Biodiversité dans des bananeraies : c'est la faute au glyphosate (non)
(Source)
Selon un article de The Conversation, adossé à un article scientifique, le glyphosate réduit la biodiversité du sol et diminue la proportion d’espèces natives par rapport aux espèces exotiques. On a oublié de signaler dans le titre que c'est dans des bananeraies en Martinique. Et ce qu'on a observé, ce n'est un effet (direct) du glyphosate, mais celui du désherbage. Sont illustrés ici les écueils de la recherche en écologie, et surtout d'une recherche qui ignore des notions fondamentales de l'agronomie.
Ça fait le buzz ces temps-ci, mais modérément. The Conversation a publié un article de M. Mathieu Coulis et Mme Meryem El Jaouhari, « Le glyphosate réduit la biodiversité du sol et diminue la proportion d’espèces natives ».
C'est tout compte fait très problématique. Déjà le titre – dont nous admettrons sans peine qu'il doit être de préférence court – est irresponsable. Le glyphosate réduit..., diminue... ? Où, dans quel contexte ? Est-ce un effet maintenant irréfutable ou une généralisation abusive d'un essai isolé ?
Sachant le contexte polémique dans lequel baigne l'herbicide le plus utilisé dans le monde, on aurait pu faire un effort. Mais nous sommes aussi en droit de penser qu'on a sciemment retenu un titre putaclic dans le dessein de contribuer à sa mauvaise image dans le public.
Cet article se fonde sur « Glyphosate reduces the biodiversity of soil macrofauna and benefits exotic over native species in a tropical agroecosystem » (le glyphosate réduit la biodiversité de la macrofaune du sol et favorise les espèces exotiques par rapport aux espèces indigènes dans un agroécosystème tropical) de Meryem El Jaouhari, Gaëlle Damour, Philippe Tixier et Mathieu Coulis.
Ce titre est bien plus précis, et il ne fallait donc pas d'effort particulier aux deux auteurs de l'article de The Conversation – et co-auteurs de l'étude scientifique – pour le copier ou s'en inspirer.
Voici le résumé de cette étude :
« Les herbicides sont les pesticides les plus utilisés dans le monde. Malgré de nombreuses études en laboratoire démontrant l'effet toxique des herbicides sur les organismes non ciblés, l'effet des herbicides sur les organismes du sol dans les champs reste complexe à comprendre et est toujours controversé. Afin de comprendre comment les changements de pratiques agricoles visant à réduire l'utilisation d'herbicides pourraient avoir un impact sur la biodiversité du sol, nous avons étudié l'effet de la fréquence d'application des herbicides sur la biodiversité du sol dans un agro-écosystème tropical.
Notre étude a été menée dans des exploitations bananières de la Martinique, une île au climat tropical humide appartenant au hotspot de biodiversité des Caraïbes. Treize parcelles de bananiers provenant de cinq exploitations différentes ont été sélectionnées, allant de parcelles ne recevant aucun herbicide à des parcelles recevant 4 à 5 applications par an. Les macro-arthropodes du sol ont été échantillonnés à l'aide de pièges à fosse, ce qui a permis de collecter plus de 6.200 individus. Sur les 100 taxons différenciés, 75 ont pu être identifiés au niveau de l'espèce, ce qui a permis d'assigner chaque taxon à un groupe trophique et, lorsque cela était possible, de les classer selon qu'ils étaient introduits ou indigènes.
La richesse moyenne en espèces de macro-arthropodes était inférieure de 21 % dans les parcelles où la fréquence d'application d'herbicides était la plus élevée. Toutefois, aucun effet concluant des herbicides sur l'abondance des macro-arthropodes n'a été démontré. La richesse moyenne en espèces des différents groupes trophiques a également diminué avec les applications d'herbicides, avec des baisses de 22 % pour les prédateurs, 17 % pour les omnivores, 55 % pour les herbivores et 55 % pour les décomposeurs dans les parcelles ayant fait l'objet de 4 à 5 applications d'herbicides par an par rapport aux parcelles n'ayant pas utilisé d'herbicides. La composition des espèces des communautés de macro-arthropodes a varié de manière significative en fonction des applications d'herbicides. Plus précisément, nous avons constaté que les espèces indigènes représentaient une proportion plus élevée d'individus capturés dans les parcelles où aucun herbicide n'avait été utilisé, ce qui suggère que les pratiques agroécologiques mises en œuvre au niveau du champ pour réduire la fréquence d'utilisation des herbicides pourraient jouer un rôle important dans la conservation de la biodiversité du sol. »
Avez-vous remarqué une chose étonnante ? Le mot « glyphosate » ne figure pas dans le résumé !
De fait, si on entre dans l'article, qu'on consulte le tableau 1 qui résume les caractéristiques des parcelles examinées, on constate que les désherbages ont été effectués avec du glyphosate, mais aussi dans certains cas du glufosinate.
Avez-vous remarqué une autre chose étonnante ? Le titre évoque une réduction de la « biodiversité », mais cela ne vaut que pour la « richesse » – le nombre d'espèces différentes – pas l'« abondance » – le nombre total d'organismes.
Se pose dès lors une question : comment ce titre a-t-il pu être choisi et franchir les fourches caudines de la revue par les pairs ?
C'est de la science militante dans toute sa splendeur !
Nous ne discuterons pas de la validité des observations qui ont été réalisées. Nous n'en avons pas les capacités, et nous n'avons aucune raison particulière de le faire.
Mais qu'a-t-on observé en réalité ?
Sauf erreur, il n'y a aucune indication dans l'article scientifique sur les modalités du désherbage – du contrôle de la végétation – dans la modalité zéro application d'herbicides. Pour les modalités avec herbicides – rappel : glyphosate et dans certains cas glufosinate – on peut admettre que le désherbage est d'autant plus important que le nombre d'applications augmente.
En d'autres termes, a-t-on observé un effet des herbicides, en tant que tels, ou un effet du désherbage ? À l'examen des graphiques ci-dessous, on peut parfaitement pencher pour la deuxième hypothèse.
Dans The Conversation, on peut lire ceci :
« Le glyphosate a également eu un effet sur l’abondance (le nombre total d’individus) de tous les maillons de la chaîne alimentaire de la faune du sol. Les groupes trophiques les plus impactés étaient les prédateurs et les détritivores (les invertébrés qui se nourrissent de débris végétaux) qui ont montré une baisse d’abondance de – 54 % et de -23 % respectivement dans les parcelles les plus fréquemment traitées. »
Pas les herbivores ?
C'est ce que suggère aussi la partie « discussion » des auteurs, notamment :
« Des études récentes ont mis en évidence un déclin massif des insectes (Hallmann et al., 2017 ; Semmens et al., 2016). Les pratiques agricoles industrielles, telles que l'utilisation intensive de pesticides, ainsi que la perte d'habitat, ont été clairement identifiées comme les causes probables de ce déclin (Sánchez-Bayo & Wyckhuys, 2019 ; Dudley & Alexander, 2017). Nos résultats démontrent clairement que les applications d'herbicides entraînent une diminution significative de la diversité des macro-arthropodes du sol dans les champs de bananiers des agriculteurs en Martinique. […] Notre étude, réalisée in situ, dans des champs cultivés, et sur des communautés d'invertébrés très diversifiées (plus de 100 espèces), ne nous permet pas de tirer des conclusions sur une éventuelle toxicité directe des herbicides. Des expériences de manipulation sur un grand nombre d'espèces seraient nécessaires pour élucider cette question. Cependant, nos résultats suggèrent que l'effet des herbicides sur la diversité des macro-arthropodes pourrait être médié par un effet trophique ascendant. En effet, bien qu'une modification du micro-habitat ait pu jouer un rôle, nous pensons que c'est probablement par la suppression d'une ressource primaire importante dans le réseau trophique du sol (c'est-à-dire les mauvaises herbes et les résidus de mauvaises herbes) que les herbicides ont influencé la diversité des macro-arthropodes dans cette étude (Menezes & Soares, 2016; Brust, 1990; Cortet & Poinsot-Balaguer, 2000). En effet, la perturbation ou la suppression de cette ressource primaire pourrait influencer les détritivores et les herbivores ainsi que les prédateurs qui se nourrissent de la mésofaune, déclenchant un effet en cascade dans tout le réseau trophique (Dyer & Letourneau, 2003) qui pourrait même atteindre les vertébrés vivant dans l'agroécosystème. […] »
Moyennant quoi le titre de l'article scientifique – et plus encore l'article de The Conversation – présente le glyphosate comme coupable.
(Source : The Conversation)
Nous n'entrerons pas ici dans la question des espèces natives et exotiques, sauf à dire que, à notre sens, les chercheurs ont fait un constat fortuit. Les herbicides en général et le glyphosate en particulier – pour autant qu'on leur prête un effet (direct) sur la faune – ne sont ni xénophiles, ni xénophobes.
Il y a bien d'autres choses à dire sur ces deux articles. Par exemple les choix sémantiques – comme « pratiques agricoles industrielles » ou « sixième extinction de masse » – qui témoignent d'un a priori ou d'un parti pris ; ou les références sélectives telles que Hallmann et al., 2017 et Sánchez-Bayo & Wyckhuys, deux articles que nous et d'autres avons vertement critiqués par ailleurs (dans le cas de Hallmann et al., les données ont aussi été réexaminées par Müller et al., qui ont trouvé une influence prépondérante des variations météorologiques).
Plus généralement, cet article et sa progéniture en principe de vulgarisation illustrent les écueils de la recherche en écologie, et surtout d'une recherche qui ignore des notions fondamentales de l'agronomie.
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