Glyphosate et biodiversité dans les bananeraies martiniquaises : escroquerie ou dérive de la publication scientifique et de la vulgarisation ?
Titre volontairement putaclic
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L'article scientifique suscite des interrogations de fond. En particulier, les auteurs ont-ils décrit les effets du glyphosate... et du glufosinate, ou du mode et de l'efficacité du désherbage ? Et divers éléments nous amènent à nous demander s'il n'y a pas eu des dérives rédactionnelles pour favoriser la publication de l'article scientifique, par choix délibéré des auteurs ou sous une certaine contrainte liée aux attentes des publieurs... et rester dans l'air du temps.
The Conversation nous a mis sur la piste d'un article scientifique avec « Le glyphosate réduit la biodiversité du sol et diminue la proportion d’espèces natives », publié le 8 avril 2024 sous la plume de M. Mathieu Coulis, docteur en écologie du sol, et Mme Meryem El Jaouhari, docteure en écologie fonctionnelle, tous les deux du CIRAD (Centre de Coopération Internationale en Recherche Agronomique pour le Développement).
L'article scientifique, c'est « Glyphosate reduces the biodiversity of soil macrofauna and benefits exotic over native species in a tropical agroecosystem » (le glyphosate réduit la biodiversité de la macrofaune du sol et favorise les espèces exotiques par rapport aux espèces indigènes dans un agroécosystème tropical) de Meryem El Jaouhari, Gaëlle Damour, Philippe Tixier et Mathieu Coulis. C'est publié dans Basic and Applied Ecology.
En voici le résumé :
« Les herbicides sont les pesticides les plus utilisés dans le monde. Malgré de nombreuses études en laboratoire démontrant l'effet toxique des herbicides sur les organismes non-cibles, l'effet des herbicides sur les organismes du sol en plein champ reste complexe à comprendre et est toujours controversé. Afin de comprendre comment les changements de pratiques agricoles visant à réduire l'utilisation d'herbicides pourraient avoir un impact sur la biodiversité du sol, nous avons étudié l'effet de la fréquence d'application des herbicides sur la biodiversité du sol dans un agroécosystème tropical.
Notre étude a été menée dans des exploitations bananières de la Martinique, une île au climat tropical humide appartenant au hotspot de biodiversité des Caraïbes. Treize parcelles de bananiers provenant de cinq exploitations différentes ont été sélectionnées, allant de parcelles ne recevant aucun herbicide à des parcelles recevant 4 à 5 applications par an. Les macro-arthropodes du sol ont été échantillonnés à l'aide de pièges à fosse, ce qui a permis de collecter plus de 6.200 individus. Sur les 100 taxons différenciés, 75 ont pu être identifiés au niveau de l'espèce, ce qui a permis d'assigner chaque taxon à un groupe trophique et, lorsque cela était possible, de les classer selon qu'ils étaient introduits ou indigènes.
La richesse moyenne en espèces de macro-arthropodes était inférieure de 21 % dans les parcelles où la fréquence d'application d'herbicides était la plus élevée. Toutefois, aucun effet concluant des herbicides sur l'abondance des macro-arthropodes n'a été démontré. La richesse moyenne en espèces des différents groupes trophiques a également diminué avec les applications d'herbicides, avec des baisses de 22 % pour les prédateurs, 17 % pour les omnivores, 55 % pour les herbivores et 55 % pour les décomposeurs dans les parcelles ayant fait l'objet de 4 à 5 applications d'herbicides par an par rapport aux parcelles n'ayant pas utilisé d'herbicides. La composition des espèces des communautés de macro-arthropodes a varié de manière significative en fonction des applications d'herbicides. Plus précisément, nous avons constaté que les espèces indigènes représentaient une proportion plus élevée d'individus capturés dans les parcelles où aucun herbicide n'avait été utilisé, ce qui suggère que les pratiques agroécologiques mises en œuvre au niveau du champ pour réduire la fréquence d'utilisation des herbicides pourraient jouer un rôle important dans la conservation de la biodiversité du sol. »
Si vous avez lu attentivement, vous aurez vu que ce résumé ne comporte pas le mot... « glyphosate » ! Cela a son importance comme nous le verrons ci-après.
Les auteurs se sont placés dans un contexte plutôt politique : ils ont cherché à comprendre, non pas les effets de différents modes de désherbage, mais « comment les changements de pratiques agricoles visant à réduire l'utilisation d'herbicides pourraient avoir un impact sur la biodiversité du sol ».
Ce biais se retrouve en fin de résumé : « ...les pratiques agroécologiques mises en œuvre au niveau du champ pour réduire la fréquence d'utilisation des herbicides ». L'objectif n'est donc pas d'avoir une production aussi efficace à tous points de vue, y compris écologiques, mais « haro sur les pesticides ». Mais il faut bien rester dans l'air du temps...
Deux autres petits points ont leur importance : le manuscrit a été soumis le 20 octobre 2022 et accepté le... 8 octobre 2023, près d'un an plus tard. Et le CIRAD n'a pas produit de communiqué de presse ; sa page dans la rubrique « Actualités » est la reproduction de l'article de The Conversation.
Avec en chapô :
« Le glyphosate est l’herbicide le plus utilisé au monde. C’est aussi un mot qui génère d’intenses passions dès qu’il est prononcé. Une étude menée par des scientifiques du Cirad en Martinique montre que l’usage du glyphosate entraine une baisse de la biodiversité dans les champs. Pire, il favorise les espèces exotiques au détriment d’espèces natives, ce qui n’avait jamais été démontré avant chez des animaux. »
Est-ce bien exact ?
Voici une partie de la description du dispositif d'essai, tirée de l'article scientifique :
« […] Les entretiens ont permis de sélectionner 13 parcelles sur 5 exploitations (entre 2 et 3 parcelles par exploitation). Six parcelles étaient exemptes d'herbicides et sept parcelles faisaient l'objet d'applications régulières d'herbicides. Sept parcelles ont été sélectionnées pour la modalité herbicide, ce qui a légèrement déséquilibré la conception, car certaines parcelles étaient trop étroites ou trop pentues pour permettre de placer un nombre suffisant de pièges dans de bonnes conditions (tableau 1). Dans les six parcelles sans herbicide, la gestion des mauvaises herbes a été uniquement mécanique, réalisée soit avec une débroussailleuse, soit avec une fraise rotative ; dans les deux cas, les résidus ont été laissés dans le champ. Dans les sept autres parcelles, les applications d'herbicides peuvent être classées en deux catégories : quatre parcelles ont fait l'objet de deux à trois applications d'herbicides par an et trois parcelles ont fait l'objet de quatre à cinq applications d'herbicides par an (herbicides/an). Par conséquent, l'utilisation d'herbicides a pu être divisée en trois catégories, à savoir 0 application d'herbicide par an, 2 ou 3 applications d'herbicides par an, 4 ou 5 applications d'herbicides par an ; ces catégories ont été retenues pour les analyses statistiques (tableau 1). »
Nous ne nous étendrons pas sur la rigueur du dispositif expérimental.
Toutefois, on apprend par le tableau 1 que sur les sept parcelles de la modalité « herbicides », cinq avaient été désherbées une fois au glufosinate.
Mais, contrairement à « glyphosate », « glufosinate » n'est pas « un mot qui génère, dès qu’il est prononcé, d’intenses passions »... Et les effets éventuels du glufosinate sont passés à la trappe (aucune mention de cette matière active dans le corps de l'article scientifique).
Une illustration de The Conversation doit aussi nous alerter :
La conclusion est assez évidente : les auteurs n'ont pas mis en évidence les effets du glyphosate sur la biodiversité du sol, mais les effets du désherbage !
Cela n'a pas empêché les auteurs de l'étude de mettre le glyphosate en cause dans le titre de leur article (« Le glyphosate réduit la biodiversité du sol... »).
C'est pourtant presque admis dans The Conversation » sous l'intertitre « Un effet graduel sur la biodiversité » :
« Comment expliquer cela ? Les mécanismes d’action sont difficiles à élucider in situ car de nombreux paramètres peuvent interagir mais actuellement, l’hypothèse la plus probable est que le glyphosate agit indirectement par un effet en cascade : en détruisant le couvert végétal, le glyphosate va supprimer l’habitat et une part importante de la ressource alimentaire de la faune du sol impactant ainsi l’ensemble du réseau trophique. »
Il faudrait encore entrer, notamment, dans l'introduction de l'article scientifique qui nous fait un petit résumé des malversations alléguées, non pas du seul glyphosate, mais aussi des herbicides en général.
Et, là encore, la réalité est pourtant brièvement décrite dans sa complexité :
« Les herbicides peuvent avoir des effets néfastes sur les communautés d'invertébrés, soit directement par toxicité (Correia & Moreira, 2010 ; Stellin et al., 2018), soit indirectement en modifiant et en réduisant la diversité des communautés d'adventices et en modifiant ainsi les conditions microclimatiques (Menezes & Soares, 2016 ; Shelton & Edwards, 1983). »
Le sujet est aussi abordé, mais noyé dans la discussion :
« […] Notre étude, réalisée in situ, dans des champs cultivés, et sur des communautés d'invertébrés très diverses (plus de 100 espèces), ne nous permet pas de tirer des conclusions sur une éventuelle toxicité directe des herbicides. [...] Cependant, nos résultats suggèrent que l'effet des herbicides sur la diversité des macro-arthropodes pourrait être médié par un effet trophique ascendant. En effet, bien qu'une modification du micro-habitat ait pu jouer un rôle, nous pensons que c'est probablement par la suppression d'une ressource primaire importante dans le réseau trophique du sol (c'est-à-dire les mauvaises herbes et les résidus de mauvaises herbes) que les herbicides ont influencé la diversité des macro-arthropodes dans cette étude (Menezes & Soares, 2016 ; Brust, 1990 ; Cortet & Poinsot-Balaguer, 2000). »
C'est aussi repris brièvement dans la conclusion.
« […] En outre, cette perte de diversité a été observée pour tous les groupes trophiques. Cela suggère fortement que l'effet des herbicides est lié à un effet en cascade sur le réseau trophique en raison de l'élimination de la ressource trophique primaire. »
Nous avons choisi un titre délibérément putaclic, du reste à l'instar de ceux de l'article scientifique et de The Conversation.
La limite entre les deux notions évoquées dans l'intertitre est cependant floue.
Que penser, en effet du mot « glyphosate » dans les titres ? Et de la mise en accusation de la substance ? Les auteurs ont-ils choisi de tromper « la clientèle » ou se sont-ils sentis forcés d'adopter un titre trompeur pour se faire publier (et lire et référencer) ?
L'article scientifique nous semble de bonne facture s'agissant des travaux de ses auteurs.
Pour les éléments de contexte, en revanche, il nous semble plutôt dans la norme, ce qui n'est pas nécessairement un compliment.
À titre d'exemple, on peut trouver choquant de voir des références à de véritables bouses comme Hallmann et al. (les fameux 75 % des insectes qui auraient disparu) ou Sanchez-Bayo et Wyckhuys (un article militant et inepte qui s'inscrit dans le complot du « Groupe de Travail sur les Pesticides Systémiques »). Il y a d'autres références à problème, comme un article sur la quasi-extinction du papillon monarque (d'Amérique du Nord)...
Cela pose la question de savoir si ces éléments de contexte, et surtout les références bibliographiques, font partie des conceptions, opinions, convictions, etc. des auteurs ou s'ils sont inclus dans l'article afin de lui conférer plus de crédibilité et de chances d'être publié.
C'est une question de nature générale ; elle mène à une notion de dérive de la littérature scientifique.
Contrairement à d'autres articles, ici sur les pesticides et le glyphosate, celui-ci ne se fait pas vraiment prescriptif. Il se borne à signaler en conclusion les mérites de la réduction de l'utilisation d'herbicides pour « un retour de la biodiversité dans leurs parcelles, ce qui constitue un avantage écologique majeur dans le fonctionnement et la stabilité de leurs agroécosystèmes ». C'est sans doute une vision étroite de la production bananière et de son économie.
C'est le cas aussi de l'article dans The Conversation.
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