20 ans d'élargissement de l'UE à l'Est : qu'est-ce que cela a apporté aux agriculteurs ?
Simon Michel-Berger, rédacteur en chef, AGRARHEUTE*
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© UE/Lukasz Kobus
Élargissement de l'UE vers l'Est (image symbolique) : Les drapeaux des dix États qui sont devenus membres de l'UE en 2004 flottent devant le Berlaymont, le bâtiment de la Commission européenne.
Le 1er mai 2004, dix États ont rejoint l'UE. Bon nombre des inquiétudes qu'avaient alors les agriculteurs de l'« ancienne » UE des 15 se sont révélées sans objet – même si des problèmes subsistent. Un commentaire sur les raisons pour lesquelles l'élargissement à l'Est a été un succès dans l'agriculture.
Je me souviens très bien des discussions que j'ai eues en 2004 avec des agriculteurs au sujet de l'élargissement de l'UE à l'Est : les paiements directs seront répartis de manière si ténue entre tous les agriculteurs de la nouvelle grande UE qu'il ne restera presque rien pour chacun d'eux. Un flot de produits agricoles bon marché envahira le marché commun et fera durablement baisser les prix à la production. La politique agricole commune (PAC) n'existera plus ; les différences seront trop importantes. Aujourd'hui, 20 ans plus tard, on constate qu'elle n'a pas été si mauvaise que cela.
Parmi les craintes infondées figure l'affaiblissement des paiements directs. A l'époque, on avait eu recours à l'astuce politique de la « convergence externe » progressive, c'est-à-dire à l'alignement lent des aides de l'UE (lire à ce sujet : « Paiements directs 2012 : les pays se rapprochent lentement » (en allemand)). Au grand dam de nombreux agriculteurs d'Europe de l'Est, les aides par hectare en Pologne, en Hongrie, en République tchèque et dans les autres pays ne sont toujours pas au niveau de celles de la France ou de l'Allemagne, par exemple – sans parler des États qui les ont rejoints plus tard, comme la Roumanie ou la Bulgarie. Toutefois, les aides agricoles accordées aux agriculteurs y ont nettement augmenté depuis 2004, ce n'était donc pas non plus une perte pour les Européens de l'Est.
Le marché intérieur européen des produits agricoles n'a pas non plus été subitement inondé de produits bon marché en 2004. Cela s'explique, d'une part, par le fait que les nouveaux pays ont été progressivement rattachés à l'ancienne UE des 15 avant leur adhésion. D'autre part, même la grande UE ne domine pas le marché mondial. Elle est également dépendante des évolutions qui se produisent sur les marchés internationaux et sur lesquelles elle n'a aucune influence. La vérité est aussi que l'élargissement de l'UE à l'Est a entraîné des distorsions sur certains marchés. Par exemple, en ce qui concerne le marché du sucre, peu d'observateurs auraient pensé, à la fin de l'organisation du marché du sucre en 2017, que les pays d'Europe de l'Est pourraient s'affirmer aussi bien face à des États en réalité compétitifs comme l'Allemagne. L'une des principales raisons en est l'aide accordée dans ces pays (pour en savoir plus : « WVZ : La concurrence inégale réduit la production de betteraves en Allemagne » (en allemand)).
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© Jakob Berr
Un commentaire de Simon Michel-Berger, rédacteur en chef d'AGRARHEUTE
La crainte qu'il n'y ait plus guère de compromis à l'avenir dans la politique agricole commune était tout aussi infondée. De nouvelles alliances se forment : ainsi, la décision de prolonger l'autorisation du glyphosate l'année dernière est aussi en partie due au fait qu'il existe un bloc fort de pays de l'UE d'Europe de l'Est qui ont besoin de la substance active pour la gestion des sols sans labour et le semis direct (lire à ce sujet : « Glyphosate : c'est ainsi que l'Allemagne et d'autres pays ont voté au sujet de l'autorisation » (en allemand)). C'est grâce au commissaire européen roumain à l'agriculture, M. Dacian Cioloş, que les fonds du budget agricole de l'UE n'ont été que très peu réduits depuis 2013. C'est de son temps que date le concept de « verdissement », qui ne fait certes pas que des heureux chez les agriculteurs, mais qui, en principe, maintient jusqu'à aujourd'hui la cohésion du soutien à l'agriculture malgré de nombreuses autres convoitises.
Il existe des chantiers ouverts dans le domaine de la promotion agricole : la fraude aux subventions est toujours d'actualité dans plusieurs pays d'Europe de l'Est. Même si les enquêteurs européens et nationaux ont déjà découvert beaucoup de choses dans ce domaine (AGRARHEUTE a rapporté : « Les subventions agricoles de l'UE en Europe de l'Est s'enfoncent-elles dans le marais de la corruption ? »). Les tentatives de maintenir une politique de soutien centralisée ont entraîné une bureaucratie importante, que les plans stratégiques nationaux devraient réduire au cours de la période de soutien actuelle. Il n'est toutefois pas certain que cela réussisse. En outre, le marché intérieur de l'UE est régulièrement torpillé par l'ajout de règles nationales. Mais rien de tout cela ne menace fondamentalement la pérennité de la politique agricole de l'UE.
Au vu de cette évolution, les agriculteurs de l'UE ne devraient pas non plus avoir peur d'un éventuel élargissement de l'UE à l'Ukraine à l'Est, mais plutôt y réfléchir calmement. Les risques sont nombreux (lire à ce sujet : « L'adhésion de l'Ukraine à l'UE bouleverserait le budget agricole » (en allemand)), mais les opportunités aussi. Notamment parce qu'avec l'adhésion de l'Ukraine à l'UE, les voix qui s'élèvent dans la politique agricole européenne en faveur d'une agriculture moderne, productive et compétitive seraient considérablement renforcées. Si elle est mise en œuvre de manière réfléchie – en s'appuyant sur l'expérience de l'élargissement de l'UE en 2004 – les agriculteurs européens pourraient, en fin de compte, profiter de cette étape plutôt que d'y perdre.
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* Source : 20 Jahre EU-Osterweiterung: Was hat sie den Bauern gebracht? | agrarheute.com
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