CDJM : défense de la déontologie du journaliste ou contribution au musellement d'une journaliste (et d'autres) ?
Terminons l'analyse de l'avis du 7 mai 2024 du Conseil de Déontologie Journalistique et de Médiation (CDJM) sur la « saisine » de Mme Sabine Grataloup au sujet d'un article de Mme Géraldine Woessner, « Glyphosate : la longue histoire d’une manipulation », publié dans le Point le 11 octobre 2023.
Nous avons vu que sur 6 des 16 « griefs » le CDJM n'a pas pris position. Il en a déclaré 7 autres infondés, pas toujours sur de bonnes bases et en faisant erreur pour l'un d'eux. Voici maintenant les 3 jugés fondés.
Le titre de cette partie est provocateur. L'avis ne permet pas de soutenir la thèse d'une partialité. Mais la question de l'instrumentalisation se pose.
Et, au-delà, celle du journalisme qui incommode et dérange.
En bref, Mme Géraldine Woessner a-t-elle fourché en présentant le maintenant célèbre Christopher Portier exclusivement comme « “collaborateur régulier” à une ONG militante » et en affirmant, en réponse au grief, qu'il occulte ses liens avec des ONG et des cabinets d'avocats.
Le CDJM trouve le grief fondé sur la base d'une fort curieuse conclusion :
« À tout le moins, dans un sujet aussi sensible, il eût été préférable de le présenter plus complètement que comme "collaborateur régulier à l’ONG anti-pesticides Environmental Defense Fund". »
Pensez-vous que cette présentation de l'avis du CDJM est honnête ? Ce post a été reposté par le serial bloqueur du Monde... (Source)
Comment peut-on trouver un grief fondé sur la base d'une opinion aussi peu soutenue ? C'est le mystère CDJM !
M. Christopher Portier aurait-il dû être présenté (aussi) comme lobbyiste auprès des instances européennes pour faire interdire le glyphosate ? Bien sûr que non, selon l'esprit de l'avis du CDJM ! C'est comme personnage ayant eu une carrière prestigieuse dans des institutions états-unienne...
Le CDJM se trompe toutefois lourdement dans son « analyse » :
« Le CDJM constate qu’effectivement, M. Portier a été embauché en 2017 par un tel cabinet d’avocats, et qu’il est depuis 2016 conseiller scientifique sur les politiques en matière de pesticides de plusieurs organisations non gouvernementales européennes. Il relève cependant que son rôle auprès du Circ dénoncé par l’article remonte à avril 2014. [...] »
La faute lui en incombe peut-être ; ou bien, les éléments qui lui ont été présentés l'ont fait fauter (mais connaissant la maîtrise du dossier et la pugnacité de Mme Géraldine Woessner...), n'ayant pas pris la peine de creuser le sujet (c'est pourtant facile...).
Non, M. Portier n'a pas été « embauché en 2017 par un tel cabinet d’avocats », selon le contexte postérieurement à son « rôle auprès du Circ dénoncé par l’article [qui] remonte à avril 2014 ». Dans les affaires portant sur le glyphosate, il a passé contrat dans les une ou deux semaines suivant le classement du glyphosate par le CIRC, le 29 mars 2015.
(Source)
Il avait aussi été embauché auparavant, comme il l'a admis dans sa déposition, probablement dans le cadre de litiges portant sur les téléphones portables. Qui plus est, il avait participé au classement – fort litigieux – des champs électromagnétiques de radiofréquences en « possiblement cancérogènes » en mai 2011.
Et non, il n'est pas toxicologue, mais statisticien (extrait d'un CV ci-dessous).
Le CDJM n'a pas pris position sur la question des cachotteries de M. Christopher Portier. Mais il s'agissait d'un argument en défense, tout à fait exact.
Au final, cependant, l'avis du CDJM ne saurait être favorablement accueilli. Il ne lui appartient pas de substituer sa propre opinion – et encore, avec un manque flagrant de conviction – à celle de l'auteure de l'article quant à ses choix éditoriaux.
Il s'agit ici de M. Timothy Litzenburg, l'un des avocats de l'affaire Johnson c. Monsanto-Bayer, mis en cause, inculpé et condamné pour chantage et tentative de racket.
Mme Géraldine Woessner a-t-elle écrit, en quelque sorte, à bon droit qu’« en France, la presse se tait et reste dans ses petits souliers… » ?
Mme Sabine Grataloup a affirmé que « cette assertion est fausse » et visait à faire « accroire à une conspiration du silence devant des faits incommodants ».
Le CDJM ne s'est pas prononcé sur l'allégation d'intention malveillante. On pourrait bien reprocher à cet aréopage de journalistes un manquement à l'obligation « de confraternité […] à l’égard [d'une de leurs] consoeurs [...] » (Charte d’éthique mondiale des journalistes (FIJ, 2019, article 12)).
Il a, semble-t-il, fait une petite recherche qui lui a permis de trouver sept articles... et de conclure que « la presse se tait » est une expression inexacte, le grief étant dès lors fondé.
C'est aller vite en besogne ! Et c'est, en quelque sorte, une manifestation de « confraternité » à l'égard des consœurs et des confrères qui ont failli à leurs devoirs, notamment « du droit que le public a de connaître la vérité » (Déclaration des droits et devoirs des journalistes (Munich, 1971, devoir no 1)).
Le problème est en effet que, pour une affaire sordide qui n'est pas mineure compte tenu de son lien avec l'affaire Johnson c. Monsanto-Bayer et le tapage fait autour des « Monsanto Papers », sept articles, ce n'est pas beaucoup.
Il s'agit de :
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Valeurs actuelles (23 juin 2020) ;
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le Point (23 juin 2020, de... Mme Géraldine Woessner) ;
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L’Opinion (23 juin 2020, de Mme Emmanuelle Ducros) ;
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Franceinfo (23 juin 2020) ;
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Le Monde (24 septembre 2020, de M. Arnaud Leparmentier, correspondant à New York, et non des vedettes des « Monsanto Papers ») ;
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Libération (24 septembre 2020, un CheckNews) ;
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La France agricole (25 septembre 2020).
Un autre problème est que la condamnation est intervenue le 18 septembre 2020 et que, par conséquent, trois articles seulement (dont un de la presse agricole) sont – ou seraient – pertinents au regard de cette condamnation.
Avec six jours de retard sur l'événement, on peut penser que le Monde n'a pas voulu être pris en défaut pour une information d'autant plus importante qu'il s'est livré à un activisme effréné avec ses « Monsanto Papers ».
Quant à Libération, il s'agit aussi d'un exercice de rattrapage sur la base d'une question (en principe) de lecteur, lui qui note : « L'information, passée plutôt inaperçue dans les premiers jours, a été largement reprise par les partisans du glyphosate. » C'est, en substance, très proche du « en France, la presse se tait et reste dans ses petits souliers… » de Mme Géraldine Woessner !
(Source et source – ah non ! Je suis bloqué)
La question qui se pose est, à ce stade, de savoir s'il est loisible à un journaliste d'employer une expression imagée pour décrire, ici, une attitude de la presse qui serait tout à fait exacte s'il n'y avait pas eu sept exceptions. Sept exceptions présentant les particularités décrites ci-dessus, auxquelles on ajoutera le fait que trois sources sont régulièrement vilipendées comme étant du bord politique (et journalistique) infréquentable.
On peut aussi se demander si le CDJM ne se fait pas ici le défenseur d'intérêts catégoriels.
Il se pose ici, aussi et pour le faire défenseur, en champion du plus haut niveau de véracité, ce qui exigerait de sa part d'appliquer le même niveau. Et pourtant...
Il s'est clairement placé dans le contexte de la condamnation de M. Timothy Litzenburg, du 18 septembre 2020, comme le montre le titre de la section en cause : « Grief 9 : “Inexactitude” quant à la réaction des médias après la condamnation d’un avocat ».
Or, dans son récit construit sur le mode épique, Mme Géraldine Woessner s'est référée à un point de temps précis, décembre 2019, en ouverture de sa saison 2, « les avocats prédateurs » :
« Décembre 2019 : un coup de tonnerre judiciaire retentit dans le ciel américain, jetant une lumière crue sur l’univers des "avocats prédateurs". Timothy Litzenburg, avocat devenu mondialement célèbre pour avoir convaincu un jury que le glyphosate commercialisé par Monsanto avait causé le cancer de son client, le jardinier Dewayne Johnson, est arrêté en Virginie. Il a, avouera-t-il pendant son procès, tenté d’extorquer la somme exorbitante de 200 millions de dollars à un autre fabricant de pesticides, dont les produits entraient dans la fabrication du fameux Roundup. […] »
Capture partielle (source). On trouvera une traduction du communiqué de presse ici.
Il s'ensuit que le grief que le CDJM a trouvé fondé est parfaitement infondé.
Car Mme Géraldine Woessner avait été la seule journaliste française des médias généralistes à publier un article, « Le tombeur de Monsanto devant la justice américaine », le 28 décembre 2019.
Si on admet la possibilité d'une gradation, pour les besoins de la démonstration, ce grief est d'autant plus infondé que la presse française a, en quelque sorte superbement, ignoré cet article – ainsi que « Rififi chez les avocats prédateurs qui veulent faire les poches de Bayer-Monsanto » du 20 décembre 2019, du maître de céans, ou encore « Inculpation du "tombeur de Monsanto" », du 13 janvier 2020, du maintenant confirmé journaliste Gil Rivière-Wekstein.
La phrase en cause ici suit celle qui a fait l'objet du grief 9. Mme Géraldine Woessner avait écrit :
« Car Tim Litzenburg, cité comme "lanceur d’alerte" star dans de nombreux articles, et qui s’était lancé dans le recrutement de plaignants pour le compte de son cabinet d’avocats (The Miller Firm) dès la publication, en 2015, de l’avis du CIRC, est à l’origine du scandale qui fera définitivement basculer l’opinion. »
Mais Mme Sabine Grataloup conteste et, selon le CDJM, « précise n’avoir trouvé "aucun article, pas le moindre, ayant présenté M. Litzenburg comme un 'lanceur d’alerte'" ».
Et Mme Géraldine Woessner se défend : « cet avocat a été présenté très tôt dans la presse française comme une vedette, incarnant la défense d’un petit contre un géant industriel (à l’image d’Erin Brockovich) ».
Le CDJM a trouvé le grief fondé, écrivant :
« Le CDJM a retrouvé une douzaine d’articles de la presse d’information générale datant de l’été 2018 consacrés au procès contre Monsanto. Si M. Liztenburg (sic) y est cité parmi d’autres avocats du jardinier M. Dewayne Johnson, c’est ce dernier qui est mis en avant comme la star de ce procès. L’expression employée est inexacte. »
On est ici dans le domaine délicat du « absence de preuve ne vaut pas preuve de l'absence ».
Mais, effectivement, une recherche « Litzenburg + lanceur d'alerte » (ou « whistleblower ») ne donne rien. Le point est sans aucun doute marqué – à mon sens – par Mme Sabine Grataloup.
Cependant, on ne peut qu'être atterré devant le raisonnement du CDJM. C'est un non sequitur. Et si sa recherche a été liée au procès contre Monsanto-Bayer, sa démarche est fautive .
Au surplus, cette critique du texte de Mme Géraldine Woessner n'entache pas vraiment son sens général.
Le CDJM – s'il veut atteindre une véritable crédibilité – serait bien avisé de réfléchir sur les limites à mettre dans ses appréciations portant sur des points somme toute mineurs mais utilisées par la suite pour harceler et tenter de faire taire des journalistes qui « ne pensent pas bien ».
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« Grief 6 : sur la mise en cause de l’indépendance et la compétence d’un expert »
L'avis du CDJM – fondé sur sa propre appréciation des choix éditoriaux – ne saurait être favorablement accueilli.
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« Grief 9 : “Inexactitude” quant à la réaction des médias après la condamnation d’un avocat »
L'avis du CDJM n'est pas fondé. Son analyse est grossièrement déficiente.
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« Grief 10 : “inexactitude” sur la présentation d’un avocat »
C'est à juste titre que le CDJM a trouvé le grief fondé, mais on est dans le domaine de de minimis et son raisonnement est atterrant.
En première lecture, cet avis paraît pertinent. Mais en y regardant de plus près, et en le confrontant à l'article incriminé, on trouve un certain nombre de problèmes. Certains d'entre eux ne se limitent pas à une question d'appréciation que l'on peut contester.
C'est cependant sans commune mesure avec l'avis précédent relatif à Sainte-Soline, dont on peut penser qu'il avait été influencé, voire motivé, par un souci « de confraternité et de solidarité à l'égard [des] consoeurs et [des] confrères » de trois médias, dont au moins deux sont des employeurs potentiels de renom.
Le CDJM est-il armé pour affronter des argumentations complexes, fallacieuses, sur des sujets eux-mêmes complexes comme celui des manipulations qui ont émaillé et continueront à émailler la vie du glyphosate ? La question est posée...
Il est en revanche clair que le CDJM est instrumentalisé par des milieux qui défendent des narratifs contestables, voire indéfendables.
Ici, ce fut le glyphosate. Dans une affaire antérieure impliquant Mme Géraldine Woessner (seule mise en cause sur trois auteurs...), ce fut Sainte-Soline et le secours au blessés. Dans une affaire à venir et impliquant encore Mme Géraldine Woessner, ce sera encore le glyphosate en relation avec des malformations congénitales.
Dans d'autres affaires, il s'est agi par exemple de l'anthroposophie et des écoles Steiner-Waldorf (ici, ici, ici, ici et ici – et voir par exemple ici, ici et ici les exploitations médiatiques)...
Visiblement, le CDJM n'est pas armé pour faire face aux manœuvres.
Il nous semble en tout cas qu'il faut une réflexion plus approfondie – voire une réflexion tout court – pour s'assurer que les nobles principes de la déontologie journalistique ne soient pas retournés contre les journalistes et, surtout, le « droit que le public a de connaître la vérité » selon la Déclaration des Droits et Devoirs des Journalistes (Munich, 1971, devoir N° 1).
Les règles déontologiques dont le CDJM prétend se faire le défenseur intraitable (avec des écarts de conduite...) en défense d'un journalisme de haut niveau finissent par... tuer le vrai journalisme. Elles finissent par dissuader celles et ceux qui seraient prêts à « porter la plume dans la plaie », selon l'expression d'Albert Londres, en se confrontant à des narratifs et des intérêts établis, de le faire.
Le paradoxe est aussi que celles et ceux qui ont ce qu'il faut maintenant appeler cette « audace » se feront « épingler », vilipender, harceler, voire injurier et diffamer pour des vétilles, alors que celles et ceux qui se réfugient dans le silence et enfreignent, ce faisant, le « droit que le public a de connaître la vérité » échappent à toute critique.
L'affaire Litzenburg est à cet égard emblématique : les plumes si acérées des « Monsanto Papers » sont restées dans leur capuchon.
Il s'agit tant des exploitants primaires, en France, d'éléments distillés aux USA (et dans le Guardian sous la signature de Carey Gillam, alors de l'USRTK) que des suiveurs, des « suceurs de roue ».
Et on voit mal comment on pourrait ou aurait pu saisir le CDJM pour cette carence.
Don't give up !
(Source)
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