Le Conseil de Déontologie Journalistique et de Médiation (CDJM) s'est fait le défenseur de la biodynamie
Après une série de quatre articles sur l'« avis » dans l' « affaire » Grataloup c. Woessner, à propos de « Glyphosate : la longue histoire d’une manipulation », publié dans le Point le 11 octobre 2023 (voir ici, ici, ici, et ici), voici un « avis » sur une séquence de France Info sur la biodynamie.
Ce sera plus court, mais c'est tout aussi inquiétant.
Nous y sommes parvenu grâce à X (ex-Twitter).
Le Conseil de Déontologie Journalistique et de Médiation (CDJM) a publié le 4 juillet 2024 un « avis » présenté comme suit sur sa page qui fournit la liste des avis : « France Info//Fact checking à propos de l’effet de la biodynamie sur un grand cru ».
Rappelons que c'est une instance de droit privé constituée sous la forme d'une association loi 1901, sans pouvoir judiciaire ou quasi-judiciaire contrairement à ce que suggèrent son intitulé et ses productions.
À l'heure où nous écrivions (le 5 juillet 2024), il n'y avait pas encore de billet présentant l'ensemble des avis publiés récemment sur sa page « Actualités ». Mais il est maintenant là.
La production mise en cause est une séquence de 2:29 minutes de France Télévisions (ou France Info) reproduite sur Internet sous le titre : « La culture en biodynamie donne-t-elle vraiment de meilleurs vins ? ».
Titre très mal choisi car la séquence traite des pratiques culturales du Château Smith Haut-Lafitte, dans le Bordelais, et de la biodynamie en général. Elle conclut cependant que si le cru est certainement excellent, il est difficile d’affirmer que cela a quelque chose à voir avec la biodynamie.
Un certain Alexandre Walnier a contesté cette séquence. On ne saura rien de plus du plaignant du CDJM.
Non, ce n'est pas un « simple » citoyen épris de déontologie journalistique. Il s'est présenté sur X (ex-Twitter) comme professeur d'histoire, et formé à la pédagogie Steiner-Waldorf... C'est l'anthroposophie, dont la biodynamie est une déclinaison... Sachant toutefois que l'on peut pratiquert l'agriculture biodynamique, particulièrement dans le vin, sans être anthroposophe... la biodynamie, c'est aussi du marketing...
Il a bien sûr parfaitement le droit de saisir le CDJM, ce qu'il a fait le 24 octobre 2023. Mais, compte tenu notamment des griefs que le CDJM a retenu à l'encontre de la séquence incriminée, on aurait pu attendre du CDJM qu'il en dise plus. Mais patience...
M. Alexandre Walnier a notamment exposé les griefs suivants :
« […] Il estime que la présentation qui est faite de la biodynamie dans l’émission est "réductrice et donc inexacte". Il rapporte plusieurs inexactitudes, selon lui, concernant l’anthroposophie et son fondateur M. Rudolf Steiner. Ces raccourcis dans la présentation de l’anthroposophie se retrouveraient, selon lui, dans celle de la biodynamie, dont il est donnée, (sic) dit-il, "une fausse image".
Une autre inexactitude concernerait, toujours selon le requérant, les présentations qui sont faites de Mme Linda Chalker-Scott – la voix off la présente comme une "chercheuse" – et de M. Cyril Gambari – un bandeau à l’écran le présente comme un "docteur en microbiologie, enseignant en lycée agricole". À leur sujet, l’émission "Vrai ou faux" aurait omis des informations essentielles. [...] »
Pour les inexactitudes concernant Rudolf Steiner, cela ne s'applique sans doute pas au propos tenu par le roi Charles III, grand amateur de charlataneries ou « royal VRP des pseudo-sciences » selon un article publié par Libération au même moment que la séquence incriminée : « Nous ne pouvons que nous émerveiller de la pensée de Rudolf Steiner. »
Selon ses dires, le CDJM s'est prudemment retranché derrière son incompétence – au sens du droit mais aussi, osons le dire, usuel – s'agissant du « débat proprement scientifique » en invoquant l'article 2.7, deuxième alinéa de son règlement intérieur :
« 2.7 – Les saisines manifestement procédurières ou injurieuses sont réputées nulles et non avenues.
Les saisines manquant manifestement d’un enjeu déontologique et celles visant à trancher une controverse, notamment scientifique, ne sont pas retenues. »
Et le premier alinéa, CDJM ? Ce n'est pas, ici, la première « saisine » émanant de la galaxie anthroposophique, mais, si nous avons bien cherché, la sixième...
Prudemment retranché ? Vraiment ?
« Sans entrer dans le débat proprement scientifique dans lequel s’engage le requérant et que le CDJM n’est pas en mesure de trancher au sens du deuxième alinéa de l’article 2.7 de son règlement intérieur, le CDJM considère cependant qu’en ne faisant aucun état des cahiers des charges en matière de pratiques culturales qui constituent la biodynamie proprement dite, le journaliste a privé le public d’une information essentielle à l’élaboration de son propre jugement. »
C'est déjà un non sequitur. Il est en effet difficile de faire un lien entre un « débat proprement scientifique » – une formulation très contestable en soi – et des cahiers des charges.
(Source – source primaire : cahier des charges de Demeter)
Et de quoi, vraiment, le public aurait-il été privé ?
Les (ou des) pratiques culturales ont été décrites par Mme Florence Cathiard, la propriétaire du Château Smith Haut-Lafitte.
Certes, on n'entend pas les mots « cahier des charges ». Mais il devrait être clair pour une personne moyennement attentive que Mme Florence Cathiard a décrit des spécificités du mode de production biodynamique (dont, incidemment, elle n'admet pas toutes les pratiques).
C'est du reste expressément admis par le CDJM dans son rejet du grief d'absence d'offre de réplique (notons ici : il s'agit d'une séquence de 2:29 minutes, pas d'un exposé encyclopédique) !
« Le CDJM constate que Mme Florence Cathiard, propriétaire du domaine viticole Château Smith Haut-Lafitte, qui fait l’objet de la séquence vidéo en cause, présente quelques exemples ponctuels de pratiques culturales en biodynamie. Cela constitue le contrepoint nécessaire au parti pris de l’émission sur les effets d’une méthode complexe. Le CDJM estime que l’obligation déontologique d’offre de réplique n’a pas été enfreinte. »
Houla ! Le « parti pris de l'émission »... quel vocabulaire dénigrant...
Mais le CDJM n'en est pas resté là :
« Le CDJM considère qu’en centrant la question de l’efficacité du recours à la biodynamie sur son apport au goût du vin – qui "est certainement excellent" selon le commentaire off de l’émission –, et en y apportant une réponse négative – "Il est difficile d’affirmer que [la qualité du Château Smith Haut-Lafitte] a quelque chose à voir avec la biodynamie" –, l’émission "Vrai ou faux" de Franceinfo méconnaît la nature même de la biodynamie. Ce terme regroupe un ensemble d’engagements de moyens en matière de politique culturale et non de résultat, et dont l’enjeu se situe davantage sur le terrain de la santé humaine, de la protection de la nature et des plantes que sur celui du goût. »
De quoi s'agit-il ici ? D'une prise de position – fondamentalement positive et favorable – dans une « controverse » qui oppose les tenants d'un charlatanisme à des esprits rationnels.
Insistons : pour le CDJM, il est interdit de dire du mal de la biodynamie.
« Controversée » est un euphémisme... (Source)
Notons aussi le raisonnement bancal : « Il est difficile d'affirmer... » est pour le CDJM une réponse négative.
Et le CDJM enfonce le clou :
« Ainsi, estime le CDJM, pas plus que l’urgence ne saurait prévaloir sur la vérification des faits, la brièveté d’un format ne saurait justifier d’une réponse simpliste donnée à une question complexe. Le CDJM estime donc que le grief d’absence d’informations essentielles est fondé. »
Le parti pris ressort aussi à l'évidence de la sémantique : une réponse somme tout nuancée est soudainement « simpliste ».
Le CDJM n'a pas répondu à l'allégation implicite (selon le texte de l'« avis ») que Mme Linda Chalker-Scott ne serait pas chercheuse. Elle l'est pourtant au Département d'Horticulture de l'Université de l'État de Washington, et la séquence a montré un extrait de son article.
S'agissant de M. Cyril Gambari, le CDJM opine :
« Par ailleurs, le CDJM remarque que, si l’émission "Vrai ou faux" présente l’un des experts – M. Cyril Gambari – comme "docteur en microbiologie, enseignant en lycée agricole" sur un bandeau incrusté à l’écran au moment où celui-ci s’exprime, elle omet d’indiquer que ce dernier est un militant actif notoirement opposé (sur les réseaux sociaux et dans les médias) à l’agriculture biodynamique et à l’anthroposophie. Ce faisant, l’émission "Vrai ou faux" de Franceinfo ne permet pas aux téléspectateurs de saisir que l’expertise de cet intervenant, amené à commenter différents aspects de l’agriculture biodynamique, intervient non sous l’étiquette d’un observateur neutre, extérieur au débat, mais sous celle d’un contradicteur engagé et critique. Ces derniers ne peuvent apprécier ainsi en toute connaissance de cause la teneur des propos cités. »
On tombe de sa chaise ! Le langage adopté par le CDJM – et qu'aurait sans doute dû adopter France Info – n'est pas flatteur. Et de quel droit le CDJM peut-il statuer sur la façon de présenter un intervenant, hormis dans les cas de fraude, etc. ?
De plus, M. Cyril Gambari explique, de manière mesurée, que s'il y a un effet de la lune, il est minime. En fait, il est inexistant. Ce n'est pas un exalté mais un gardien de la raison (au sens propre, pas celui utilisé par trois auteurs, deux journalistes et un sociologue, dans un ouvrage règlement de comptes).
Le CDJM succombe ici à l'irrationalité et le relativisme : l'argument doit pouvoir être apprécié à l'aune de celui qui l'expose !
Autrement dit, l'argument n'est pas recevable... Autrement dit, la biodynamie est un mode de production parfaitement « recevable »... Autrement dit, il est interdit de présenter la biodynamie pour ce qu'elle est, une charlatanerie.
Bien sûr, la galaxie posoph se régale.
(Source)
Là encore, le CDJM enfonce le clou :
« Il apparaît donc que M. Gambari aurait dû être présenté comme un militant anti-biodynamie et non comme un "expert" supposé impartial – ce qui n’aurait pas empêché pour autant l’émission "Vrai ou faux" de lui donner la parole. Le CDJM estime que l’obligation déontologique de ne pas omettre d’information essentielle a été enfreinte. »
Et vous savez quoi ? M. Cyril Gambari n'a pas été présenté comme « expert » – en influence de la lune sur les plantes –, mais, en incrustation, comme « docteur en microbiologie, enseignant en lycée agricole ».
Le CDJM a peut-être succombé à l'argumentation d'un plaignant sans vérifier les faits ; le résumé des griefs fait par le CDJM ne permet pas de dire qu'il a employé le mot « expert », mais on peut le supposer.
En tout cas, si l'on suit sa « jurisprudence », il est impossible de présenter la biodynamie pour ce qu'elle est.
Si l'envie vous prend de faire une séquence de trois minutes pour montrer que la terre est ronde, avec M. Thomas Pesquet, il vous faudra préciser qu'il n'y a pas consensus et que votre expert est un militant anti-platistes...
Mais rassurez-vous : si l'envie vous prend de faire une séquence de trois minutes critiquant les « mégabassines » ou le projet d'autoroute A69, il ne vous sera pas demandé de préciser que tel.le ou tel.le climatologue, hydrologue ou toutologue est un.e militant.e.
Nous avons un gros problème avec les dérives sectaires, les charlatanismes, les pseudo-sciences, un gros problème de pédagogie. Le CDJM n'est pas notre allié !
(Source)
(Source)
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