Le Nutri-Score et les biais de publication – lire : « science » orientée
/image%2F1635744%2F20240314%2Fob_b05d0d_capture-nutri-score.jpg)
Deux auteurs liés à l'industrie constatent une grande polarisation des études sur le Nutri-Score : celles qui lui sont favorables proviennent majoritairement de ses concepteurs et développeurs, la majorité des études réalisées indépendamment des concepteurs et développeurs lui étant défavorables.
L'équipe EREN (Équipe de Recherche en Épidémiologie Nutritionnelle) réplique sur son blog « Nutri-Score ». C'est ahurissant et en dit long sur la « science » derrière le Nutri-Score.
MM. Stephan Peters et Hans Verhagen viennent de publier : « Publication bias and Nutri-Score: A complete literature review of the substantiation of the effectiveness of the front-of-pack logo Nutri-Score » (biais de publication et Nutri-Score : une revue complète de la littérature sur la justification de l'efficacité du logo Nutri-Score sur la face avant des emballages) dans PharmaNutrition. Texte complet ici.
On risque de me rire au nez : l'un est de l'Association Laitière Néerlandaise, notoirement opposée au Nutri-Score, et l'autre, consultant en sécurité alimentaire et nutrition, mais tenant aussi des postes dans des institutions universitaires au Danemark et au Royaume-Uni. Ils sont donc affligés de conflits d'intérêts. Ils écrivent cependant :
« […] S.P. et H.V. étaient tous deux membres du comité scientifique indépendant aux Pays-Bas qui soutenait l'ancien logo "het Vinkje" sur la face avant des emballages. Les auteurs déclarent que la recherche a été menée en l'absence de toute relation commerciale ou financière qui pourrait être interprétée comme un potentiel conflit d'intérêt. L'Association Laitière Néerlandaise participe au débat national aux Pays-Bas sur les logos apposés sur la face avant des emballages en apportant sa contribution aux reformulations des produits, et aux consultations sur la face avant des emballages du ministère néerlandais de la Santé, du Bien-être et des Sports. »
Admettons... sans être convaincu pour ma part.
Mais voici ce qu'ils ont à dire :
« Faits saillants
- Nous avons étudié la validation et l'efficacité du Nutri-Score en fonction de l'affiliation des auteurs et du résultat des études et nous avons constaté un important biais de publication.
- La grande majorité des études qui soutiennent le Nutri-Score sont menées par les développeurs du Nutri-Score.
- La majorité des études réalisées indépendamment des développeurs du Nutri-Score ont montré des résultats défavorables.
- Il n'existe aucune preuve en vie réelle d'un quelconque effet bénéfique du Nutri-Score sur l'algorithme multi-nutriments FSA-NPS.
- Il n'existe pas de preuves scientifiques suffisantes pour soutenir l'utilisation du Nutri-Score en tant qu'outil de santé publique efficace.
- Des recherches supplémentaires sont nécessaires pour confirmer ou infirmer l'efficacité du Nutri-Score.
Résumé
Contexte
L'étiquette Nutri-Score sur la face avant des emballages est actuellement proposée comme système de choix dans sept pays de l'UE. Cependant, la validation et l'efficacité du Nutri-Score font encore l'objet de nombreux débats scientifiques, et l'affiliation des auteurs et les résultats des études font l'objet de nombreuses discussions.
Méthodes utilisées
Pour répondre à ces questions, nous avons effectué une recherche complète dans PubMed sur le Nutri-Score qui a donné n = 180 résultats et nous avons sélectionné tous les articles qui traitent de la pertinence des preuves pour la validation du Nutri-Score (n = 104).
Résultats
Nos principales observations sont que la grande majorité des études qui soutiennent le Nutri-Score sont menées par les développeurs du Nutri-Score. En revanche, la majorité (61 %) des études réalisées indépendamment des développeurs du Nutri-Score ont montré des résultats défavorables. Une deuxième observation est que même si l'effet théorique du Nutri-Score est validé sur un algorithme multi-nutriments (FSA-NPS), il n'y a pas de preuve en vie réelle d'effets bénéfiques du Nutri-Score sur cet algorithme dans une gamme complète de supermarchés. En conclusion, les preuves scientifiques sont insuffisantes pour soutenir l'utilisation du Nutri-Score en tant qu'outil de santé publique efficace.
Discussion
Dans l'ensemble, les données disponibles sont limitées et biaisées, et des recherches supplémentaires sont nécessaires pour confirmer ou infirmer l'efficacité du Nutri-Score. »
On attend une dénonciation de cette incroyable agression, évidemment dans le Monde, de M. Serge Hercberg, déjà auteur de « Mange et tais-toi: Un nutritionniste face au lobby agroalimentaire ».
En fait, le coup est déjà parti avec une longue analyse, a priori sur la base d'une pré-publication, sur le blog « Nutri-Score » – des auteurs et promoteurs dudit NutriScore. MM. Peters et Verhagen notent à juste titre dans leur article : « Ce blog est utilisé dans le cadre d'actions de lobbying visant à faire accepter le Nutri-Score comme futur logo obligatoire sur la face avant des emballages dans l'Union européenne. » Et, de fait, nous avons affaire dans la réponse à une équipe qui amalgame recherche et lobbying.
Cette réfutation, c'est : « Rebuttal of the claims against the Nutri-Score made by two lobbyists in PharmaNutrition in an effort to discredit academic research » (réfutation des allégations contre le Nutri-Score faites par deux lobbyistes de PharmaNutrition dans le but de discréditer la recherche académique).
Le titre est déjà tout un poème ! Ne vous attendez pas à une réponse policée d'une équipe du reste coutumière d'un style, disons, enlevé. Voici le premier paragraphe après l'introduction :
« Cet article est truffé d'inexactitudes, d'incohérences et d'erreurs. Le texte présente des arguments biaisés menant à des conclusions erronées. En tant que tel, il ne répond pas aux normes d'un véritable article scientifique. En fait, sous l'apparence d'un article scientifique, il s'agit d'un pamphlet écrit par deux auteurs qui travaillent pour l'industrie et qui tentent de jeter le doute sur la science académique et de porter de graves accusations à l'encontre des équipes de recherche publique pour discréditer le label nutritionnel Nutri-Score qui figure sur la face avant des emballages. »
Le paragraphe suivant se penche sur les très mauvaises fréquentations de MM. Stephan Peters et Hans Verhagen. Ils sont copieusement assaisonnés.
Puis :
« Par conséquent, l'article publié par Peters et Verhagen (avec des problèmes conceptuels et méthodologiques, une mauvaise classification des articles scientifiques, des arguments biaisés, des accusations d'inconduite scientifique et de fausses déclarations,..) vise à jeter la suspicion sur des chercheurs universitaires publics et sur les études qu'ils ont publiées dans des revues à comité de lecture avec l'objectif final de discréditer le Nutri-Score, un outil de santé publique qui dérange l'intérêt des entreprises alimentaires (produits laitiers, en particulier les fromages ; viande transformée ; produits alimentaires et boissons riches en graisses saturées, en sel et en sucre...). [...] »
Notons : nous n'avons rien trouvé dans Peters et Verhagen qui ressemble de près ou de loin à « des accusations d'inconduite scientifique et de fausses déclarations ».
Les auteurs de cette réponse poursuivent en critiquant le traitement infligé à « A study is 21 times more likely to find unfavourable results about the nutrition label Nutri-Score if the authors declare a conflict of interest or the study is funded by the food industry » (une étude a 21 fois plus de chances de trouver des résultats défavorables à l'étiquetage nutritionnel Nutri-Score si les auteurs déclarent un conflit d'intérêt ou si l'étude est financée par l'industrie alimentaire) de Stephane Besançon, David Beran et Malek Batal (c'est nous qui graissons) :
« Cet article [de Peters et Verhagen] vise principalement l'article scientifique [de] Besançon S. et al [...] qui montre que 1) sur 134 articles étudiant l'efficacité du Nutri-Score, 83 % ont des conclusions favorables à cet étiquetage démontrant la pertinence de son algorithme, de meilleures performances par rapport à d'autres étiquetages nutritionnels, un impact sur les choix alimentaires et sur la qualité nutritionnelle des achats alimentaires ; 2) la probabilité qu'un article présente des résultats défavorables au Nutri-Score est 21 fois plus élevée si les auteurs déclarent un conflit d'intérêt ou si l'étude est financée par l'industrie alimentaire et 3) trois organisations privées ont été particulièrement impliquées dans le financement (ou les conflits d'intérêt des auteurs) d'études défavorables au Nutri-Score et parmi elles, l'Association Laitière Néerlandaise (pour laquelle travaille Stephan Peters). »
Voici maintenant les points clés de l'article – en fait un commentaire – de Besançon et al. (c'est nous qui graissons encore) :
-
« De nombreux scientifiques et professionnels de la santé considèrent que les preuves scientifiques qui soutiennent l'étiquetage nutritionnel sur le devant des emballages, tel que le "Nutri-Score", deviennent obligatoires en Europe afin d'aider les consommateurs à faire des choix plus sains sur le lieu d'achat.
-
Les politiciens et les partis politiques, les fabricants de produits alimentaires et certains secteurs agricoles sont opposés à l'étiquetage nutritionnel tel que le "Nutri-Score", car ils affirment que les études scientifiques ne soutiennent pas suffisamment la mise en place d'une politique en la matière.
-
Les conclusions de 83 % des études publiées dans des revues à comité de lecture sont favorables à l'étiquetage nutritionnel tel que le "Nutri-Score".
-
La probabilité qu'un article présente des résultats défavorables à l'étiquetage nutritionnel tel que le "Nutri-Score" est 21 fois plus élevée si les auteurs déclarent un conflit d'intérêts ou si l'étude est financée par l'industrie alimentaire. »
Il n'est pas nécessaire de s'appesantir sur la dérive entre le commentaire de Besançon et al. et la réponse sur le blog Nutri-Score, soulignée ci-dessus par les textes mis en gras.
Voici encore le début d'un long paragraphe :
« L'article publié par Peters et Verhagen tente de jeter la suspicion sur les études développées par des équipes de recherche académique qu'ils accusent de "conflit d'intérêts" sous prétexte que leurs travaux scientifiques ont conduit au développement du Nutri-Score il y a quelques années (en 2014). Ils étendent cette notion de conflit d'intérêt à toutes les équipes développant des collaborations avec eux ! Leur idée est de tenter de "disqualifier" les travaux scientifiques produits par les équipes de recherche académique en considérant que leur implication dans le développement du Nutri-Score et sa validation ultérieure est un conflit d'intérêt ! C'est particulièrement évident avec les termes qu'ils utilisent pour caractériser les équipes de recherche qu'ils veulent discréditer. [...]
Il n'y a aucune accusation de conflits d'intérêts dans l'article de Peters et Verhagen ! Le mot « conflit » y apparaît cinq fois : quatre fois dans le résumé de Besançon et al. et la référence bibliographique, et une fois dans leur déclaration d'intérêts concurrents.
L'équipe EREN se plaint ensuite de n'avoir pas été correctement référencée et de l'emploi par Peters et Verhagen d'expressions telles que « développeurs du Nutri-Score » ou « le groupe scientifique autour des développeurs du Nutri-Score qui ont publié des articles scientifiques » ou encore « auteurs qui sont employés ou liés à ses développeurs ». Elle trouve cette terminologie trompeuse, voire péjorative sur la base d'une argumentation au mieux fallacieuse.
En fait, la terminologie utilisée par Peters et Verhagen répond tout simplement à un double objectif de précision et de concision.
Mais pour les développeurs du Nutri-Score, « [c]es termes sont délibérément utilisés pour banaliser et discréditer les équipes de recherche publique ».
Comment Besançon et al. sont-ils parvenus à ce « 21 fois » ? C'est un mystère dans l'article. Peters et Verhagen l'expliquent cependant, et cela nous laisse plutôt songeur.
Besançon et al. relèvent que leur rapport tombe à sept fois « si on exclut toutes les études dans lesquelles l'équipe de recherche universitaire qui a mis au point le Nutri-Score (sans aucun conflit d'intérêts) est impliquée (38 articles publiés par l'équipe de recherche universitaire et 35 articles publiés en collaboration entre l'équipe et d'autres équipes de recherche universitaire). »
/image%2F1635744%2F20240314%2Fob_33a269_capture-nutri-score-2.jpg)
(Source)
C'est bien léger d'affirmer comme ça, de but en blanc, une absence de conflits d'intérêts pour l'équipe EREN (Équipe de Recherche en Épidémiologie Nutritionnelle), conceptrice et promotrice acharnée du Nutri-Score.
Et on n'est pas loin du domaine de l'escroquerie, au moins intellectuelle, quand on balance, à nouveau « comme ça », un chiffre qui dépend majoritairement de l'activité frénétique de cette équipe en matière de publication, et plus généralement de la taille et des caractéristiques de la source bibliographique.
Pourtant, ce chiffre de « 21 fois » – quasiment sorti du chapeau – s'est retrouvé dans le titre de l'article, bien sûr après validation par la revue par les pairs.
Il y a aussi de quoi être stupéfait par la base matérielle de la recherche, les 149 articles dont Besançon et al. n'ont pas précisé comment ils les avaient sélectionnés : Peters et Verhagen ont établi que l'article « n'était pas basé sur une recherche scientifique systématique dans Pubmed, mais uniquement sur la liste de littérature figurant sur le site web des développeurs du Nutri-Score ».
Il eût été préférable que cela fût dit par Besançon et al.. Mais sur le blog « Nutri-Score », on assiste à une avalanche, avec une argumentation que nous ne qualifierons pas ici, parlant d'elle-même :
« Peters et Verhagen attaquent la qualité de l'étude réalisée par Besançon et al. en utilisant des arguments fallacieux. Ils portent de graves accusations sur la qualité et l'exhaustivité de la base de données publiée par Besançon et al, suggérant en particulier que cette base de données ne contient pas d'articles défavorables au Nutri-Score. […] Ils utilisent cet argument pour discréditer l'étude de Besançon, en sous-entendant que Besançon et al. ont intentionnellement exclu ces articles de leur base de données parce qu'ils sont défavorables à Nutri-Score [...] »
Peters et Verhagen n'ont peut-être pas produit la meilleures analyse – qui relève au moins en partie d'un jugement de valeur et se prête donc nécessairement à la critique et à la contestation. Mais leur point fondamental, l'existence d'un effarant biais de publication, est inattaquable.
(Source)
Et quand M. Serge Hercberg tweete : « Réfutation des affirmations contre le #NutriScore faites par deux lobbyistes dans PharmaNutrition dans le but de discréditer la recherche académique », en mettant le ban et l'arrière-ban des fans du Nutri-Score dans la boucle, on doit conclure qu'on n'est plus dans le domaine de la science et des bonnes mœurs – en fait « pas » car c'est une attitude récurrente, illustrée par le titre sus-mentionné de son livre.
M. Stephan Peters a répondu avec élégance, en présentant un tableau résumé des résultats corrigé sur la base des remarques faites dans la « réfutation » : le problème est toujours là.
/image%2F1635744%2F20240314%2Fob_2d031c_capture-nutri-score-4.png)
C'est du reste implicitement admis par l'équipe du Nutri-Score !
(Source)
Ce problème se situe au niveau des politiques publiques : non, l'opportunité d'introduire le Nutri-Score de manière obligatoire (et, à notre sens, même volontaire) n'a pas été démontrée.
Il serait temps que l'on prenne la mesure de ce problème au niveau de l'Union Européenne, tant dans les milieux décisionnaires que du côté des lobbyistes du Nutri-Score : le « climat », entretenu par les auteurs du système, est délétère.
Et nous pensons qu'il y a un déficit d'études et de publications sur les possibles effets pervers de ce logo bien trop réducteur.
Du reste, on nous l'a vanté comme un système parfait. Et puis on a dû remettre l'ouvrage sur le métier en le modifiant avec des résultats qui nous paraissent surprenants (comme le riz, aliment de base, passant à « B »). La pression venait en particulier des... Pays-Bas. Pas seulement des méchants lobbies de l'agroalimentaire, mais aussi et surtout de 180 scientifiques experts en nutrition. C'est rappelé par Peters et Verhagen dans leur article. Et on nous vante maintenant ce Nutri-Score révisé comme plus que parfait... Dernier exemple dans la littérature scientifique... avec Mme Chantal Julia, de l'EREN, fermant la liste des auteurs..
/image%2F1635744%2F20150606%2Fob_b8319b_2015-06-06-les-champs-de-l-au-dela-tom.jpg)