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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Plus que 60 ans avant la fin de l'agriculture – une prédiction sans fondement

8 Novembre 2022 Publié dans #Willi l'Agriculteur, #Divers

Plus que 60 ans avant la fin de l'agriculture – une prédiction sans fondement

 

Willi l'agriculteur*

 

 

 

 

Plus que 60 récoltes ?

 

« Si nous continuons à polluer et à épuiser nos sols comme nous l'avons fait jusqu'à présent, nous aurons encore 60 récoltes dans le monde avant la fin, selon @FAO ». Sarah Wiener, membre du groupe des Verts au Parlement Européen, a tweeté cette déclaration le 13 octobre 2022.

 

Si on se met à la recherche d'une source, on ne trouve malheureusement rien sur les pages de www.fao.org. Si on cherche « FAO 60 Ernten » sur Google, on tombe sur diverses ONG, à commencer par le BUND (Bund Natur und Umweltschutz Deutschlands), qui affirmait même en 2018 : « Selon une étude de la FAO, l'organisation des Nations Unies pour l'agriculture, la qualité d'un tiers des sols utilisables dans le monde est mauvaise. Chaque année, l'humanité perd environ dix millions d'hectares de terres fertiles. Les sols de la planète ne pourraient plus fournir des rendements suffisants que pour environ 60 années de récolte. »

 

3Sat se réfère même à une étude des « Nations Unies, département de l'alimentation et de l'agriculture ».

 

Le message est diffusé dans des magazines scientifiques comme TerraX et des talk-shows comme Riverboat (Dirk Steffens, expert en environnement) (10:33) ; et un livre du britannique Philip Lymbery vient de paraître sous le titre « Sixty Harvests Left : How to Reach a Nature-Friendly Future » (il reste soixante récoltes : comment parvenir à un avenir respectueux de la nature).

 

Mais d'où vient ce chiffre ? Un rapport commandé en 2018 par Martin Häusling, député européen des Verts, intitulé « Vom Mythos der klimasmarten Landwirtschaft – oder warum weniger vom Schlechtes nicht gut ist » (du mythe de l'agriculture respectueuse du climat – ou pourquoi moins du pire n'est pas bon), mentionne également ce chiffre. Les auteures – Anita Idel et Andrea Beste – l'attribuent à « Maria Helena Sameda, experte en protection des ressources de la FAO », qui l'aurait annoncé « à l'occasion de la Journée Mondiale des Sols 2014 ».

 

« Maria Helena Sameda » hante depuis lors les publications d'ONG, d'activistes et de médias : Slowfood, BUND, l'entreprise de sélection végétale d'inspiration anthroposophique Dottenfelder Hof, le Wiesbadener Kurier, et même les Universités de Rhénanie-Palatinat dans leur semaine de la durabilité 2020 citent l'experte.

 

Le problème : il n'y a pas de Maria Helena Sameda à l'Organisation des Nations Unies pour l'Alimentation et l'Agriculture (FAO). La véritable experte de la FAO s'appelle Maria Helena Semedo, elle est économiste et, depuis 2013, directrice générale adjointe de la FAO (et non experte de la FAO pour la protection des ressources).

 

Surtout, il n'existe aucune preuve que Mme Semedo ait prononcé cette phrase – aucun manuscrit de discours, aucun enregistrement vidéo et encore moins une étude. La source citée par les auteures de la commande de Häusling ne renvoie pas non plus à une déclaration officielle de la FAO ou même à une « étude », mais à un bref article de l'agence de presse Reuters sur la « Journée Mondiale des Sols », dans lequel on peut lire : « Il faut 1.000 ans pour produire trois centimètres de terre arable et, si le rythme actuel de dégradation se poursuit, toute la terre arable du monde pourrait disparaître d'ici 60 ans, a déclaré vendredi un haut fonctionnaire des Nations Unies. » Le paragraphe suivant mentionne Mme Maria Helena Semedo (« Environ un tiers des sols de la planète ont déjà été dégradés, a déclaré Maria-Helena Semedo, de l'Organisation des Nations Unies pour l'Alimentation et l'Agriculture (FAO), lors d'un forum marquant la Journée Mondiale des Sols. »), et les collègues de la rédaction finale en ont fait un titre accrocheur : « Only 60 years of farming left if soil degradation continues » (il ne reste que 60 ans d'agriculture si la dégradation des sols se poursuit).

 

Reuters ne cite aucune source. C'est ainsi qu'un rapport bâclé et le titre accrocheur d'une agence de presse se transforment en une étude des Nations Unies.

 

 

N.B.

 

Le botaniste et journaliste scientifique James Wong s'est déjà penché en 2019 dans le New Scientist sur la question de savoir s'il existait une source fiable pour de telles annonces d'Armageddon. La seule publication qu'il a trouvée provient de l'Université de Sheffield, qui a publié en 2014 une comparaison entre des sols de la ville britannique de Leicester et des terres agricoles britanniques des environs. Dans le magazine Farmer's Weekly, elle est attribuée par erreur à Nigel Dunnett, également de l'Université de Sheffield, mais même dans cet article, l'indication qu'il ne reste que cent récoltes possibles ne figure que dans le titre et la légende de la photo. L'étude susmentionnée ne fait pas non plus de déclaration à ce sujet.

 

Le projet « Our World in Data » s'inscrit lui aussi en faux: l'affirmation péremptoire selon laquelle le monde ne disposerait plus que de 100, 60 ou même 30 ans de récoltes fait souvent la une des journaux. Bien que cette affirmation soit régulièrement avancée, elle est dépourvue de tout fondement scientifique.

 

Des scientifiques indépendants, qui ont publié en 2017 un rapport détaillé sur l'érosion globale des sols (avec examen par les pairs), sont en effet parvenus à une conclusion beaucoup plus nuancée. « Nous remettons en question les valeurs de référence annuelles actuelles pour l'érosion des sols, car notre estimation de 35,9 Pg/an [milliards de tonnes/an] de sol érodé en 2012 est au moins deux fois inférieure. » Ils soulignent que les données du Global Soil Partnership, dirigé par la FAO, sur l'érosion des sols dans le monde, encore utilisées en 2017, reposent sur une estimation de 1993.

 

La Dr Andrea Beste, spécialiste des sols, qui diffuse le message des « 60 récoltes restantes selon les données de la FAO » aussi bien à Terra X qu'en tant que co-auteure de la brochure de Häusling, déclare d'ailleurs conseiller depuis 2008 le Parlement Européen, le Bundestag allemand et différents parlements régionaux dans les domaines de la politique agricole et environnementale. Depuis 2017, elle est membre permanent du groupe d'experts pour le conseil technique en agriculture biologique (EGTOP) auprès de la Commission Européenne.

 

Un grand merci à deux bons amis qui ont joué un rôle déterminant dans cette recherche laborieuse.

 

______________

 

 

Source : 60 Jahre bis zum Ende - eine Zahl ohne Fakten - Bauer Willi

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R
Au train où ça va , en France en tout cas si l'ambiance délétère envers l'agriculture se poursuit , c'est dans beaucoup moins de 60 ans que l'agriculture aura disparu et pas à cause d'une hypothétique disparition de la couche arable des sols ...
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H
Le 1000 ans pour produire 3 cm de sol est une fadaise totale, cela dépend complètement de la géologie et du climat, plus ensuite de la végétation et du travail humain. <br /> La dégradation des sols, quelle crétinerie alimentant toute un business de sociétés d'analyses et de conseils qui ont fleuri en alimentant des peurs infondées. Il y a pu avoir des erreurs ici et là, mais diable, il n'y a jamais eu de "dust bowl" en France et globalement de part le monde, les agriculteurs savent préserver et chouchouter leurs terres car c'est leur capital. <br /> En règle générale, il y a plus de mauvaises terres, issues de conditions géologiques et climatiques difficiles, qu'on améliore grâce à des techniques, du travail et des apports divers que de bonnes terres détériorées par des agriculteurs. Le vrai problème est que beaucoup de bonnes terres en France ont disparu sous le béton et le bitume. Requiem pour les fabuleuses terres du semencier Clause à Brétigny sur Orge que j'ai vu engloutir sous une éco-cité. Eco cité pour sa construction et son chauffage ! Eco cité, juste incroyable ce qu'on peut appeler mettre sous la bannière écolo.<br /> Cela dit, dans 60 ans, que restera t-il de la France, un pays sous développé, miséreux, plongé dans le chaos ?
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D
Si de bonnes terres ont disparu sous le béton et le bitume, c'est un peu logique.<br /> Historiquement, les populations se sont installées là où les conditions pédoclimatiques étaient les meilleures, et avec de bons réseaux de communication (fleuve, ports). Et les villes ont grandi car c'est là qu'il y a de l'activité.<br /> D'un autre côté, des terres sont devenues très productives là où elles étaient considérées comme "pauvres", je pense à la champagne dite pouilleuse ou les landes bretonnes. Ceci grâce à l'action de l'homme mais on n'en parle pas ou peu.