L'agriculture française vue par M. Philippe Stoop sur Atlantico
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Atlantico a interrogé M. Philippe Stoop, membre correspondant de l’Académie d’Agriculture de France, à l'occasion de l'ouverture du Salon International de l'Agriculture, ce qui a donné lieu à deux articles, « Agriculture : un massacre made in France » et « Et au fait, une agriculture à la fois efficace et respectueuse de l’environnement, ça ressemble à quoi ? »
En chapô :
« Le monde agricole français est en butte à un double problème : un discours environnemental qui ignore largement la réalité de ses enjeux d’une part, une politique européenne ravageuse d’autre part. En jeu, la souveraineté alimentaire du pays. »
Et :
« Contrairement au discours dominant, réduire l’empreinte environnemental de notre agriculture n’exige nullement une révolution agricole qui serait en rupture totale avec les progrès antérieurs de l’agronomie. Les outils existent déjà. »
Les questions posées :
« Atlantico : Alors que le Salon de l’agriculture s’ouvre ce samedi, la présidente de la Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles (FNSEA), Christiane Lambert, a déclaré : "La France perd en souveraineté alimentaire. L'agriculture française dévisse. Nous importons plus de porcs, de fruits et de légumes." Est-ce une vision alarmiste, ou une réalité ?
Dans quelle mesure le discours environnemental que l’on tient sur l’agriculture ignore-t-il la réalité des enjeux agricoles ? A quel point mettons-nous l’accent sur des mesures écologiques qui nuisent - parfois inutilement - à la situation du monde agricole et à la production ?
L’agriculture française est-elle aussi victime des directives européennes en la matière ? et du zèle du gouvernement français à appliquer voire surinterpréter ce droit ?
Vous nous expliquiez la situation de l’agriculture française actuelle. Comment est-il possible d’envisager, aujourd’hui une agriculture à la fois efficace et respectueuse de l’environnement ?
Le cadre réglementaire et législatif français et européen permet-il de mener ce genre de politique agricole doublement vertueuse ?
Comment passer d’une agriculture dominée par des idéologies à une agriculture pour laquelle les solutions sont adaptées aux enjeux multiples que sont l’écologie et la souveraineté alimentaire ?
Voici la réponse à la dernière question :
« Pour cela, il suffirait de rétablir deux principes de responsabilité élémentaires, que l’on oublie toujours pour l’agriculture :
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Se rappeler que l’agriculture sert avant tout à produire notre alimentation, et donc que son impact environnemental doit d’abord être calculé en fonction des quantités d’aliment produites, et non de la surface cultivée. Pour prendre une comparaison simple, on calcule l’impact d’une centrale énergétique en le ramenant aux MegaWatth produits, pas à la surface qu’elle occupe au sol.
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Ensuite partir du postulat, qui devrait être évident, que toute mesure agroécologique, si elle induit une baisse de rendement ou de la surface agricole cultivée, doit indiquer la perte de production agricole qui en résulte, et comment cette perte sera compensée : baisse de la consommation des citoyens européens, augmentation de la surface agricole européenne si la mesure porte sur le rendement, ou recours aux importations (et dans ce cas, préciser depuis quels pays). Pour reprendre la comparaison avec le cas de l’énergie, il ne serait venu à l’idée de personne de régler le problème de son impact sur l’effet de serre, en fermant toutes les centrales thermiques, sans chercher à savoir par quoi on allait les remplacer. C’est pourtant ce que l’on fait continuellement avec l’agriculture. La nourriture est-elle vraiment moins indispensable que l’énergie ?
Le simple respect de ces deux règles élémentaires suffirait à mettre fin à la pensée magique qui prévaut actuellement, selon laquelle il suffirait de réduire les rendements et de se reposer sur les fameux "services écosystémiques" pour avoir une alimentation plus écoresponsable, en ne demandant des efforts qu’aux agriculteurs.
Le discours officiel sur l’agroécologie fourmille de dénis de la réalité, reposant sur des modèles statistiques complètement déconnectés des réalités observables sur le terrain. C’est ainsi que l’on en arrive par exemple à assurer que les agricultures extensives seraient plus résilientes sur les plans agronomiques et économiques que l’agriculture conventionnelle, bien que les dernières années nous aient montré que l’agriculture bio est tout aussi affectée que l’agriculture conventionnelle par les aléas climatiques, et que son modèle économique est encore plus fragilisé par la crise qu’a généré la guerre en Ukraine.
On critique souvent le "technosolutionnisme" du monde entrepreneurial, qui prétend régler tous les problèmes environnementaux par l’innovation technologique. Ces critiques sont souvent justifiées. Mais ne doivent pas faire oublier le "naturosolutionnisme" tout aussi débridé des partisans de la décroissance agricoles, qui à l’inverse prétendent régler les mêmes problèmes en s’appuyant sur les régulations naturelles. Sur une planète où l’homme et ses animaux d’élevage représentent désormais plus de 95 % de la biomasse de mammifères et des oiseaux, il devrait être évident que le retour à une agriculture traditionnelle n’est pas la solution. Imposer des études d’impact sérieuses, aussi bien économiques qu’environnementales, aux politiques agricoles, n’est pas qu’une nécessité économique. C’est bien sûr la seule façon de mettre fin à la spirale mortifère dans laquelle s’enfonce l’agriculture européenne, mais aussi de s’assurer que les politiques dites agroécologiques produiront réellement des effets bénéfiques pour l’environnement. »
Je ne partage pas l'avis de Philippe sur le « technosolutionnisme ».
Ce terme est un homme de paille. Il permet justement d'émettre une critique ayant l'apparence de la validité. En réalité, les rationalistes en matière agricole ne préconiseront une solution technique – bien sûr rejetée par ceux qui profèrent le mot « technosolutionisme » – que quand celle-ci existe ou est à portée de main.
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