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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

L’écologie sans écologue selon le Nouvel Obs - Philippe Stoop

17 Août 2024 Publié dans #critique de l'information, #Activisme

L’écologie sans écologue selon le Nouvel Obs

 

Philippe Stoop*

 

 

Avec l’été arrivent les numéros « Spécial Vacances » des magazines d’information. Au programme de Le Nouvel Obs cette année, un Hors Série intitulé « Penser l’écologie – Le temps de l’action » : 98 pages pour exposer les grands enjeux actuels de l’écologie… ou plutôt de l’écologisme politique !

 

Car c’est la principale information qui ressort à la lecture de cet épais dossier : l’ « écologie » selon l’Obs assume l’absence de tout lien avec l’écologie scientifique. Parmi les 22 « penseurs » mis à l’honneur dans ce numéro, on trouve des philosophes (Baptiste Morizot, Cynthia Fleury, Catherine Larrère, Pierre Charbonnier, Donna Haraway, Kohei Saito), des historiens (Noami Oreskes, Christophe Bonneuil, Jean-Baptiste Fressoz, Dipesh Chakrabarty), un géographe (Andreas Malm, plus connu pour ses apologies du sabotage que pour son travail universitaire), des économistes (Joan Martinez Alier, Kate Raworth), des stars du militantisme écologiste ou anticapitaliste sans formation scientifique (Naomi Klein, Camille Etienne), des artistes militants (Alain Damasio, Starhawk) et même un théologien (Stéphane Lavignotte)… mais pas le moindre écologue ! La seule représentante des sciences de la vie et de la terre mise à l’honneur est la climatologue Valérie Masson-Delmotte, dont la spécialité se situe très en amont de l’écologie. Mettons à part le cas de Cédric Villani, certes mathématicien à l’origine, mais dont la formation scientifique semble bien être passée au second plan depuis sa reconversion dans la politique. La seule personne interrogée qui ait une formation en rapport avec l’environnement est Malcolm Ferdinand, chercheur antillais ingénieur en environnement, et docteur en science politique… mais c’est surtout cette deuxième compétence qui semble l’inspirer : son intervention se borne à clamer que « l’écologie sera décoloniale ou ne sera pas », sans expliquer aux lecteurs « non racisés » en quoi, d’un point de pratique, l’écologie décoloniale se distingue de l’écologie coloniale.

 

De façon générale, c’est bien le problème de ce dossier : bien qu’il déclare décrire le « temps de l’action », on n’y définit à aucun moment ce qu’est ou devrait être une politique écologique, par quelles actions concrètes elle doit se traduire, comme si la réponse allait de soi. Pourtant toutes les controverses actuelles sur l’écologie politique tournent autour de ce sujet : à part quelques négationnistes de plus en plus marginaux, presque personne ne conteste la nécessité de réduire l’impact environnemental de l’humanité sur notre planète. Mais au-delà des grandes considérations théoriques, philosophiques et éthiques développées par les 22 « penseurs », toute la difficulté est maintenant de se mettre d’accord sur les actions prioritaires à mettre en œuvre, et c’est là qu’il serait important d’écouter les scientifiques, pour comprendre les controverses qui entourent l’écologie politique, autrement que comme les manifestations d’un « technosolutionnisme » débridé ou d’une « tentation réactionnaire » (titre d’un article du dossier, illustré de façon assez ignoble par une photo de Marine Le Pen dans une ferme, pour bien faire comprendre dans quel camp se trouvent ceux qui osent contester les dogmes écologistes).

 

Le symptôme le plus évident de cette incapacité à affronter la complexité réelle d’une véritable écologie politique est la place consacrée au « lexique des nouveaux mots écolos » : 1 page sur 98, pour donner les définitions les plus basiques, rédigées d’une façon tellement partiale ou vague qu’elle empêche de comprendre tous les enjeux. Quand c’est possible, le lexique retient toujours le vocabulaire militant : parler de « mégabassines », plutôt que de « réserves de substitution », évite d’expliquer au lecteur que ces réserves ont pour but de remplacer les prélèvements estivaux d’eau pour l’irrigation par des prélèvements hivernaux, faits quand l’état des nappes et le débit des rivières sont satisfaisants, plutôt que de laisser cette eau repartir à la mer. Cela dispense aussi les scientifiques qui les qualifient de « maladaptation » de justifier leur propos (ce qui nous ramène à Valérie Masson-Delmotte, dont les compétences en paléoclimatologie sont indiscutables, mais les connaissances en agronomie et aménagement hydrologique paraissent plus fragiles…).

 

Pour les termes écologiques incontournables, mais qui mettent les écologistes dans l’embarras, la voie retenue est d’en donner une explication suffisamment vague, pour masquer toutes les controverses qu’ils suscitent. L’exemple le plus flagrant est la définition de l’empreinte carbone (« Quantité de gaz à effet de serre émis par un pays, une entreprise ou un individu »), tellement indigente qu’elle empêche tout lecteur non spécialiste de comprendre les contradictions entre une politique de réduction de l’empreinte carbone, seule politique dont les bénéfices environnementaux globaux soient certains, et une politique de réduction des émissions domestiques de gaz à effet de serre (voie choisie par la COP21), qui incite les pays les plus développés à réduire leurs activités industrielles ou agricoles, au risque de les remplacer par des biens ou des aliments importés, ce qui revient à exporter leur empreinte environnementale dans d’autres pays, généralement moins favorisés par l’économie ou l’environnement : typiquement le genre de sujet sur lequel on aurait aimé savoir en quoi l’écologie décoloniale de Malcolm Ferdinand se distingue de l’écologie coloniale, plutôt que de lire simplement qu’elle prend en compte l’ « exigence de liberté et d’égalité des personnes racisées et anciennement colonisées ».

 

Avec les outils conceptuels proposés par l’Obs, aucun moyen de comprendre les grands débats qui agitent la définition d’une politique écologique : une énergie avec ou sans nucléaire ? Avec une agriculture extensive (qui minimise l’impact de l’agriculture sur les surfaces où elle est pratiquée), ou une agriculture intensive raisonnée (qui réduit l’empreinte carbone et environnementale globale de nos aliments) ? Impossible de faire la part entre le consensus scientifique et les déclarations des scientifiques militants ou « en rébellion ». Impossible de se rendre compte que ce que l’Obs appelle « écologie » n’est en fait que l’écologisme, un courant politique anti-capitaliste et anti-domination, qui a choisi de traiter les problèmes environnementaux par la décroissance de la production, génératrice de tensions sociales et économique si elle n’est pas synchronisée avec la décroissance de la consommation, la seule qui soit vraiment bénéfique pour l’environnement, mais que l’écologisme refuse d’imposer clairement. Un choix respectable en soi, mais qui n’a plus aucun rapport avec l’écologie scientifique, et utilise les outils critiques générés par les sciences humaines pour discréditer toute analyse factuelle des sciences de la vie et de l’environnement, totalement absentes de ce dossier.

 

Dans son édito, l’Obs se lamente sur le thème « L’écologie va mal », mais les exemples donnés pour la France sont révélateurs : elle « renonce à interdire le glyphosate et accélère la construction des mégabassines » : typiquement deux objectifs purement idéologiques, sans justification scientifique, et sans bénéfice environnemental mesurable, mais générant de graves difficultés pour les agriculteurs concernés.

 

Si on fait l’effort de corriger mentalement la faute de frappe récurrente de ce dossier (écrire « écologie » au lieu d’« écologisme »), ce hors-série est l’outil parfait pour comprendre la crise politique paradoxale de l’écologie politique, son incapacité à proposer un plan d’action cohérent basé sur une analyse factuelle des enjeux environnementaux, et sa tentation de s’enfermer dans sa bulle en imputant toute contradiction au poids des lobbies et à des tendances réactionnaires fantasmé de la part de tout producteur, qu’il s’agisse des agriculteurs ou des industriels. Sa couverture, plus proche d’une illustration de littérature enfantine que d’un ouvrage scientifique, indique bien ce qu’aurait dû son titre : « Rêver l’écologie , plutôt que de la penser ».

 

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Directeur Recherche & Innovation ITK - Membre de l'Académie d'Agriculture de France

 

Source : L’écologie sans écologue selon le Nouvel Obs | LinkedIn

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