pesticides détectés (sur 104 composés recherchés) et la somme de leurs concentrations dans le sang de 55 busards cendrés (Circus pygargus) provenant de 22 nids échantillonnés en 2021 ont été utilisés comme métriques des niveaux de contamination.
Nous avons étudié l'effet de l'agriculture biologique au niveau de la taille du domaine vital du mâle (14 km2), le sexe des oisillons et l'ordre d'éclosion sur les niveaux de contamination.
Nous n'avons pas trouvé de différence entre la variabilité inter-nichées et intra-nichée dans les niveaux de contamination par les pesticides, ce qui suggère une exposition différente des frères et sœurs par le biais des aliments.
Alors que le sexe ou le rang des poussins n'ont pas affecté leur niveau de contamination, nous avons constaté que le pourcentage d'agriculture biologique autour des nids diminuait de manière significative le nombre de pesticides détectés, sans pour autant diminuer les concentrations totales.
Cette constatation met en évidence le rôle potentiel de l'agriculture biologique dans la réduction de l'exposition des oiseaux à un cocktail de pesticides. »
Manifestement, le titre – « L'agriculture biologique réduit la charge en pesticides d'un oiseau de proie » – n'est pas en accord avec le résumé – « ...le pourcentage d'agriculture biologique autour des nids diminuait de manière significative le nombre de pesticides détectés, sans pour autant diminuer les concentrations totales ».
Les reviewers n'ont rien trouvé à redire ! « Charge » égale « concentration totale », non ?
Il en est de même pour les points forts. On y a relevé que : « Une agriculture plus biologique autour des nids réduit le nombre de pesticides dans le sang des poussins ». Les « « reviewers n'ont pas réagi à l'absence de mention du résultat – étonnant – de l'absence de diminution des concentrations totales.
Et il en est de même de la conclusion du résumé. Quel « rôle potentiel de l'agriculture biologique... » s'il n'y a pas, en termes de concentrations « réduction de l'exposition des oiseaux à un cocktail de pesticides » ? Le « cocktail » est – ou plutôt serait comme nous allons le voir – moins varié ? La belle affaire !
Bref, au niveau de la rédaction de l'article, c'est – au mieux – de la science militante.
Nous n'entrerons pas dans le détail de l'étude. Visiblement, on s'est livré à de la masturbation intellectuelle – ou statistique – sur la base de 55 mesures de pesticides en les confrontant à divers facteurs.
Le texte est confus, du moins à notre sens. On est dans un rapport similaire à celui de la culture et de la confiture : moins on a de données (exploitables), plus on délaye.
La figure 2 ci-dessous illustre bien le fait qu'il n'y a pas de relation entre le nombre de pesticides et les concentrations (28 détectés et 26 quantifiés, mais, comme le note à juste titre l'article, ces chiffres dépendent de la méthode et de la sensibilité des détections). Mais les transformations logarithmiques ne facilitent pas la lecture pour le profane, alors que les auteurs écrivent : « Les deux mesures ont été transformées en logarithme pour une meilleure visualisation. »
Et voici pour le lien entre nombre de détections et part de l'agriculture biologique dans un rayon de 300 mètres. Ici aussi, la conversion logarithmique ne facilite pas la lecture, mais les communiqués de presse viennent partiellement à notre secours (voir ci-dessous).
Pourquoi 300 mètres, et pas les 14 km2 du « domaine vital du mâle » (un rayon d'un peu plus de 2 km) ?
« Aucune des tailles de tampon n'était appropriée pour analyser l'effet de l'agriculture biologique (log-transformé) sur les concentrations totales (log-transformé) car presque tous les modèles avaient une différence d'AICc <2 (Fig. S3). Le modèle avec une zone tampon de 300 m était le mieux étayé pour l'effet de l'agriculture biologique sur le nombre de molécules, car il présentait l'AICc le plus faible et aucun autre modèle n'avait une différence d'AICc < 2 (Fig. S4). Dans une zone d'un rayon de 300 m autour des nids, un pourcentage plus élevé d'agriculture biologique (log-transformé) a réduit de manière significative le nombre de pesticides détectés dans le sang des poussins (ampleur de l'effet = -0,38 ; IC à 95 % = [-0,66 ; -0,13] ; Tableaux 3 et S3 ; Fig. 3). Une plus grande proportion d'agriculture biologique autour des nids a réduit de manière significative le nombre de pesticides dans les poussins de busard cendré, à la fois à l'échelle de la parcelle de culture (300-500 m) et à une plus grande échelle (1100-2200 m, voir Fig. S4 dans le matériel supplémentaire). »
Que c'est nébuleux ! Par exemple, quel pourcentage plus élevé d'agriculture biologique produit l'ampleur d'effet alléguée ? Et quelle signification faut-il donner à ce résultat sachant que le mâle a un domaine vital de plus de 2 km de rayon (5.8 ± 4.1 km selon Guixé et Arroyo, 2011, mentionné dans l'article) ? Par ailleurs, quel effet des cultures en présence ?
On est aussi, là, dans le domaine de la science « minijupe » : pour paraphraser Alexandre Sanguinetti (qui évoquait les sondages), l'article fait rêver, mais cache l'essentiel (ou le relègue dans les informations supplémentaires).
Rassurons-nous : les résultats de cette étude ne semblent pas avoir fait de percée dans les médias, si l'on excepte le spécialiste Actu-Environnement (réservé aux abonnés).
Curieusement, le CNRS a publié un texte détaillé (comme La Rochelle Université) – c'est le texte visible ci-dessus – et un communiqué de presse réduit à un paragraphe... avec un conditionnel pour décrire le résultat de l'étude !
On appréciera l'insolence et l'audace du titre : « L'agriculture biologique réduit le nombre de pesticides dans le sang ». Dans le sang de qui ?
Le titre du texte plus élaboré du CNRS est un peu meilleur : « L’agriculture biologique réduit le nombre de pesticides dans le sang : une étude sur un rapace sauvage révèle le possible bénéfice de l’agriculture biologique pour la santé des agroécosystèmes ». Mais, là encore, passer du rapace – dont on a précisé qu'il était sauvage – à la santé des agroécosystèmes est plutôt audacieux.
Et, pour la mise en route après le chapô, on ne répugne pas à sortir l'artillerie :
« Les pesticides, soupçonnés d’être à l’origine de certaines maladies chez l’Homme et principaux responsables du déclin des espèces inféodées au milieu agricole, seraient moins nombreux dans le sang chez les poussins qui vivent dans des milieux où l’agriculture biologique est plus importante. [...] »
On fait état – fort honnêtement – de « faits surprenants » s'agissant de l'hétérogénéité des résultats, notamment « la forte variabilité de la contamination aux pesticides retrouvée au sein des nids » – conduisant à une « énigme qui reste à explorer ».
Cela n'empêche pas de conclure qu'« il semblerait que l’agriculture biologique ait un rôle à jouer dans la réduction des niveaux de contamination de ces poussins ». Cela vient avec un semi-auxiliaire au conditionnel (c'est « ceinture et bretelles »)...
On nous explique :
« En effet, le nombre de pesticides retrouvés dans le sang des poussins était significativement réduit lorsque le pourcentage d’agriculture biologique autour des nids était élevé (passant de 16 molécules à 4 au maximum quand le pourcentage de surface de terres consacrées à l’agriculture biologique augmente de 0 % à 19 % à 300 mètres autour du nid). »
La référence aux maximums est-elle – disons – pertinente ?
À 0 % d'agriculture biologique (ou aux environs de 0 – voir la figure 3) on a trouvé 19 valeurs produisant une moyenne de 5,5 substances par poussin. Si on élimine trois valeurs manifestement aberrantes (16, 14 et 12, les valeurs suivantes étant 7 dans trois cas), la moyenne tombe à... 4.
Et à 19 % d'agriculture biologique, on a trois valeurs (une fois 4 et deux fois 3), si nous avons bien compris le graphique.
Ces résultats « surprenants » ne dégageant aucune vision claire de la situation mènent pourtant à une péroraison étonnante (euphémisme) :
« Dans le contexte d’une vision unique de la santé (un environnement durable, une faune et une flore diverses et une santé humaine préservée, réunis au sein de l’idée "One Health"), les poussins de busard cendré pourraient être des bio-sentinelles de l’agroécosystème local actuel dont fait partie l’Homme. »
Cette suggestion – au conditionnel – ravira sans doute les financeurs (l'Agence Nationale de la Recherche, la région Nouvelle-Aquitaine et Contrat de Plan État-Région), surtout combinée à l'ode à l'agriculture biologique.
Mais est-elle fondée sur la conclusion de l'article, laquelle évoque « One Health » ? La voici :
« Le busard cendré étant au sommet de la chaîne trophique et une espèce prédatrice spécialisée des terres agricoles, l'étude de sa contamination par les pesticides est particulièrement pertinente en tant qu'indicateur d'une contamination plus large de l'environnement (concept One Health). La présente étude révèle que l'agriculture biologique réduit le nombre de pesticides chez les poussins de busard cendré, ce qui pourrait avoir un effet bénéfique sur sa population, car il a été démontré que les intrants chimiques sont à l'origine du déclin des populations d'oiseaux des terres agricoles dans toute l'Europe (Rigal et al., 2023). Néanmoins, les travaux futurs devraient étudier comment les cocktails de pesticides sont liés aux traits d'histoire de vie des oiseaux et affectent la dynamique des populations. Le décryptage des effets des pesticides sur l'état de santé des oiseaux pourrait potentiellement clarifier les mécanismes sous-jacents reliant les apports de pesticides et le déclin des oiseaux des terres agricoles. »
Remarquons incidemment la référence à Rigal et al., un article largement démonté mais, hélas, pas dans la presse scientifique à comité de lecture (d'ailleurs, même si cela avait été fait...). Remarquons aussi que cette conclusion est une réfutation de Rigal et al. : ceux-ci auraient « démontré »... mais ici, le mécanisme d'action des « cocktails de pesticides » – choix très orienté des mots... – reste à élucider !
Ces conclusions de l'article et du communiqué, mutuellement exclusives, se fondent sur un mantra maintenant incontournable dans le public et les médias, un mantra que des chercheurs devraient pourtant dépasser s'ils étaient rationnels : les pesticides, c'est cracra !
Les pesticides – ou certains d'entre eux – posent certes des problèmes ou des questions, mais ils apportent aussi des bénéfices pour l'Homme... et l'environnement. Prenons – oh, au hasard – le busard cendré : vaut-il mieux un passage d'herbicide ou celui d'une herse étrille qui détruit les nids ?
Soyons encore pratiques : imaginez une chasse aux poussins de busards cendrés pour en faire des « bio-sentinelles ». Pour quoi faire ? Compter le nombre de pesticides dans le sang... Autant constituer une zone d'étude, répertorier les produits de protection des plantes utilisées par les agriculteurs et, le cas échéant, construire un indicateur avec une espèce plus facile à étudier.
Mais il est vrai qu'une telle démarche n'attirerait guère les financements de la recherche et ne nourrirait pas vraiment son chercheur.
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