« On nous fait miroiter des choses avec la neutralité climatique » (Mathias Binswanger)
Glané sur la toile 997
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Willi l'agriculteur m'a mis sur la piste de « Man gaukelt uns mit der Klimaneutralität etwas vor » (on nous fait miroiter des choses avec la neutralité climatique), un entretien avec le professeur d'économie Mathias Binswanger* publié par Schweizermonat.
Pour ceux qui s'intéressent au climat, toute la publication vaut lecture (DeepL est d'un grand secours si vous ne maîtrisez pas l'allemand).
Schweizermonat se présente comme :
« ...le média des faiseurs et des penseurs. Il s'adresse aux personnes qui travaillent à une meilleure solution et qui cherchent pour cela de nouvelles idées et inspirations. Nous mettons au défi vos pensées et vos actions et vous proposons de nouveaux points de vue sur le (vieux) présent. »
L'entretien avec M. Mathias Binswanger ne pouvait que commencer avec un avis sur le récent arrêt de la Cour Européenne des Droits de l'Homme qui a condamné la Suisse pour inaction en matière climatique :
« Mathias Binswanger, la Cour européenne des droits de l'homme a condamné la Suisse parce qu'elle ne fait pas assez pour lutter contre le changement climatique et qu'elle met ainsi en danger les femmes âgées. Cette décision aide-t-elle les femmes âgées ?
On ne peut pas imposer une certaine politique climatique en Suisse avec des décisions de justice. Si cela devait être un droit humain, il faudrait considérer beaucoup d'autres choses comme des droits humains. Ce qui ouvrirait la porte à toutes sortes d'intérêts. Nous devons revenir à l'idée originelle des Droits de l'Homme, tels qu'ils ont été définis dans la Convention Européenne des Droits de l'Homme.
[…]
Certains disent toutefois que si la démocratie n'est pas capable de protéger le climat, il faut l'imposer par voie judiciaire.
Que signifie "pas capable" ? On pourrait utiliser cet argument pour tous les sujets. Le peuple ne pourrait alors se prononcer que sur des thèmes choisis et "inoffensifs". »
Cela reste ici très sommaire, mais c'est tout à fait compréhensible pour les Suisses, dont la grande majorité a été offusquée, voire scandalisée, par un arrêt qui interfère avec leur droit démocratique de définir les politiques par des votations (referendums).
Bien des commentateurs se sont félicités d'un arrêt « historique ». Il « va dans le bon sens », celui de la bien-pensance, n'est-il pas ?
Mais il l'est aussi du fait que, le 12 juin 2024, à la suite du Conseil des États (la chambre haute de l'Assemblée fédérale), le Conseil National (la chambre basse) a adopté une déclaration constatant que la Cour « outrepasse les limites du développement du droit par une juridiction internationale » et lui demandant de « respecter les processus démocratiques des États parties ».
La suite de l'entretien est très carrée :
« Toujours est-il que la Suisse s'est fixé pour objectif d'atteindre la neutralité climatique d'ici 2050. Est-ce réaliste ?
Non, nous n'y parviendrons pas – à moins de faire de beaux calculs. De tels objectifs sont fixés généreusement par des politiciens qui ne seront plus en fonction à ce moment-là. En outre, tout dépend de la définition que l'on donne à la "neutralité climatique". Si nous nous concentrons uniquement sur la Suisse, nous ne tenons pas compte des deux tiers des nuisances environnementales qui proviennent de l'étranger. Il est alors relativement facile d'obtenir une réduction en Suisse. Mais à l'échelle mondiale, les émissions de gaz à effet de serre continuent d'augmenter.
Nous n'y arriverons donc pas. Et ensuite ?
Ce qui est sûr, c'est que nous vivrons alors dans un monde un peu plus chaud. Cela entraînera des problèmes dans certaines régions ; mais l'ampleur exacte de ces problèmes reste une question ouverte. Nous sommes confrontés à des scénarios d'horreur et, selon les personnes, nous n'en prenons pas du tout connaissance, ou bien de manière hystérique. Ce qui me frappe, c'est le décalage entre les fantasmes de futur apocalyptiques et le fait que notre vie est meilleure que jamais dans l'histoire de l'humanité. En Suisse, la majorité des gens attendent l'apocalypse dans des habitations bien chauffées et luxueuses et continuent à parcourir allègrement le monde en avion. »
Ce n'est pas qu'en Suisse...
Voici pour le coup de trique final :
« Avez-vous mauvaise conscience lorsque vous prenez l'avion ?
Parfois, mais ça ne sert à rien. Cela n'a aucune importance pour l'environnement que je prenne l'avion avec une bonne ou une mauvaise conscience. Il est intéressant de constater que ce sont justement les jeunes citadins qui prennent de plus en plus l'avion, alors que ce sont eux qui s'engagent le plus bruyamment pour la protection du climat. Je ne veux en aucun cas dire que les gens ne doivent rien faire. Mais nous devons être conscients de l'incohérence de notre comportement au quotidien. Un colleur de main climatique qui continue à prendre l'avion pour la Thaïlande est tout aussi schizophrène qu'un gros rouleur qui pense sauver le monde avec sa voiture électrique. »
En bref, c'est une leçon de rationalité.
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* Mathias Binswanger est professeur d'économie politique à la Haute École Spécialisée du Nord-Ouest de la Suisse et privat-docent à l'Université de Saint-Gall.
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