Les refus d'obstacle du Conseil de Déontologie Journalistique et de Médiation (CDJM) dans l'affaire Sabine Grataloup c. Géraldine Woessner
Le 7 mai 2024 – pour connaître la date, il faut bien chercher... – , le Conseil de Déontologie Journalistique et de Médiation (CDJM) a publié son avis sur la « saisine » de Mme Sabine Grataloup au sujet d'un article de Mme Géraldine Woessner, « Glyphosate : la longue histoire d’une manipulation », publié dans le Point le 11 octobre 2023.
Pas moins de 16 « griefs »... Le CDJM n'est pas entré en matière pour 6 d'entre eux, et en a déclaré 7 non fondés et 3 fondés.
Comme on l'a vu dans un article précédent, le CDJM a communiqué de manière indigente sur les seuls griefs fondés, déclenchant une mini-campagne d'agression et de dénigrement de la journaliste.
Mais regardons de plus près. Voici donc une analyse des griefs ayant fait l'objet d'un refus d'obstacle.
Avec quelques rappels de faits dérangeants.
L'article est paru à l'époque où devait se décider le renouvellement (ou non) de l'autorisation du glyphosate par les instances européennes (en pratique, dans un premier temps, les États membres).
Il se compose de quatre « saisons » : l'avis du Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC) déclarant le glyphosate « cancérigène probable » ; les avocats prédateurs et plus particulièrement la condamnation de l'une des « vedettes » des procès contre Monsanto-Bayer pour tentative de racket sur un fournisseur de Monsanto ; la débâcle politique ; ce que dit la science.
Il expose des « inconvenient facts », des faits dérangeants, largement connus, documentés et prouvés au-delà de tout doute raisonnable, mais occultés par certains acteurs, dont les médias « bien-pensants », qui trouvent un intérêt ou un autre à la sanctification de leur narratif – le glyphosate est satanique et Monsanto-Bayer démoniaque.
En bref, les griefs sont les suivants selon le CDJM :
« Mme Grataloup formule les griefs de non-respect de l’exactitude et de la véracité, absence d’offre de réplique, confusion entre publicité et information. Elle estime que cet "article contient un grand nombre d’erreurs factuelles, de présentations trompeuses, d’accusations sans preuve et une absence totale d’offre de réplique" et dénombre "onze inexactitudes, quatre affirmations trompeuses, plusieurs mises en cause non étayées de la probité de scientifiques et de journalistes, et une absence totale d’offre de réplique aux personnes ou aux institutions attaquées par l’article". »
C'est une déclaration liminaire qui mérite d'être notée car elle définit le champ d'investigation du CDJM :
« Le CDJM rappelle que son rôle n’est pas de trancher les controverses sur les questions scientifiques mais d’apprécier si les méthodes et le travail du journaliste ont respecté les règles déontologiques définies dans les textes auxquels il se réfère.
Il n’entre pas dans ses compétences de dire si le glyphosate est dangereux ou non, d’infirmer ou de confirmer des déclarations d’experts, supposées ou réelles, ni de se prononcer sur la valeur d’une étude scientifique.
Dans cet esprit, il n’a pas pris en considération des rapports aux conclusions différentes avancés par les parties, et a donc renoncé à se prononcer sur plusieurs griefs formulés. [...]. »
On peut sans doute souscrire à cette définition du champ de compétence dans ses grandes lignes. Quoique... les journalistes ne prennent-ils pas position – des positions parfois tranchées – sur tous les sujets ou presque ?
Mais le diable est notamment dans la définition des sujets et de la frontière. C'est illustré, par exemple, par le grief 1.
C'est le titre d'une section de l'avis du CDJM. Et c'est déjà un point de contestation pour un lecteur rationnel.
Le propos incriminé de Mme Géraldine Woessner était autre : il portait sur « les plus sérieuses études épidémiologiques... » et leurs conclusions.
Sachant que « absence de preuve ne vaut pas preuve de l'absence » – un principe que Mme Géraldine Woessner n'ignore pas, notamment du fait de sa longue expérience dans le démontage des fake news dans le domaine scientifique – l'intertitre du CDJM caricature son propos.
Le CDJM écrit :
« Mme Sabine Grataloup affirme en premier lieu que cette phrase tirée de l’article du Point constitue une inexactitude : "Conduites auprès de dizaines de milliers d’agriculteurs depuis trente ans, les plus sérieuses études épidémiologiques ne montrent pas de lien entre l’exposition au glyphosate et la survenue de cancers." Elle affirme qu’il "existe de nombreuses études épidémiologiques montrant un lien entre l’exposition au glyphosate et la survenue de certains cancers" et communique au CDJM des liens vers cinq de ces études qui, selon elle, montrent des "augmentation[s] statistiquement significative[s] de lymphome non-hodgkinien (LNH) [le LNH est un cancer du système lymphatique, ndlr]". »
Il ne faut pas avoir fait Sciences Po – ou peut-être si – pour constater que l'argument de Mme Sabine Grataloup n'invalide en aucune manière l'affirmation de Mme Géraldine Woessner.
On est, en effet, sur deux registres différents (du reste non mutuellement exclusifs), dans le sophisme du détournement de sujet.
Au lieu de déclarer le grief infondé, le CDJM aura préféré le refus d'obstacle (d'un mini-obstacle) :
« Pour les raisons indiquées en préambule, le CDJM ne se prononce pas sur ce grief qui renvoie dos à dos plusieurs études. »
À notre sens, il ne lui était pas loisible de se réfugier derrière : « ...dire si le glyphosate est dangereux ou non... » (voir ci-dessus).
Là aussi, l'intitulé de la section pose question : il ne s'agit pas d'une étude particulière, mais de la démarche générale du CIRC.
« Mme Grataloup vise l’expression "sans prendre en compte les conditions réelles d’utilisation du produit" dans la phrase suivante : le Circ "s’appuie quasi exclusivement sur des études in vitro, sans prendre en compte les conditions réelles d’utilisation du produit". Elle affirme en citant une phrase d’une monographie du Circ que cette "assertion est fausse". Mme Woessner se réfère au préambule de cette même monographie pour maintenir que "les conditions réelles d’utilisation du produit […] ne sont donc pas prises en compte".
Pour les raisons indiquées en préambule, le CDJM ne se prononce pas sur ce grief. »
Pourquoi le CDJM s'est-il contenté de ces généralités ? En particulier, quels sont les textes cités par les « parties », ou plutôt les protagonistes puisqu'il ne s'agit pas d'une procédure judiciaire ?
En fait, les deux ont raison en substance, mais là encore, on se trouve sur des plans différents.
Oui, les monographies du CIRC abordent la question de l'exposition, dans un souci d'exhaustivité.
Mais non, le CIRC ne tient pas compte de l'exposition quand il procède au classement d'un agent. C'est plus clair dans la dernière version du préambule, qui a mis fin à des décennies d'une communication déficiente que le CIRC savait telle : il s'agit de l'évaluation de la force des preuves qu'un agent présente un « danger », à ne pas confondre avec un « risque », lequel dépend de l'exposition.
« Un "danger" de cancer est un agent capable de provoquer un cancer dans certaines circonstances, tandis qu'un "risque" de cancer est une estimation des effets cancérogènes attendus de l'exposition à un danger de cancer. Les monographies sont un exercice d'évaluation des dangers de cancer, malgré la présence historique du mot "risques" dans le titre. La distinction entre danger et risque est importante, et les monographies identifient les dangers de cancer même lorsque les risques sont très faibles aux niveaux d'exposition actuels, car de nouvelles utilisations ou des expositions imprévues pourraient engendrer des risques nettement plus élevés. »
Ainsi, la viande transformée (charcuterie) et des types ou éléments de pilules contraceptives sont rangés dans le groupe 1 (cancérigènes avérés) tout comme le plutonium et le gaz moutarde.
Il était évident que, mise dans son contexte, l'affirmation de Mme Géraldine Woessner était correcte, et même nécessaire (mais pas celle sur les études in vitro). Et on peut penser qu'elle a aussi produit une preuve convaincante.
Pourquoi, alors, le CDJM a-t-il botté en touche ?
Incompétence, notamment scientifique (ce qui interroge sur le processus pseudo-judiciaire du CDJM) ? Ou, si vous avez une âme complotiste, souhait de ne pas trop charger la barque contre une saisine à l'évidence harceleuse visant une journaliste « qui ne pense pas bien » (et surtout écrit) ?
L'« expert » ici est M. Aaron Blair, le président du groupe de travail du CIRC, et de sa déposition dans le cadre de l'affaire Johnson c. Monsanto-Bayer..
Il est aussi question ici de l'étude NAPP (North American Pooled Project – voir notre analyse ici), mais il s'agit aussi, à notre sens, de l'Agricultural Health Study, dont la publication des résultats a été – à notre sens sciemment – retardée
Mme Géraldine Woessner pouvait-elle légitimement écrire :
« La prise en compte de ces résultats aurait-elle pu changer l’avis du Circ ? “Oui”, dira-t-il. »
Mme Sabine Grataloup a contesté cette version ainsi que l'absence d'offre de réplique à M. Aaron Blair :
« ...l’article du Point attribue donc à M. Blair un propos “sous serment” qu’il n’a pourtant jamais tenu, lui faisant dire le contraire de ce qu’il a déclaré pendant l’audition en question... »
Le CDJM botte en touche :
« Le CDJM observe que les parties font des lectures différentes des propos de M. Blair lors de son audition devant un tribunal californien et surtout de l’impact qu’aurait eu la communication de l’étude Napp sur l’avis du Circ. »
Pour les raisons indiquées en préambule, le CDJM ne se prononce pas sur ce grief. »
Notons que ce n'était pas « devant un tribunal californien » mais dans le cadre de la procédure de « discovery ». Quand on chipote sur l'exactitude chez les autres...
Une analyse plus approfondie aurait pu mener à deux constats : d'une part, le « oui » de Mme Géraldine Woessner n'est pas correct (et, personnellement, je suis très à cheval sur l'exactitude des citations) ; et, d'autre part, elle a fait une lecture et une interprétation correcte de la déposition.
Encore eût-il fallu que le CDJM se penche sur le fond et les documents, et qu'il comprenne le sens des questions et des réponses lors de la déposition.
Le CDJM écrit :
« La requérante affirme qu’il est faux de dire que l’ordre des priorités établi par le groupe de travail du Circ présidé par M. Portier en 2014 a placé le glyphosate "en haut de la liste", comme l’écrit Mme Woessner en citant, sans l’identifier, l’un des participants du groupe de travail. »
Le CDJM a donc décidé in fine de ne pas se prononcer sur ce point.
Mme Sabine Grataloup a pourtant raison et en a fait la preuve par un article paru dans le Lancet. Et le CDJM a opiné :
« Le CDJM considère que, sur la seule base de ce compte-rendu, qu’il (sic) est impropre de parler de "haut de la liste". »
Le CDJM ne s'est donc pas prononcé tout en se prononçant...
Il écrit encore :
« Le document publié par The Lancet n’est pas un compte-rendu des travaux du groupe de travail. On ne peut donc pas dire comment le glyphosate y a été évoqué. »
Ah bon ? Le Lancet ne serait pas une source fiable ? Un grief d'« inexactitude » à l'encontre du CDJM serait parfaitement justifié !
Il y avait une autre manière de vérifier : chercher le texte du compte rendu du CIRC. C'est peut-être une gageure, le site du CIRC étant opaque, et en plus à dessein opacifié, mais ce n'est pas impossible.
Remarquez : dans son empressement à critiquer la moindre vétille, Mme Sabine Grataloup marque en fait un autogoal. Comment le glyphosate, « priorité moyenne » a-t-il pu faire partie d'une monographie moins d'un an après la réunion du groupe consultatif – et, du reste, sur la base d'une procédure mise en route avant cette réunion ?
C'est la version archivée le 5 avril 2014 (Source). L'extrait ci-dessous est tiré de la même page.
Les quatre documents évoqués dans cette image ont été mis en ligne le 12 mars 2014, conformément à la procédure habituelle.
Extrait de la page archivée le 7 octobre 2014. Le glyphosate a été ajouté après le 16 juin 2014. Le titre était alors : « Some Organophosphate Insecticides ».
Citons ici l'intégralité de l'avis du CDJM :
« Mme Grataloup estime qu’il est "trompeur" de dire que M. Portier "a eu un rôle majeur dans la classification de cancérogénicité", comme l’indique "un ancien dirigeant de l’Anses" cité dans l’article du Point. Mme Woessner affirme dans sa réponse au CDJM que "selon les témoignages recueillis par Le Point, il [M. Portier] a eu un rôle important d’'animateur des débats', et [que] son influence pendant les séances de travail a été 'considérable'". En l’absence d’accès aux compte-rendu des travaux, il est impossible de préciser la réalité du rôle de M. Portier.
Pour les raisons indiquées en préambule, le CDJM ne se prononce donc pas sur ce grief. »
Peut-on conseiller ici au CDJM d'élaborer un principe de de minimis et de rejet de griefs qui relèvent manifestement du harcèlement ? En fait, il l'a appliqué pour le grief 13.
En refusant de se prononcer, le CDJM entretient aussi le doute sur la véracité d'un témoignage qui, pour ne pas être de première main, n'en est pas moins d'un acteur très proche du dossier.
En fait, le CDJM a fait preuve d'une singulière légèreté et s'est laissé abuser par... Mme Géraldine Woessner (ou par un de ses propos).
Comme le montre l'extrait plus étendu de l'article incriminé, le rôle de M. Christopher Portier qui y est évoqué ne se limite pas à la question de savoir s'il a servi les cafés lors de la réunion du CIRC, mais sur son rôle en général.
« La rémunération de Portier s'élevait, en juin 2017, à au moins 160 000 dollars, avouera-t-il, plus tard, dans une déclaration sous serment. Dans la presse française, cette information est traitée avec mépris, le journal Le Monde dénonçant "une campagne de dénigrement" orchestrée par Monsanto contre Portier. La réalité est plus grise, et l'apparent conflit d'intérêts… embarrassant. "« Nous en avons tous été très troublés, confie un ancien dirigeant de l'Anses, car il a eu un rôle majeur dans la classification de cancérogénicité." »
Ce rôle majeur est indéniable (la déclaration sous serment est ici).
En fait d'« inexactitudes », il s'agit d'un désaccord total.
Mme Géraldine Woessner avait écrit :
« En France, l'agitation médiatique est considérable : la majorité des médias reprend ces allégations [du Monde]. Problème : elles sont fausses, comme le démontreront l'Efsa et d'autres agences sanitaires, qui dépêchent des armées d'experts pour vérifier les documents et laver leur réputation. [...] »
Cela vient avec une citation de M. Guilhem de Seze, chef du département de l'EFSA chargé de l'évaluation des risques. Et cela se termine par une autre citation :
« "L'écrasante majorité des 519 articles publiés sur ce sujet entre mars 2017 et octobre 2022 reprend le même narratif, Le Monde publiant à lui seul 15 % du corpus", documente Alexandre Baumann, auteur chez L'Harmattan d'une Économie du militantisme, qui s'est passionné pour ce cas. "Toute la presse a été unanime à reprendre la même désinformation, comme si elle était sous emprise… C'est fascinant, on n'observe cela dans aucun autre pays au monde." »
Le CDJM a préféré ne pas se prononcer.
Cela nous laisse sur notre faim. Renvoyer les deux protagonistes dos à dos revient en effet à décrédibiliser le travail de Mme Géraldine Woessner et, plus encore, l'EFSA et son agent.
Mme Géraldine Woessner avait affirmé en défense que « les auteurs des textes signalés par la requérante sont de parti-pris, liés à l’association USRTK ou aux cabinets d’avocats, ou incompétents. » Peut-être aurait-il été facile de vérifier ces allégations et, même dans le cadre de la position prise sur ce grief, de les confirmer (ou de les infirmer... mais connaissant Géraldine, pour ce qui est d'infirmer...).
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