Les techniques génétiques modernes offrent de nombreuses perspectives à l'agro-écologie : questions-réponses avec M. Urs Niggli
Joost van Kasteren, wePlanet*
M. Urs Niggli, ancien défenseur de l'agriculture biologique, aujourd'hui partisan du génie génétique. Photo : Mafalda Rakos : Mafalda Rakos
Pendant des années, en tant que directeur de l'Institut de Recherche de l'Agriculture Biologique suisse (FiBL), M. Urs Niggli s'est battu contre la modification génétique des plantes cultivées. Aujourd'hui, il plaide vigoureusement en faveur de l'utilisation du génie génétique moderne dans le cadre de l'agro-écologie. Nous nous sommes entretenus avec M. Urs Niggli, qui est aujourd'hui président fondateur de l'Institut pour l'Agro-écologie, basé en Allemagne, tout en étant professeur d'université en Allemagne et en Chine.
Pourquoi avez-vous changé d'avis ?
M. Urs Niggli : Cela a été un long processus. Je faisais partie d'un réseau international d'instituts de recherche sur l'agriculture biologique. Parallèlement, en tant que « l'homme du bio », j'ai également participé à l'évaluation de propositions et de programmes de recherche dans le domaine de l'agriculture conventionnelle. Lorsqu'on fait cela pendant plusieurs années, on acquiert une bonne compréhension de ce qui se passe réellement.
La plupart des gens ont du mal à changer d'avis...
M. Niggli : J'ai l'esprit ouvert. Mon choix de l'agriculture biologique n'a jamais été motivé par des considérations idéologiques. Ma principale préoccupation a toujours été de trouver le meilleur moyen d'assurer la sécurité alimentaire mondiale. Lorsque j'ai participé à la préparation scientifique du Sommet des Nations Unies sur les Systèmes Alimentaires de 2021, j'ai réalisé que je ne devais pas m'en tenir à tout prix à l'agriculture biologique comme unique solution à la sécurité alimentaire durable. Je devais élargir mes horizons.
Je me suis rendu compte que l'agriculture biologique restera toujours plus ou moins une niche ; à l'échelle mondiale, elle représente aujourd'hui 2 % en moyenne, et peut-être 10 à 15 % avec des exceptions comme l'Autriche, où l'agriculture biologique est pratiquée sur plus d'un quart de la superficie du pays. Mais c'est à peu près tout.
Dans le même temps, il est nécessaire d'évoluer vers un mode d'agriculture qui soit écologiquement et socialement responsable tout en offrant des rendements élevés. Selon moi, il s'agit de l'agro-écologie. Cette transformation passe également par la recherche de nouvelles techniques de sélection, telles que l'édition des gènes. Cette technique nous permet de rendre les cultures résistantes à des maladies, des parasites et la sécheresse. Elle pourrait remplacer les engrais minéraux, car les cultures autres que les légumineuses pourraient également fixer l'azote. Beaucoup de choses sont encore à venir, mais les nouvelles techniques de sélection offrent de nombreuses perspectives pour l'agro-écologie.
Je me suis rendu compte que l'agriculture biologique restera toujours plus ou moins une niche.
Votre engagement en faveur de la recherche sur les nouvelles méthodes de sélection a-t-il eu des conséquences personnelles ?
M. Niggli : J'aurais aimé continuer à diriger le FiBL quelques années de plus, mais je suis parti plus tôt à la demande du président qui voulait du renouveau et une femme à la direction. C'était une situation compliquée. Je soupçonne que mes idées sur les nouvelles techniques d'amélioration des plantes y sont pour quelque chose, mais cela n'a jamais été dit explicitement.
Le mouvement écologiste soulève un certain nombre d'objections à l'utilisation des nouvelles techniques de sélection. Par exemple, les cultures génétiquement modifiées pourraient présenter des dangers pour la santé humaine et l'environnement.
M. Niggli : La communauté scientifique, dont je fais toujours partie, est claire : les techniques modernes de sélection ne sont pas plus risquées que n'importe quelle méthode de sélection classique. J'ai siégé dans des comités européens et suisses où les groupes environnementaux étaient également représentés. Ils n'ont pas été en mesure d'étayer de quelque manière que ce soit leur affirmation selon laquelle ces techniques sont dangereuses. Cela signifie qu'ils étaient soit trop paresseux pour se renseigner, soit incapables de trouver quoi que ce soit pour étayer leur affirmation.
La communauté scientifique, dont je fais toujours partie, est claire : les techniques modernes de sélection ne sont pas plus risquées que n'importe quelle méthode de sélection classique.
Outre les risques non prouvés, des préoccupations d'ordre éthique sont également soulevées.
M. Niggli : En effet. L'Académie d'Agriculture de France, par exemple, a fait remarquer que l'on peut considérer le génome d'une plante cultivée soit comme le résultat d'un processus évolutif qui ne peut être négligé, soit comme un simple paquet de gènes que l'on peut modifier sans difficulté. Il s'agit là d'une question philosophique.
Pour ma part, je pense qu'il est plus important qu'une plante pousse bien et produise un rendement sain. Dans ce cas, les modifications génétiques sont justifiées, surtout si elles nous permettent de réduire l'utilisation de pesticides, d'engrais et d'eau.
Étant donné que les nouvelles techniques de sélection ne présentent pas de risques supplémentaires, pensez-vous qu'aucune règle supplémentaire n'est nécessaire pour l'autorisation des cultures génétiquement modifiées ?
M. Niggli : Je suis d'accord, aucune règle supplémentaire n'est nécessaire. Le mieux serait d'intégrer l'autorisation des cultures génétiquement éditées dans les règles existantes pour l'introduction de nouvelles variétés.
Toutefois, la question de la transparence pourrait se poser. Si de nombreux consommateurs ne veulent pas de produits issus de méthodes de sélection modernes, il faut indiquer si ces méthodes ont été utilisées, comme nous le faisons aujourd'hui pour les produits issus de cultures génétiquement modifiées. Le seul problème est que si l'on donne aux produits issus de cultures génétiquement éditées le même label qu'aux cultures génétiquement modifiées, ils n'auront aucune chance sur le marché.
Le mieux serait d'intégrer l'autorisation des cultures génétiquement éditées dans les règles existantes pour l'introduction de nouvelles variétés.
Un autre argument souvent cité contre les nouvelles méthodes de sélection est que leur utilisation renforce le pouvoir économique des multinationales de l'agro.
M. Niggli : Le chercheur belge Koen Deconinck a analysé le marché international des semences pour l'OCDE. Il en ressort que les restrictions imposées aux cultures génétiquement modifiées dans l'Union Européenne ont considérablement favorisé la monopolisation dans le secteur des semences. Les petites et moyennes entreprises de sélection sont donc en difficulté.
Selon M. Deconinck, nous ne devrions pas commettre la même erreur avec les techniques modernes de sélection. Nous devons éviter une réglementation excessive qui ne profiterait qu'aux multinationales.
Même sans réglementation supplémentaire, les multinationales peuvent toujours protéger et renforcer leur position grâce aux brevets.
M. Niggli : Le brevetage des semences est une question politique. En Europe, nous disposons d'un excellent système de protection de la propriété intellectuelle – les droits d'obtenteur. Sous la pression des multinationales américaines telles que Monsanto, ce système a été mis à mal par les cultures génétiquement modifiées.
Avec l'avènement des techniques génétiques modernes, il est devenu urgent de discuter sérieusement des brevets sur ces techniques et sur les semences produites de cette manière. L'objectif devrait être que les petites et moyennes exploitations agricoles et les groupements d'agriculteurs puissent également utiliser ces techniques.
L'Association Européenne des Semences a proposé une forme intermédiaire dans laquelle les sélectionneurs ne paient une licence que si leur produit est couronné de succès. C'est une possibilité, mais je pense personnellement qu'il ne devrait pas y avoir de brevet sur le matériel de départ. Nous pourrions vouloir traiter le brevetage des plantes dotées de gènes spécifiques à une espèce de la même manière que le brevetage des plantes obtenues par des procédés biologiques.
D'un point de vue politique, cela pourrait s'avérer délicat.
M. Niggli : On pourrait le penser, mais dans presque tous les débats avec des scientifiques auxquels j'ai participé, la conclusion presque universellement partagée était que c'était une mauvaise idée d'autoriser la possibilité de breveter le stock de semences.
Avec l'avènement des techniques génétiques modernes, il est devenu urgent de discuter sérieusement des brevets sur ces techniques.
Revenons à votre plaidoyer en faveur de l'agro-écologie. Vous refusez, comme les partisans de l'agriculture biologique, l'utilisation d'engrais et de pesticides de synthèse, ce qui entraîne une baisse des rendements. Comment conciliez-vous ce fait avec votre volonté d'augmenter la productivité ?
M. Niggli : L'agro-écologie n'est pas une recette, mais une voie de changement. Contrairement à l'agriculture biologique, qui est essentiellement une histoire de oui/non : soit vous respectez toutes les restrictions, soit vous ne les respectez pas. Avec l'agro-écologie, l'accent est mis sur la durabilité écologique, sociale et économique. Nous n'excluons pas a priori les engrais minéraux et les pesticides de synthèse, mais nous nous efforçons d'en réduire l'utilisation, par exemple en pratiquant dans un premier temps une agriculture de précision. L'objectif final pourrait être une forte réduction de l'azote fixé synthétiquement et des pesticides.
Environ la moitié des atomes d'azote présents dans notre corps ont été auparavant séquestrés par le procédé Haber-Bosch. Sans engrais, nous connaîtrons de grandes famines.
M. Niggli : Il est évident que personne ne souhaite cela. Je m'explique. Grâce notamment à l'utilisation de la chimie dans l'agriculture, nous avons considérablement simplifié nos systèmes agricoles au cours des dernières décennies. Par conséquent, nous n'avons pas suffisamment tenu compte des conditions écologiques et sociales. Cela va se traduire notamment par une perte de la qualité des sols, et plus particulièrement de la teneur en matière organique. Nous devons donc revenir à des systèmes agricoles complexes qui soient à la fois écologiquement et économiquement robustes.
Cette transformation ne sera pas facile. La rotation des cultures de longue durée, par exemple, implique de disposer de débouchés pour six ou sept cultures au lieu de deux ou trois comme c'est le cas aujourd'hui. Se débarrasser des pesticides de synthèse implique de développer d'autres formes de protection des cultures.
L'agro-écologie est l'une des voies vers une sécurité alimentaire durable. Dans ma vision idéale, il s'agit d'une combinaison de connaissances indigènes, d'éléments de l'agriculture biologique tels qu'une rotation très large des cultures, le mélange de cultures et d'animaux, le renoncement à la chimie, et l'utilisation de technologies de pointe. Nous n'en sommes qu'au début de cette transformation. Je considère qu'il est de mon devoir d'encourager les prochaines étapes.
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* Joost van Kasteren est un journaliste scientifique et un agronome chevronné basé aux Pays-Bas. Il est expert en agriculture et en alimentation auprès de RePlanet Nederland.
WePlanet est une alliance d'organisations environnementales nationales qui partagent les mêmes valeurs et les mêmes ambitions. Nous sommes un réseau d'organisations citoyennes de base motivées par des solutions scientifiques au changement climatique, à l'effondrement de la biodiversité et à la nécessité d'éliminer la pauvreté.
Pour l'association française, c'est ici : Les Ecohumanistes - RePlanet France
Source : ‘Modern genetic techniques offer many prospects for agroecology’: Q&A with Urs Niggli (weplanet.org)
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