« Mégabassines » : que d'air, que d'air brassé à l'Assemblée Nationale !
André Heitz*
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« Que d'eau, que d'eau ! », c'est l'exclamation attribuée au président Patrice de Mac-Mahon à la vue de la crue historique de la Garonne, à Toulouse, le 26 juin 1875. « Que d'air, que d'air ! » brassé à l'Assemblée Nationale au sujet de l'eau et des « mégabassines » pourrait-on dire aujourd'hui.
Les dépressions – au sens météorologique – se suivent sur la France avec la régularité d'un métro parisien quand il fonctionne normalement. Elles apportent d'importantes quantités d'eau dont une partie réhumidifie les sols et recharge les nappes phréatiques, une autre repart à la mer en pure perte pour nos écosystèmes et nos besoins, et une autre encore inonde d'importantes portions de nos territoires.
C'est le moment qu'a choisi la députée la France Insoumise Clémence Guetté, certes un peu forcée par le calendrier législatif, pour annoncer qu'elle présentera « les 21 et 30 novembre à l'Assemblée une proposition de loi pour un moratoire sur les méga-bassines ».
(Source)
Il n'est pas vraiment nécessaire de revenir sur le principe et la fonction des réserves de substitution, appelées « mégabassines » avec une intention malveillante de dénigrement : il s'agit en terrain plat, ne se prêtant pas à la construction de retenues collinaires ou de barrages sur des cours d'eau, de stocker l'eau détournée d'une rivière ou, plus souvent, pompée dans la nappe phréatique quand elle est pleine, pour l'utiliser pour l'irrigation pendant la saison de végétation.
De telles réserves existent déjà, par exemple, dans le sud de la Vendée et fonctionnent à la satisfaction de tous (ou quasiment), même de milieux « écologistes » qui y étaient hostiles au départ.
Mais, plus au sud, elles sont devenues un totem à abattre, ou plutôt à vandaliser.
La situation météorologique – et non « climatique » – actuelle ne présage en rien des situations climatiques futures. Elle illustre cependant l'utilité des réserves de substitution qui sont en construction ou envisagées précisément dans la région où les nappes, très réactives, sont maintenant (plus que) pleines.
(Source)
Mais le groupe de la France Insoumise voit les choses autrement. Il a donc déposé une « proposition de loi visant à instaurer un moratoire sur le déploiement des méga bassines ».
Cela se veut sans doute subtil : un moratoire est en principe plus facile à « vendre » qu'une interdiction pure et simple. Mais ne nous leurrons pas : la proposition n'a aucune chance de prospérer.
Voici le texte de l'article unique proposé :
« Dans un contexte de changement climatique et en raison des impacts sur la ressource en eau et de leurs conséquences écologiques, économiques et sociales, il est instauré un moratoire suspendant la délivrance des autorisations pour la construction de méga bassines telle que prévue par les articles L. 214 1 et suivants du code de l’environnement.
Dans l’attente d’une réforme législative en la matière, ce moratoire est instauré pour une durée de dix ans à compter de la promulgation de la présente loi, y compris aux projets en cours d’instruction. »
L'exposé des motifs est introduit par le paragraphe suivant, mis en chapô :
« Cette proposition de loi vise à aller vers la souveraineté alimentaire en protégeant les consommateurs, les agriculteurs et l’écosystème de la spéculation internationale sur les productions agricoles et de la raréfaction de la ressource en eau encouragées par les projets de méga bassines. »
On pourrait s'arrêter là pour la démonstration du ridicule de la proposition et de ses motivations. Mais le texte nous révèle d'autres surprises. Sont notamment convoqués à la barre : le suicide des agriculteurs ; l'absence alléguée de « débat démocratique » ; la rareté alléguée des ressources en eau ; l'utilisation de pesticides.
(Source)
On s'arrêtera là pour un argumentaire qui ne fait que ressasser des positions bien connues.
Pour la rareté de la ressources, on tombe dans le cocasse, sachant que l'on pompe quand les nappes sont pleines, voire excédentaires, dans le cas des installations ciblées par la proposition :
« ...la construction de nouvelles infrastructures conduit à une augmentation des volumes d’eau stockée dans ces réservoirs. Davantage d’eau est donc disponible pour l’irrigation, accentuant les déficits de disponibilité de l’eau, disponibilité déjà affectée par le changement climatique. Les méga bassines renforcent donc la non disponibilité de la ressource en eau, conduisant à la construction de nouvelles infrastructures : un véritable cercle vicieux. »
Bref, il n'y a pas assez d'eau, mais il y a trop d'eau... S'il y a un cercle vicieux, c'est bien celui de l'argumentation.
Elle se termine par un appel à la « bifurcation du modèle agricole ». Elle « doit être soutenue, afin de garantir des prix rémunérateurs pour les agriculteurs d’une part, et la souveraineté alimentaire d’autre part » ; cela doit se passer dans le cadre d'un bouleversement du système économique, par exemple « la définanciarisation de l’eau et de l’alimentation ». Les députés LFI qui on fait Sciences Po (il y en a...) nous dirons ce que cela veut dire concrètement...
Tout cela est risible, mais aussi inquiétant.
Il s'est trouvé un groupe politique de 75 députés qui a jugé opportun d'utiliser sa niche parlementaire pour une proposition de loi au mieux clientéliste qu'il sait condamnée d'avance. Et il l'a assortie d'un exposé des motifs qui est en dernière analyse, par sa bêtise, une insulte au système démocratique.
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* André Heitz est ingénieur agronome et fonctionnaire international du système des Nations Unies à la retraite. Il a servi l’Union internationale pour la protection des obtentions végétales (UPOV) et l’Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle (OMPI). Dans son dernier poste, il a été le directeur du Bureau de coordination de l’OMPI à Bruxelles.
Une version de cet article a été publiée sous un autre titre sur Contrepoints.
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