Produits alimentaires et pesticides : où est la déontologie du consumérisme ?
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Dans son numéro de février 2024, 60 Millions de Consommateurs nous a livré un exemple caricatural de manipulation de l'opinion s'agissant de la présence de pesticides... de traces... dans les produits alimentaires. L'alimentation du fonds de commerce prime sur la déontologie. Et c'est un phénomène récurrent.
En couverture du numéro : « Riz – Sans pesticides, c'est mieux ! » Huit pages, dont une double page d'entrée en matière avec une grande, sinon immense, photo d'un bol de riz. Il faut bien que la revue soit suffisamment épaisse... En titre : « Basmati, thaï, long grain et de Camargue – du riz, oui, mais sans pesticides ».
Il est clair que pour un produit tel que le riz, il est difficile de produire un comparatif multi-critères. La revue s'est donc limitée dans ses tableaux comparatifs, outre les indications « passeport » habituelles, à un « nutri-score 2024 » – qui, surprise, surprise, est « B » dans tous les cas – et trois éléments : « pesticides », « arsenic inorganique » et « aflatoxine », intervenant pour 70 %, 20 % et 10 %, respectivement.
Pourquoi cette clé, et surtout cette prépondérance écrasante des pesticides ? Mystère !
En fait, non : cela reflète une martingale du consumérisme qui alimente le fonds de commerce de ses revues, et ce, en alimentant la phobie des pesticides dans le lectorat et, au-delà, dans la population générale, laquelle phobie incite à payer pour les mauvaises nouvelles qui alimentent la phobie... Un cercle vicieux pour le bon sens et la rationalité, et vertueux pour les affaires.
Si l'on veut jouer au jeu de l'anxiogenèse – sachant toutefois que, sauf accident, tous ces produits sont sains, loyaux et marchands selon une formule juridique – on devrait plutôt pointer les aflatoxines, cancérogènes et génotoxiques avérés.
La revue a donc fait tester 40 références (14 riz basmati, 10 riz thaï, 10 riz long grain et 6 riz de Camargue).
Entendons-nous bien : il s'agit à chaque fois d'un paquet de riz à partir duquel se déploiera le laïus consumériste, allant des louanges ou quasi à l'assassinat ou quasi. Lorsque l'on sait comment opère la filière du riz, avec souvent de petits producteurs, on comprend facilement que l'analyse d'un seul paquet de riz n'est en aucune manière représentative de la marque en cause.
Ce n'est pas un cas isolé. Les tests sur des baguettes et des croissants de mars 2023, ou sur des confitures d'avril 2023, par exemple, avaient aussi été réalisés à chaque fois sur une baguette, un croissant ou un pot, respectivement.
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L'objectif auto-proclamé de défense du consommateur n'est donc pas vraiment au rendez-vous. On est au contraire dans le domaine des agissements pour lesquels il existe des qualifications juridiques. Quant aux marques qui subissent la marque d'infamie d'une note globale figurant dans un rectangle rouge, elles pourraient aussi, à notre sens, se plaindre de dénigrement.
Pour les pesticides, on aurait cherché la bagatelle de... 650 molécules, certes par une procédure à haut débit. Là encore, le lecteur est induit en erreur. On sait d'avance, dans les milieux informés, qu'on n'emploie pas 650 pesticides dans la production et la conservation du riz. Ce chiffre, c'est de l'esbroufe.
On trouvera dans la revue des noms qui sonnent comme des injures, mais aucune donnée chiffrée avec un point de comparaison. Ainsi dans la péroraison de Mme Sylvie Metzelard en éditorial :
« On aimerait se passer tout particulièrement de certaines substances détectées, comme le tébuconazole ou la cyperméthrine que la France et l'Europe, via l'Anses et l'Echa, considèrent comme potentiellement cancérogènes, mutagènes et reprotoxiques... Bien sûr, nous restons généralement dans les limites autorisées - du moins quand celles-ci existent, car cela n'est pas toujours le cas. »
La cyperméthrine... largement utilisée en médecine vétérinaire...
Soyons aussi réalistes : nous n'aurions pas lu : « nous restons généralement dans les limites autorisées », s'il y avait vraiment eu un dépassement ! Une demi-vérité est un vrai mensonge...
On s'étonnera aussi de l'absence alléguée de limites maximales de résidus pour certaines substances. Ici aussi, le texte aurait été différent si on avait trouvé une trace de pesticide sans LMR.
En fait, est en cause ici le pipéronyl butoxide, un synergisant pour lequel il n'existe pas de LMR européenne. Mais les autorités françaises ont fixé une LMR nationale à 10 mg/kg sur les céréales cultivées en France uniquement. Demi-vérité...
Ce fait a pourtant été évoqué par la même auteure dans le numéro de mars 2023, apropos des baguettes...
60 millions concède : « Aucune étude n’a, jusqu’ici, démontré de risque réel à son usage… », mais c'est pour susciter néanmoins l'angoisse : « mais celui-ci est croissant. En témoigne sa présence dans treize références de notre sélection. » En témoigne ? C'est du bluff.
Cette situation tout à fait ordinaire et rassurante n'a pas empêché la revue de distribuer des mauvais points pour six produits, dont cinq avec un « - - » (double moins) expliqué de manière étonnante : « Un produit avec au moins une molécule à risque ou interdite en Europe ne peut avoir une mention positive sur "Pesticides" ».
Encore une fois, il s'agit de détection de traces, en dessous des LMR, de niveaux qu'on ne pouvait sans doute pas préciser sans tomber dans le ridicule. Bref, de riz sains, loyaux et marchands.
Au total, on aurait « détecté » neuf substances, dans quinze produits au total (sur 40). Et 60 Millions ajoute : « soit plus du tiers de notre panel ». Ah bon !
Parmi ces substances il y a l'isoprothiolane, un fongicide identifié dans trois produits qui serait « interdit d'usage dans l'Union européenne, mais dont les résidus sont autorisés dans les produits alimentaires ». Et de s'indigner : « Autrement dit, on protège les agriculteurs et la végétation de notre continent, mais pas ceux des autres zones du globe, où ces substances continuent d’être utilisées… »
En réalité, le fabricant n'a pas demandé d'autorisation de mise en marché sur le territoire européen.
Les riz basmati, bios exceptés, sont épinglés : ils sont « les plus contaminés ». Une formulation qui laisse grandement à désirer et induit en erreur ceux qui lisent le texte et n'auraient pas été préalablement « intoxiqués » par le tableau comparatif.
60 Millions a trouvé une « sachante » à même de fournir une explication :
« Un constat qui n’étonne pas Delphine Marie-Vivien, chercheuse au Cirad : "Pour l’Inde, principal pays producteur avec le Pakistan, le riz basmati représente un produit très rémunérateur. Il y a quinze ans, les producteurs ont ajouté des variétés plus productives et poussé vers une riziculture plus intensive et utilisatrice de pesticides." »
Foi de juriste spécialisée en propriété intellectuelle et, plus particulièrement, indications géographiques...
60 Millions est un peu plus précis sur l'arsenic. Après avoir agité quelques épouvantails au sujet des pesticides, elle écrit :
« Seul l’arsenic inorganique, naturellement présent dans les sols, pose problème pour la santé humaine ; pour cela, il ne doit pas dépasser une valeur seuil de 0,15 mg/kg pour les riz usinés (blancs) et non étuvés, et de 0,25 mg/kg pour les riz étuvés (incollables) et décortiqués, comme le riz semi-complet. »
C'est une sorte d'aveu à l'insu du plein gré de l'auteure.
Ce sont surtout les riz thaïs et les riz de Camargue – ces derniers furent encensés pour les pesticides – qui sont, non pas épinglés, mais égratignés. Et pourtant : « huit références [de riz thaï] sur dix oscillent entre 0,10 mg et 0,13 mg/kg, sans toutefois dépasser le seuil critique. »
Et pour les aflatoxines :
« Bien qu’un quart des produits contiennent des traces d’aflatoxines, principalement dans les riz basmati, on a affaire à de très faibles quantités, de l’ordre de quelques pourcents de la limite réglementaire. Il n’y a donc aucun risque pour la santé. »
Voilà, voilà ! « ...quelques pourcents de la limite réglementaire » ne sont pas un risque sanitaire pour les aflatoxines... mais pour les traces de résidus de pesticides, sans doute à des niveaux bien inférieurs, c'est une tout autre histoire...
Que ces niveaux d'aflatoxines très bas soient obtenus, au moins en partie, grâce à la protection phytosanitaire, à des pesticides, est sans doute trop compliqué à comprendre (ironie).
« Riz sans pesticides, c'est mieux ! », proclame la couverture ? Non, trois fois non ! Les risques sanitaires seraient plus grands, les rendements limités exigeraient des surfaces plus importantes, à prendre sur les espaces naturels, et le porte-monnaie en prendrait un coup.
Ainsi va le consumérisme. L'activisme anti-pesticides alimente le fond de commerce des revues, tout en alimentant la phobie des pesticides – une autre revue, que nous ne nommerons pas, étant en concubinage avec la filière de l'agriculture biologique.
La déontologie ? Il est admis dans l'éditorial que « la plante cultivée en milieu humide est particulièrement sensible aux ravageurs et aux champignons. » Et donc ? Au lieu d'évoquer la nécessité de la protection phytosanitaire, on nous sert un autre lieu commun, nauséabond : « Et lorsqu'elle est cultivée de manière intensive, on ne lésine pas sur les pesticides et fongicides en tous genres. [...] »
Non, Mme Sylvie Metzelard ! On lésine ! Les produits phytosanitaires coûtent cher, traiter prend du temps, appliquer la bonne dose au bon moment est un principe de base.
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Cependant, tout ne se passe pas toujours de manière optimale et « il y a toujours des risques d'en trouver ensuite des traces dans nos assiettes ».
Par construction du système alimentaire, « conventionnel » mais aussi « biologique », ce risque est parfaitement assumé et il est géré de telle manière que ce risque de présence de « traces » ne soit pas un risque pour la santé publique.
La déontologie consisterait à le reconnaître et à agir en conséquence.
La déontologie consisterait aussi à prendre la mesure de ses responsabilités. La moindre des choses consisterait à rédiger un article de telle manière qu'il ne mène pas à des interprétations abusives – tel le « Les marques de riz à ne surtout pas acheter pour éviter les pesticides, selon 60 millions de consommateurs » de Notre Temps, qui n'est cité qu'à titre d'illustration d'une très problématique dérive médiatique.
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